Virus, parasites et ordinateurs Le troisième hémisphère du cerveau
  • Ollivier Dyens

Conclusion

    Nous ne pouvons plus comprendre l’univers qui nous sculpte, la dynamique organique qui nous burine, le fourmillement qui fonde l’être et l’étant, indépendamment du troisième hémisphère, de ses lectures du réel et de l’alliance biologique/informatique qui nous donne souffle et vie. Nous ne pouvons plus esquisser d’ontologie sans nier l’humain que nous avons cru être.

    Que sommes-nous alors ? Comment, ainsi, nous comprendre, puis nous réinventer et nous reconstruire ? Il n’est pas facile de répondre à ces questions et toute tentative ne pourra qu’être provisoire et partielle. Mais il est important de proposer des pistes de solutions.

    Il faut comprendre que nous n’existons pas pour notre bien, mais pour celui du continuum. Nous n’avons aucune fonction essentielle qui appartienne exclusivement à l’humanité. Nous survivons, nous existons, nous créons et nous complexifions le monde qui nous entoure pour une seule raison : la survie du continuum. Notre vie, sur le plan individuel, a le même poids que celle d’une abeille, d’une fourmi, d’une bactérie ou même d’une cellule dans l’ensemble qu’est sa ruche, sa fourmilière, sa culture bactérienne ou son organe. L’homme, la femme, l’enfant ne sont qu’accélérateurs, catalyseurs et multiplicateurs de microcosmes ; unités de développement du continuum. Les voilà existant pour la propagation d’un phénomène qui les dépasse et les ignore. Quelle raison, alors, nous pousse à exister ?

    L’évolution est téléologique. Sa finalité est la propagation de l’information. Nous existons comme acteurs de cette finalité. Notre rôle est de participer à l’expansion du continuum. Et notre niche évolutionniste est la création de territoires symboliques et informationnels qui favorisent cette expansion.

    Les modèles du monde que fait naître le troisième hémisphère sont clairs : nous existons pour et par l’art, car c’est par l’art que nous produisons de nouveaux territoires, que nous explorons les possibles, que nous générons l’innovation, que nous densifions nos habitats, que nous créons le fil d’Ariane qui nous unit, qui permet la complexification et nous préserve du nihilisme. C’est par l’art que nous agissons pour le continuum. Certes, nous sommes des véhicules de bactéries, des communautés de virus et de parasites. Certes, nos comportements, actions et décisions ne sont que le résultat de mécanismes biologiques sur lesquels nous n’avons aucun contrôle. Certes, l’humain, tel que nous l’imaginons, cet homme et cette femme autonomes qui mènent consciemment leur vie, n’existe pas. Certes l’art n’est qu’un mécanisme de survie qui nous utilise aux fins du continuum. Et certes, nous aimons l’art, il nous fascine car il correspond à des structures et dynamiques qui favorisent notre survie, notre complexification et ultimement celles du continuum. Certes. Mais cela n’empêche pas une raison d’être d’exister.

    Si être humain est faire de l’art pour permettre l’expansion du continuum, nous existons alors pour le beau et le sublime.

    Peu importe si l’art ne nous séduit et ne nous transcende que dans un but mécanique. Peu importe s’il n’est, tel l’amour, tel le plaisir de manger, telle la sexualité, telles l’amitié, la tendresse, l’empathie et la colère, qu’une structure qui permet l’atteinte d’un but clair et mécanique. Peu importe. Nous savons que manger, par exemple, ne sert aucun but mystique ou spirituel, mais permet simplement de compenser l’entropie. Pourtant, manger peut être un acte qui nous transcende et nous émeut.

    Voilà ce qu’il en est de l’art.

    Nous faisons de l’art pour accomplir des objectifs qui nous dépassent, mais qui ne sont ni spirituels ni mystiques (à moins que nous considérions la poursuite du vivant comme un but mystique). Nous faisons de l’art comme l’abeille fait du miel : pour assurer la survie de notre ruche. Cela n’empêche pas le miel de séduire. Cela n’empêche pas l’art de nous transcender. Que cette transcendance ne soit que le produit de réactions chimiques dans le cerveau et qu’elle ne serve, ultimement, qu’à nous faire accomplir le but voulu, peu importe.

    Voilà peut-être la clé de l’humanité à reconstruire, la solution que nous propose le troisième hémisphère.

    Nous sommes des mécanismes qui servent l’accomplissement d’une tâche que nous partageons avec bactéries, insectes, virus, animaux et végétaux, mais cela n’empêche pas cette tâche de nous émouvoir, de nous toucher, de faire de nous des êtres baignés dans la représentation et dans l’émotion. Les émotions sont des structures mécaniques, nous le savons : nous aimons ce qui est utile à notre survie, nous nous éloignons de ce qui est néfaste à notre survie. Mais les émotions créent aussi des enchevêtrements qui peuvent donner naissance à des dynamiques qui, bien qu’automatiques, font preuve d’une complexité étonnante. Les émotions mariées à l’art ont, par exemple, la capacité de donner naissance à des criticalités auto-organisées. Et ces criticalités, nous l’avons vu, en équilibre précaire entre ordre et chaos, permettent l’apparition de phénomènes qui, bien que mécaniques, n’en sont pas moins inédits et imprévisibles.

    L’art et les émotions, bien qu’au service des microcosmes et des macrocosmes en nous et par nous, possèdent la capacité de donner naissance à des manifestations singulières. Ce sont ces phénomènes qui, peut-être, nous garantissent, nous définissent, nous esquissent humains. L’étrangeté de l’amour, du sentiment esthétique, du désir de comprendre, de la conscience et du moi, l’étrangeté de l’incommensurable, ne sont que le résultat de l’emboîtement de mécanismes évolutionnistes. Mais ils n’en sont pas moins étranges... Le vivant est à la fois automatique, insolite et beau. Déterminé mais indéterminable. Si l’émouvant, le touchant, le blessant ne jaillissent jamais hors de leur essence instinctive et machinale, ils n’en perdent pas pour autant leur valeur.

    Que notre état soit parfaitement et entièrement mécanique et que nous dépendions maintenant d’un troisième hémisphère n’exclut pas l’atteinte du sublime, la recherche du transcendant, l’émergence de l’inattendu (même si ces phénomènes ne sont, eux aussi, que dispositifs et stratégies de survie). L’abeille et sa ruche sont des mécanismes. L’un et l’autre donnent néanmoins naissance à des comportements imprévisibles, intelligents et souvent même emplis de beauté. La relation entre l’abeille et la fleur est parfaitement automatique ; elle n’en produit pas moins des phénomènes olfactifs et visuels émouvants.

    Si les conséquences de ces propos semblent dramatiques pour l’espèce humaine, un aspect positif est qu’ils nous permettent cependant d’entrevoir le monde qui nous entoure de façon radicalement différente. Car si l’émouvant, le beau et le sublime ne sont autres que des mécanismes de survie et de propagation, alors il semble conséquent de proposer que ceux-ci sont aussi présents dans l’écosystème, qu’ils existent aussi à travers les strates du continuum. Si ce que nous considérons comme les sources du sentiment artistique — la mélancolie, l’amour, la peine — ne s’avère être que des réponses physiologiques à des altérations de notre relation à l’environnement, alors il est tout à fait légitime de suggérer que ces mêmes réponses existent chez l’animal, l’insecte, le végétal [1]. Le beau, le sublime, l’émouvant appartiendraient à tout l’écosystème et s’incarneraient dans tous les comportements et tentatives de survie. Si nous ne sommes que le résultat de la présence de microcosmes en nous, si nous ne réagissons qu’en réponse aux impulsions de notre biologie, et si nous ne sommes que des pions dans l’ensemble évolutionniste, alors il est clair que nos sentiments et actions ne sont ni exclusifs ni singuliers. L’émouvant est comme la faim, la soif, la peur : universel et omniprésent [2].

    Mais seul l’humain semble produire de l’art, seul l’humain semble vivre littéralement de ce phénomène. Aurions-nous trouvé en l’art une niche évolutionniste particulière, singulière ? Je le crois. Les microcosmes, les circonstances environnementales, les mutations et stigmergies nous ont poussés dans cette voie évolutionniste qui, par l’épigénétique, nous est devenue essence. Si tout le vivant possède les habiletés nécessaires à la production et à l’expérience de l’émouvant, seul l’humain en fait une utilisation constante et souvent effrénée, seul l’humain en fait le fil d’Ariane de sa survie, seul l’humain l’utilise comme producteur de territoires. Pourquoi ? Nous l’avons vu précédemment : parce qu’il s’agit là d’un accident évolutionniste, parce qu’ainsi nous sommes plus aptes à disséminer le microbiome, parce qu’ainsi nous permettons l’apparition de territoires idéologiques. De nombreuses espèces possèdent des caractéristiques étonnantes et exclusives. Pourquoi en sont-elles dotées ? Tout simplement en raison des accidents et mutations de l’évolution (filtrés par la sélection naturelle). Il en est de même pour l’art. Accidents, mutations et hasards ont produit les conditions nécessaires à l’utilisation d’une niche évolutionniste si particulière à certains hominidés, si utile à leur survie, qu’ils en sont maintenant parfaitement et totalement dépendants, qu’ils l’ont introduite dans leur structure génétique. L’humain n’est pas seulement un animal qui fait de l’art, il en est également aussi dépendant qu’il peut l’être de l’oxygène. Nous sommes aussi dangereusement spécialisés dans notre niche évolutionniste que l’est le guépard. L’art nous rend humains, nous fait humains. Sans l’art, nous péririons.

    Voilà pourquoi l’univers qui est le nôtre aujourd’hui en est un qui baigne littéralement dans l’expression artistique. La complexification de notre monde s’accompagne d’une activité artistique démultipliée, car plus que jamais avons-nous besoin de stratégies de survie et de baume ontologique. Jamais n’avons-nous produit autant d’art, autant de films, de livres, de spectacles, de performances. L’art, aujourd’hui, s’immisce dans toutes les dimensions de la société humaine, il pénètre toutes les strates du réel, tous les matériaux, toutes les pensées car jamais n’avons-nous fait face à de tels défis ontologiques.

    Nous existerions pour l’art, pour le beau et le sublime. Nous créerions de l’art car nos mécanismes nous pousseraient à le faire, car nos virus nous conditionneraient à y croire, car nos bactéries et parasites nous ordonneraient de nous y atteler ; nous créerions de l’art parce que le vivant y trouve sa survie. Nous serions des êtres d’art car nous sommes habités, sculptés et contrôlés par des mécanismes évolutionnistes. Nous sommes conscients et intelligents car ce n’est que par cette conscience et cette intelligence, ce n’est que par le module interprète que nous pouvons produire le fait artistique et créer les tactiques nouvelles de propagation de l’information que sont le beau et le sublime.

    Voilà pourquoi nous existons, pourquoi nous sommes.

    Nous sommes investis d’une mission étrange que nous ne contrôlons pas, mais qui nous rend heureux et qui nourrit notre existence : celle de la recherche de ces mécanismes de propagation que l’évolution nous peint comme le beau et le sublime. Nous sommes les animaux de la création et de la dissémination de territoires symboliques. Nous croyons en le beau et le sublime, nous y consacrons notre vie, nous les ressentons et les voyons dans le monde animal qui nous entoure car ces phénomènes servent notre survie et celle du continuum.

    Alors quelle est l’essence de l’humain ? Comment peut-on redéfinir celui-ci ?

    Non pas par la conscience, mais par l’apparition de phénomènes complexes issus de mécanismes physiologiques. Non pas par la propagation de ses gènes et de ses volontés, mais par celle du continuum. Non par son individualité, mais bien par ses automatismes animaux et microscopiques. Et surtout, non pas par la survie à travers la sélection sexuelle, mais bien au moyen de la représentation. Nous sommes des êtres inconscients et manipulés, cela ne fait aucun doute. Nous sommes des êtres-abeilles, soumis aux besoins de la ruche et de sa reproduction, à ses dynamiques stigmergiques, aux transformations épigénétiques qu’elle provoque, soumis aux automatismes que l’évolution ordonne. S’il y a humanisme, celui-ci correspond à accepter l’humain comme habité par une mission étrange — la recherche du beau et du sublime — qu’il n’a pas choisie et sur laquelle il n’a aucun pouvoir. Nous sommes les machines du bouleversant qui démontrent que le réel, bien que déterminé et mécanique, est aussi producteur de beauté, de lumière et de magnificences. L’animart propage le poignant à ses dépens...

    Dyens Ollivier (2015). “Conclusion”, in Virus, parasites et ordinateurs, collection « Parcours Numériques », Les Presses de l’Université de Montréal, Montréal, p. 141-148, ISBN: 978-2-7606-3478-7 (http://www.parcoursnumeriques-pum.ca/conclusion-4), RIS, BibTeX.

    Dernière mise à jour : 15 mai 2015
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    Réalisé avec SPIP pour la Collection Parcours Numériques aux Editions PUM par Owell.co

    Sommaire
    Notes additionnelles

    [1Notons ici que certains chercheurs suggèrent la présence du sentiment esthétique chez nombre d’animaux. Qui plus est, certains vont jusqu’à dire que ces sentiments dépassent dans leur ampleur, les simples buts évolutionnistes :
    « Some readers of my books have protested that I deny all the scientific evidence that supports sexual selection, but perhaps I was not clear enough in my precise objections, which is that sexual selection is not enough to explain the specific complexity of what precisely is sung. It may tell us why birds sing, but not what birds sing, which is often so remarkable and lovely. It is simply not true that the bird with the longest song, the most complex song, the most notes, or the loudest voice gets the most opportunities to mate. In a few species it works like that, but more likely, the females of each species have an ability to decide what is the best possible song a male bird can sing. »
    David Rothenberg, Survival of the Beautiful : Art, Science, and Evolution, Bloomsbury, 2011.

    [2« One reason we care about these shapes is because so many of them appear to us to be beautiful. And if we trust the idea of sexual selection, they are also beautiful to the animals who appraise the shapes and come to prefer them as well. Aesthetics, according to Thompson, becomes a blend of what is possible with what is preferred, over generations of evolution. »
    David Rothenberg, Survival of the Beautiful : Art, Science, and Evolution, Bloomsbury, 2011.

    Contenus additionnels : 2 contenus

    • Bibliographie de la conclusion de Virus, parasites et ordinateurs

    • David Attenborough : Animal behaviour of the Australian bowerbird - BBC wildlife

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