Virus, parasites et ordinateurs Le troisième hémisphère du cerveau
  • Ollivier Dyens
Chapitre 2

Lectures du troisième hémisphère

    Nous vivons une ère où s’entrechoquent des discours fondamentaux et contradictoires sur le vivant et sur le sens. Par l’entremise de notre nouvel hémisphère, de cette union entre le microbiome et l’informatique qu’il cristallise, et par l’ablation de toutes frontières que nous suggère son langage numérique, nous nous voyons imposer des formes et des ontologies humaines si baroques que le vertige nous saisit. En fait, la structure du vivant que nous décrit maintenant le troisième hémisphère est si étonnante que plusieurs, d’emblée, la qualifient d’anormale. Comment alors comprendre ou dessiner l’humain ? Quel nouvel être humain le troisième hémisphère est-il en train de modeler ? Quelles lectures nous en donne-t-il ?

    Nous ne sommes que microbiome.

    Le discours commun, celui qui sous-tend nos actions politiques, sociales et culturelles, présente l’humain comme cet animal pensant, autonome et délimité, capable de décisions rationnelles qui, au contraire de celles des animaux, peuvent se prendre au détriment des besoins présents.

    Ce discours résiste-t-il aux lectures nouvelles du troisième hémisphère ? Peut-on trouver dans la nature des exemples d’individus souverains, circonscrits et définis ? Sans aucun doute, affirmeront la majorité d’entre nous.

    La science nous donne une réponse beaucoup plus étonnante.

    Examinons la notion d’un être autonome et unique, par exemple, remise en question par les bactéries et les virus qui traversent les espèces et les lient entre elles au niveau microscopique ; observons celle de la filiation génétique, profondément mise en question par les microbes qui échangent leurs gènes dans l’estomac pour ensuite se redistribuer dans des populations distinctes [1].

    Pour un virus, seuls deux types d’espèces semblent peupler la planète : celles qui sont sensibles à leur infection, et celles qui leur résistent. Pour les bactéries, les espèces ne sont autres qu’un marché global et unique d’échanges génétiques (c’est du moins ce nous dit Ed Yong). 

    Comment alors croire en la possibilité d’êtres uniques et autonomes ?

    Comment accepter une quelconque chronologie quand les échanges génétiques entre microbes se font par-delà les créatures et les millénaires, même entre bactéries séparées au niveau évolutionniste par des millions d’années [2] ? Que comprendre de l’impossibilité grandissante de clairement distinguer entre individus et microbes [3], comme le démontre l’utilisation par une mouche de bactéries infectées par un virus afin de combattre les œufs parasitiques qu’une guêpe (l’Aphidius ervi) pond en elle ? Ou la curieuse collaboration entre virus, vers de terre et bactéries Bacillus anthracis afin de permettre à celles-ci de survivre hors du corps des bovins ? Comment concevoir ces deux espèces de guêpes (Nasonia giraulti et Nasonia vitripennis [4]) délimitées non pas par leur génétique, mais bien par les bactéries qui vivent en elles ? Que dire de ces fourmis d’Amazonie (Allomerus decemarticulatus) qui coopèrent littéralement avec l’arbre dans lequel elles nichent et une variété de champignons qu’elles cultivent, pour attraper leurs proies [5] ? Que comprendre de l’impossibilité grandissante de distinguer l’animal du végétal lorsque des espèces, tel le champignon, chevauchent ces deux branches du vivant [6] et interagissent de façon intelligente avec leur écosystème ? Ou lorsqu’un être unicellulaire (Mesodinium chamaeleon) se veut un mariage parfait entre les deux ? Comment concilier nos perceptions de l’individu, de l’animal, de l’unité délimités dans l’espace et circonscrits dans le temps face à cette extraordinaire méduse (Turritopsis dohrnii) qui ne meurt pas ?

    Et que dire de la surprenante confusion entre échelles, corps et unités que propose la ruche, cette collectivité qui ingère et digère, qui contrôle son équilibre nutritif, la répartition des ressources en elle, la très fragile qualité de l’air qui la tient en vie et la température qui y règne ? La ruche, comme un individu, peut se mouvoir, elle réagit à l’environnement, se défend face aux prédateurs et opère de façon tactique lorsque nécessaire [7].

    Comment déchiffrer la fourmilière, cette autre construction renversante, lorsque l’étude de son système immunitaire montre qu’il opère à l’échelle de la collectivité et non pas de l’insecte individuel ? (Les fourmis infectées ou malades, par exemple, ne sont pas mises en quarantaine par leurs congénères, mais sont, au contraire, nettoyées par celles-ci. L’infection est ainsi disséminée en quantité infime à travers toute la fourmilière, provoquant une réaction immunitaire globale qui s’apparente à celle du vaccin [8].) Comment comprendre ces structures collectives d’insectes que nombre d’entomologistes définissent comme des individus ?

    Une chose semble de plus en plus claire : il n’existe probablement qu’une seule espèce [9] (dont nous faisons partie), celle du continuum entre le microscopique et le macroscopique. En celle-ci coexistent et se multiplient non seulement les matières, dynamiques et ensembles, mais aussi les phénomènes organiques et inorganiques.

    Pour Lynn Margulis, l’individu en tant que tel – animal ou végétal – n’existe simplement pas, tout être vivant n’étant qu’amalgame de bactéries [10]. Au niveau microbien, nous confirme l’épidémiologiste Nathan Wolfe, toute distinction est parfaitement incongrue [11]. Pour Carl Zimmer, animaux et virus ne sont autres qu’une seule grande espèce habitant l’ensemble du vivant. (L’oxygène lui-même n’est-il pas le résultat d’une interaction virus/bactéries ? nous demande Zimmer [12].) Jo Handelsman, microbiologiste de l’Université Yale, suggère même d’utiliser le terme de métagénome plutôt que celui de génome, le métagénome étant l’ensemble des génomes (animaux, bactéries, champignons, parasites, etc.) qui forment cette masse mouvante que l’on nomme individu [13].

    Nous ne serions pas des créatures définies et délimitées, mais plutôt des environnements de bactéries et de virus, des collections de cellules, des champs électromagnétiques, des réseaux de neurones dans la structure étonnante et intelligente de l’écosystème [14]. À un point tel que certaines recherches montrent même que la nature des infections n’est pas le résultat d’un dessein darwinien quelconque, mais bien de l’étendue du continuum : souvent, l’être serait infecté car il se retrouve l’hôte d’éléments dont les réactions chimiques lui sont néfastes sans pour autant lui être destinées (c’est ce que l’on nomme le « coincidental evolution hypothesis [15] »).

    Et voilà pourquoi nous agirions, aimerions, tuerions et réfléchirions de façon inlassablement prévisible, aussi clairement pris dans le carcan de la biologie qui nous entoure qu’un neurone dans le cerveau ou qu’une cellule dans le foie. Nous ne contrôlerions ni nos propres actions, ni mêmes nos raisonnements, mais serions parfaitement contrôlés par ces milliers d’êtres, d’espèces et de mécanismes qui nous peuplent. Notre corps, soumis aux volontés des microcosmes, agirait sans que nous en soyons conscients et notre cerveau réagirait sans que cela atteigne cette même conscience. Incapables de faire face à cette réalité, nous inventerions et créerions la narration de notre monde et de notre espèce. L’humanité serait la fiction que nous bâtissons afin d’ignorer les mécanismes qui agissent sur elle sans que nous puissions les contrôler. S’il y a individu, homme et femme, c’est de façon aussi ténue que l’abeille au sein de sa ruche.

    Mais la remise en question ne s’arrête pas là. S’il n’existe pas d’individu, il devient alors difficile d’imaginer l’existence d’une volonté se limitant à ce même individu. Si difficile, en fait, que certains chercheurs iront jusqu’à nier l’existence du libre arbitre [16]. Ce que nous sommes, ce que nous concevons, ce que nous faisons, nous dit la science, est inconscient et mécanique, manipulé par des automatismes biologiques et par des entités microscopiques.

    Repenser l’humain implique donc une profonde reconstruction de notre compréhension des systèmes qui l’habitent et qu’il habite. Et celle-ci sera violente. Car si nous avons réagi avec force aux propos de Galilée, de Darwin, d’Einstein, imaginons avec quelle colère nous réagirons à cette image d’un être humain dépourvu de volonté propre, mécanisme biologique complexe et fascinant, mais aussi accessoire qu’un insecte dans sa termitière.

    Cette perte de sens est-elle le courant qui donne vie à cette pléiade récente de films, livres, textes et jeux vidéo qui ne peuvent imaginer un futur proche qui ne soit apocalyptique ? Cet essai ne cherche pas à analyser la culture contemporaine, mais il n’en reste pas moins que l’imaginaire actuel semble percevoir cette profonde instabilité dans la définition de ce que nous sommes et de ce qui nous entoure. Il serait ainsi logique de proposer que la fascination contemporaine pour le mutant inconscient (le zombie, l’infecté, le vampire) répond à cette remise en question de notre perception de l’humain. Nous voici face à un monde qui nous définit en tant que mécanismes, contrôlés par des entités microscopiques, incapables de décisions propres. Est-ce une coïncidence si, au même moment, un nombre de plus en plus important de productions culturelles non seulement traitent de la question du zombie, mais font de sa transformation le résultat d’une infection virale ? Est-ce un hasard si, au même moment, la science nous montre de plus en plus clairement que les infections qui nous habitent, tant récentes qu’ataviques, sont ce qui nous structure et nous contrôle ?

    Le parasite Toxoplasma gondii nous offre un exemple fascinant de ce type d’infections. Ce parasite, qui vit dans l’estomac du chat, se retrouve aussi fréquemment dans le rongeur. Ne se multipliant que dans le félin, cet étrange microbe cherche constamment à y retourner ; pour ce faire, il engendre une baisse d’inhibition chez le rat, le forçant à se rapprocher de façon dangereuse de son prédateur. Selon le chercheur Jaroslav Flegr, ce parasite manipulateur se serait introduit en l’humain [17] (par la cohabitation intense entre humains et félins) et sa présence expliquerait nombre de nos comportements considérés extrêmes et dangereux [18]. Nous ne serions donc pas en contrôle de cette facette de notre caractère, mais serions plutôt, comme les zombies de la science-fiction, les marionnettes de ce parasite.

    Comment alors suggérer l’existence de l’humain si l’homme, la femme et l’enfant ne pensent que pour le microcosme qui les façonne, n’agissent que pour le macrocosme qu’ils habitent ? Si la conscience, le caractère et les sentiments sont le produit des parasites, bactéries et virus qui nous peuplent et dépendent de leurs volonté et besoins, comment alors en clamer la propriété, l’exclusivité ?

    Nous sommes écosystèmes [19].

    En nous coexistent des milliers d’espèces. La quantité extraordinaire de micro-organismes qui nous peuplent est effarante : plus de 205 espèces de bactéries vivent sur notre peau, 160 dans nos intestins, des dizaines dans notre nombril ; notre bouche est l’hôte de plus de 500 espèces, et plus de 100 millions de bactéries frétillent dans chaque millilitre de salive. En fait, plus de 100 trillions de bactéries vivent en nous. Bien avant d’être sapiens, nous sommes microbes (3,3 millions de gènes de bactéries nous habitent alors que le génome humain n’en contient que 20 000 à 25 000 [20]) ; bien avant d’être primates, nous sommes un environnement dynamique et complexe de microbes, chaque partie de notre corps étant colonisée par une espèce spécifique, tout comme le sont, par les espèces animales et végétales, les environnements de l’écosystème planétaire.

    Le microbiome a un tel impact sur notre espèce qu’il joue un rôle non négligeable dans notre formation cognitive [21]. Des recherches récentes démontrent d’ailleurs que les bactéries vivant dans l’estomac d’enfants autistes sont différentes de celles qui occupent celui d’enfants jugés normaux [22].

    Quant aux virus, leur présence est si importante que Jeffrey Gordon de l’Université de Washington tente de dresser un portrait de l’humain fondé sur son « identité virale ». Nous sommes des « paysages génétiques » propose-t-il, « faits du génome de centaines d’espèces différentes [23] ». Nous sommes génétiquement si multiples et si mouvants que nous absorbons même du matériel génétique de chaque chose que nous mangeons [24].

    Nous sommes parfaitement burinés par notre microbiome, œuvre de notre identité bactériologique et virale. Nous savons d’ailleurs que les virus qui nous habitent et qui se sont insérés en notre patrimoine génétique (les rétrovirus et les bornavirus) ont profondément transformé notre espèce, l’origine de leur pénétration remontant à plusieurs millions d’années, en nous rendant plus ou moins sensibles aux maladies et aux infections qui nous menacent, participant ainsi activement à creuser la niche évolutionniste qui est la nôtre.

    Plus surprenant encore, des recherches récentes sur les bornavirus semblent indiquer que ceux-ci auraient été kidnappés par le génome mammalien dans le but à la fois de se défendre contre certaines infections [25] et de créer les conditions nécessaires à l’apparition du placenta (la syncytine, protéine essentielle à la croissance du fœtus, est produite exclusivement par des cellules du placenta [26]. Le gène qui produit cette protéine est d’origine virale).

    En fait, les virus sont si présents en nous qu’on estime qu’ils forment plus de 8 % de notre génome et que plus de 100 000 fragments viraux peuplent notre ADN. Nous sommes un nuage de contaminations aléatoire, transparent, mouvant, dont la forme dépend à tout moment de ce qui le traverse et de ce qu’il subit et produit [27].

    Ces propos, bien que vertigineux, ne sont pas pour autant controversés. La présence du microbiome en nous nous déplaît, certes, mais ne nous surprend guère. Nous l’acceptons car nous la considérons comme externe à nous. Êtres pensants et conscients habitant un monde où pullulent les microbes, nous croyons les combattre avec succès et croyons devoir leur présence à des erreurs ou des accidents biologiques. L’être humain en bonne santé que nous nous représentons est un homme ou une femme libre de contaminations nocives, vivant indépendamment des aléas infectieux de l’environnement. L’humain du 21e siècle, cet individu qui vit sans douleur ni maladie pendant la grande majorité de sa vie, est, croyons-nous, l’humain réel. La maladie et l’infection en sont des états morbides et atypiques. Voilà ce que nous considérons comme normal.

    Mais voilà aussi où nous faisons erreur. Nous sommes certes des êtres pensants (et peut-être conscients), mais sommes, d’abord et avant tout, des entités organiques incarnées, infectées et enchevêtrées aux dynamiques du monde qui nous entoure et nous traverse [28]. Nous sommes bactéries, virus, parasites. Ce que nous considérons comme le cœur de notre être, notre génome, s’avère une partie quasi négligeable du patrimoine génétique dont nous héritons et que nous disséminons. Nous sommes faits de l’ARN [29] des virus et de l’ADN des bactéries. Ce sont cet ADN et cet ARN qui sculptent les conditions nécessaires à l’apparition du cerveau. Nous sommes bactéries et virus avant d’être humains ; l’humain en nous n’est qu’une infime portion de ce que nous sommes.

    Mais plus encore, le microbiome est ce que nous pensons [30]. Si nous ne savons pas ce qu’est la conscience, si nous n’arrivons pas à la définir, nous savons que peu importe la définition que nous lui donnerons dans les prochaines décennies, bactéries, virus et parasites en seront des acteurs fondamentaux. Nous pensons par l’action du microcosme. L’ego n’est pas cette entité pure et libre d’infections ; il est microbiome. Penser, être conscient, ressentir le moi qui traverse temps et espace est en grande partie le résultat des micro-organismes qui nous forment. Nous sommes incarnés, baignant dans un écosystème perméable ; tout en nous est résultat de cette incarnation organique, contaminée et infectieuse. Nos mots et nos actes créatifs matérialisent les êtres unicellulaires qui nous peuplent et nous fondent.

    Que et qui sommes-nous alors face à cette immensité microscopique qui nous habite ? Que et qui sommes-nous si cette même immensité a des répercussions notables et identifiables non seulement sur notre santé, mais aussi sur ce que nous considérons comme notre individualité ?

    Ces questions nous forcent à nous interroger sur la sensation extraordinaire d’unité temporellement et spatialement cohérente que nous avons. Pourquoi en sommes-nous pourvus ? Il n’est pas facile de répondre à cette question, car elle nous force à examiner la tautologie de toute étude sur la conscience (puisque la conscience est à la fois l’objet d’étude et l’outil qui la permet). Mais une hypothèse qui lie l’apparition de la conscience au contrôle des mécanismes du corps semble pouvoir nous aider.

    Selon Antonio Damasio, la sensation d’unité que nous avons serait en fait produite par la gestion organique interne. Nous devons maintenir une température relativement constante pour survivre (bien que celle-ci fluctue constamment dans une journée). Nous devons conserver une certaine stabilité dans notre rythme cardiaque (qui, lui aussi, oscille continuellement). Nous devons digérer, filtrer et éliminer afin de contrer l’entropie [31]. C’est cette plage de modifications restreintes qui produirait le sentiment de continuité en nous. La sensation d’unité serait le résultat de l’équilibre fragile et constant, de la naissance à la mort, des opérations internes du corps. Digestion, transfert d’informations, recherche d’équilibre chimique, dosage hormonal, etc., les mécanismes de gestion et surtout de recherche d’équilibre sont constants et opèrent tout le long de la vie de manière identique. De là, le sentiment d’unité [32]. D’ailleurs, les bouleversements que peuvent subir les fonctions internes du corps (par la fièvre, la douleur, l’infection) modifient souvent la personnalité. Proposons ici l’idée que cette modification prend source lorsque la plage de changements est dépassée. Ce dépassement provoque une brisure dans la continuité et ouvre alors la voie à une transformation du tempérament.

    Une question cruciale persiste : qui (ou quoi) gère les processus biologiques et physiologiques automatiques qui nous donnent ce sentiment d’unité, si ce ne sont les innombrables unités microscopiques qui nous habitent [33] ? Si l’être émerge de la somme de ses entités microscopiques, alors serait-il possible que ce soit aussi le cas de son sentiment d’unité ? Notre sentiment d’unité serait le produit des mécanismes physiologiques qui régulent nos corps, eux-mêmes produits et contrôlés par les neurones, cellules, virus, bactéries et parasites qui nous utilisent et nous habitent. Je serais un, moi, homme, car je serais la somme des espèces en moi. Je serais un être pensant, et peut-être conscient, car je serais le vecteur de mes parasites.

    Si l’intelligence, la conscience et la sensation d’unité sont des dynamiques incarnées, résultats de la présence en nous du microbiome, deux questions importantes doivent alors être posées : 1) comment croire en l’exclusivité humaine de la conscience ? ; et 2) est-il incohérent d’imaginer que conscience, intelligence et sentiment d’unité existent dans l’ensemble du continuum, de l’animal au végétal, et qu’un insecte, une plante ou un mammifère peuvent aussi en faire preuve ? Les études récentes montrant la capacité qu’ont les plantes à agir, réagir, s’entraider, attaquer et communiquer de façon intelligente posent ces questions de façon radicale. Les plantes seraient douées de mémoire, elles posséderaient le sens de l’équilibre, du toucher, de l’odorat, de l’ouïe, elles formeraient même des clans et des familles et feraient preuve de comportements sociaux. Certains chercheurs vont jusqu’à parler aujourd’hui d’éthologie et de neurobiologie végétales [34].

    Tous les êtres vivants doivent maintenir leur intégrité physiologique. Tous consacrent une somme importante d’énergie à le faire ; tous sont traversés par le microbiome. Bref, tant chez un être humain que chez une plante, les conditions nécessaires à l’apparition de l’intelligence et de la conscience, à des degrés différents bien sûr, sont réunies. Selon Damasio, les humains ont une conscience plus aiguë que les autres animaux en raison du volume de leur cerveau. Les mammifères, les reptiles et les insectes, au cerveau moins volumineux, produiraient eux aussi une conscience, mais moins développée. La taille du carcan physiologique expliquerait la variété des consciences.

    Bien sûr, ni la cellule, ni le neurone, ni la bactérie, ni le virus ne font preuve d’intelligence en soi, individuellement. Ce sont les réseaux que forment ces unités qui semblent produire des comportements intelligents [35]. Il semblerait d’ailleurs que l’apparition de l’intelligence soit moins dépendante du type de réseaux que du simple fait qu’ils existent (ce qui expliquerait la présence de comportements intelligents dans les cultures de bactéries [36]). Ce n’est donc pas la nature des unités qui produit l’intelligence, mais bien l’assemblage dynamique de celles-ci. Des entrelacements de bactéries à ceux des cellules, des insectes sociaux aux sociétés humaines, des technologies aux agglomérations urbaines, l’intelligence émergerait lorsque réseaux il y a [37]. À un point tel que nous pouvons poser la question de l’organe-cerveau : est-il absolument nécessaire ? Des formes d’intelligence sans cerveau, se fondant uniquement sur le réseau, sont-elles possibles ? L’intelligence apparente des arbres, par exemple, se déploie et se manifeste par l’entremise d’un réseau de racines dans lequel ne se trouve aucun organe-cerveau [38]. Les réseaux seraient en fait des acteurs si importants dans l’apparition de comportements intelligents que des « câblages » défectueux entre leurs nœuds, unités ou neurones seraient à l’origine de certaines maladies mentales [39].

    Mais pourquoi les réseaux ont-ils cette importance ?

    Nous aborderons un peu plus loin la question de l’émergence (là où le total acquiert des caractéristiques qui dépassent la somme des unités) à laquelle les réseaux sont très sensibles. Notons ici cependant les caractéristiques informationnelles des réseaux : ils permettent une accumulation extraordinaire d’unités ; ils opèrent dans l’invariance d’échelle (c’est-à-dire qu’ils conservent leurs caractéristiques, peu importe leur taille), ce qui leur permet d’agir de façon identique tant au niveau microscopique que macroscopique ; et ils permettent l’activation informationnelle (la production, la réception et la transmission de l’information) dans un espace tridimensionnel.

    L’extraordinaire richesse du réseau neuronal en est un excellent exemple. Car si le cerveau humain contient une quantité singulière de neurones (plus de 100 milliards de neurones, possédant chacun plus de 10 connexions à d’autres neurones, forment le cerveau), c’est la tridimensionnalité de leur enchevêtrement qui semble en être l’élément clé : la tridimensionnalité permet à la fois une connectivité beaucoup plus large, dynamique et complexe, et une économie spatiale importante, laquelle a un impact non négligeable sur la capacité d’un réseau à produire, recevoir et transmettre de l’information [40].

    Une chose semble certaine : il ne peut y avoir comportement intelligent sans cette complexité minimale dont les réseaux sont souvent les auteurs. Les bactéries, par exemple, utilisent un phénomène en réseau nommé « détection du quorum », grâce auquel chaque bactérie « sent » la présence d’une quantité minimale d’autres unités. Une fois le quorum atteint, le système agit de façon dynamique, complexe et autonome.

    Un second exemple de cette fusion réseaux/complexité/intelligence nous est donné par ce phénomène d’une grande beauté que les anglophones nomment murmuration. La murmuration est le vol coordonné de milliers d’étourneaux qui ressemble à s’y méprendre au fourmillement (swarming) d’insectes [41]. L’intelligence dont font preuve les étourneaux en vol et la beauté dont ils témoignent ne sont pas le résultat de la volonté individuelle de chaque animal (bien que l’oiseau soit lui-même un être complexe, rendu possible par les réseaux microscopiques qui l’habitent), car la vitesse des changements et l’adaptation à ceux-ci ne sont pas possibles consciemment. Aucun étourneau ne prévoit les permutations que l’ensemble produira. Les oiseaux, en groupe, produisent la murmuration car l’information, dans ce groupe dense et tridimensionnel qui ressemble à un réseau neuronal [42], peut s’y déplacer à une vitesse importante. La murmuration fonctionne car chaque oiseau agit comme un neurone et reçoit/transmet rapidement une série de données [43]. L’intelligence dont semble faire preuve ce réseau est, en quelque sorte, le résultat de la formation d’une structure dynamique et efficace d’échange d’informations.

    Réseaux enfouis dans des réseaux eux-mêmes enchevêtrés à d’autres réseaux, voilà en quelque sorte l’essence du continuum. Voilà aussi pourquoi se manifestent notre malaise, notre besoin de redéfinir le vivant, l’individu, l’humain. Car comment différencier les phénomènes organiques des manifestations inorganiques si chacun se voit formé de maillages et de chevauchements identiques dont l’origine et la destination ne sont pas identifiables ? Comment alors circonscrire l’être qui semble en émerger ? L’intelligence dont nous faisons preuve serait produite par les réseaux bactériologiques présents dans les réseaux cellulaires formant les réseaux humains produisant les réseaux électriques donnant naissance aux réseaux cyberspatiaux. Comment se définir face à ce tourbillon ?

    Nous baignons dans des effluves chimiques, électriques, sémiotiques, protéiniques ; nos réseaux s’activent en raison de signaux qu’ils reçoivent et qu’ils produisent. Tout s’entremêle et s’attise : les parasites manipulent leurs hôtes ; virus et bactéries s’adaptent aux défis que leur pose l’environnement en échangeant des adaptations génétiques (un processus nommé direct mutation [44]) ; les plantes imitent les organes génitaux des butineurs ; les villes produisent les conditions nécessaires à l’innovation. Nous vivons au milieu d’un continuum de réseaux, un continuum perméable, intelligent, contaminé et mouvant. Si autonomes que nous nous croyions être, nous sommes profondément dépendants de l’environnement organique qui nous entoure et nous matérialise.

    Nombre de lecteurs s’opposeront à cette idée, la trouvant à la fois obscène et réductionniste. Nous savons être humain, être cet homme ou cette femme qui possède nom, histoire, désirs et passions.

    Mais que veut dire « ressentir être soi » ? Suis-je moi quand je suis sujet à des hallucinations provoquées par une fièvre ? Suis-je moi lorsque mon comportement se voit vivement transformé par des déficiences ou des changements hormonaux ? Suis-je moi lorsque mon équilibre cellulaire est troublé par une transplantation d’organe, une infection, une mutation ?

    Nous l’avons vu : toute intelligence est incarnée. Non seulement nos cerveaux subissent les infections, mutations et violences [45] du monde biologique, ils en sont aussi le produit [46]. Nos cerveaux sont faits de matière organique soumise aux forces physiques de la nature et ils émergent de l’enchevêtrement de réseaux qui opèrent de la même façon et selon les mêmes lois physiologiques que les étourneaux en vol. Prétendre être capable de décisions parfaitement autonomes sous-entendrait donc transcender et violer les équilibres physiques de la nature [47].

    Le troisième hémisphère et le numérique émergent de ce même continuum puisqu’ils sont des produits de l’environnement humain, lui-même formé du microbiome. L’univers que nous percevons aujourd’hui est donc l’étrange synthèse du microbiome à la fois incarné et modifié par le troisième hémisphère et le numérique. Une osmose, une alliance, une coévolution biologique/informatique s’opèrent. Les voilà qui sculptent des modèles troubles de l’individu, de l’humain et des espèces, des modèles qui confondent amont et aval, qui se glissent les uns dans les autres et qui se forment en se chevauchant.

    L’intelligence, la conscience, le moi, l’individu sont le produit d’un seul et même continuum qui va du microcosme au macrocosme.

    Que révèle, alors, cette étrange alliance biologique/informatique ?

    Il n’y a ni entités claires ni frontières définies entre les êtres et les microcosmes. L’humain est fait de microcosmes et fait partie de macrocosmes. Les microcosmes en l’humain pullulent aussi dans la cellule, l’insecte, le mammifère, le végétal et l’agglomération urbaine. Nous sommes nuages de microcosmes qui s’assemblent en systèmes larges et complexes.

    Les conséquences de ces observations sont importantes, car nous ne pouvons plus maintenant prétendre à des actions physiques ou cognitives qui nous appartiennent de façon exclusive, qui sont le résultat de pensées et de consciences inaltérées, vierges, non contaminées, parfaitement humaines. Notons d’ailleurs que la vitesse à laquelle les phénomènes nous demandent de réagir surpasse souvent la vitesse de réaction de notre entendement. En fait, la nécessité d’agir rapidement forcerait le cerveau à adopter des structures que l’on pourrait dire de murmuration : soit des réponses rapides, efficaces et automatiques aux variations de l’environnement. Il existerait donc un fossé important entre cerveau et conscience, puisque la conscience est trop lente pour que le cerveau la tienne informée de ses actions. Aussi étrange que cela puisse paraître, nous serions donc manipulés par notre cerveau, notre conscience ne faisant que réagir à ses productions.

    Nous sommes aussi intelligents qu’un fourmillement, qu’une murmuration, qu’une culture de bactéries. Comme eux, nous réagissons de façon spécifique aux défis d’adaptation que pose l’environnement, nous faisons preuve d’initiative, nous démontrons même des tendances esthétiques. Mais nos actions, comme les leurs, ne naissent pas indépendamment des phénomènes qui les entourent. En fait, elles en sont le résultat.

    L’intelligence que nous, et tous les êtres vivants, manifestons se déploie à l’ensemble des acteurs physiologiques et organiques. L’intelligence et la conscience s’étendent du microcosme au macrocosme dans l’ensemble du continuum. C’est ce dernier qui est intelligent, qui fait des gestes pouvant être considérés comme lucides. Notre rôle d’humains est similaire à celui des insectes sociaux dans la ruche, la fourmilière, la termitière. Nous agissons et prenons des décisions non pas dans le but de propager notre intelligence ou notre code génétique, mais bien dans celui de permettre aux microcosmes et macrocosmes qui nous traversent et nous forment de survivre.

    Selon certains neurologues, les actions entreprises par l’intermédiaire du cerveau ne seraient d’ailleurs que le résultat d’une lutte continuelle entre les différentes composantes de ce même cerveau. La décision prise n’appartiendrait pas à une entité « supérieure » qui examinerait le pour et le contre de chaque argument, mais émergerait d’une série de tensions organiques entre les différents besoins physiologiques [48]. La décision « prise » dépendrait de la force de ces besoins à un moment donné et ne correspondrait pas à une rationalité quelconque (si ce n’est physiologique).

    Mais comment alors expliquer la puissance cognitive de la civilisation ? Je n’avance pas que nous soyons dépourvus d’intelligence, bien au contraire, mais plutôt que celle-ci est distribuée et qu’elle tire son origine de dynamiques qui agissent à un niveau infraconscient. Nous sommes intelligents, cela ne fait aucun doute, mais nous ne pouvons en retirer aucune gloire puisque cette intelligence n’émane pas de notre « personne », mais de nos automatismes organiques. Nous sommes intelligents indépendamment de notre entendement.

    Comment cela peut-il être vrai ?

    Les recherches actuelles, controversées il est vrai, montrent que le corps réagit à de nombreuses données environnementales de façon parfaitement automatique. Nous ne sommes pratiquement jamais conscients de la majorité des opérations auxquelles notre corps se livre. Si personne ne remet cette affirmation en question lorsqu’il s’agit des automatismes de survie (digérer, respirer, combattre les infections, etc.), la voici beaucoup plus controversée lorsqu’elle est appliquée aux opérations cognitives.

    Nous admettons tous que certaines actions physiologiques, que nous pourrions désigner comme culturelles, se font en deçà de notre conscience. Que le fait de pédaler, de conduire ou de marcher puisse être contrôlé par des mécanismes automatiques ne nous pose pas de problème car, pensons-nous, l’essence du libre arbitre est dans la volonté originelle d’entreprendre ces actions.

    Mais comment proclamer notre autonomie quand des automatismes (comme la faim, la soif et le sommeil) influent de façon critique sur notre comportement, sur notre cognition ? Comment proclamer notre autonomie quand nombre de recherches ont montré de troublantes chronologies dans la volonté de faire une action ? Quand les recherches de Benjamin Libet ont clairement établi l’antériorité des actions physiologiques sur les intentions humaines ? (Ce chercheur a créé une expérience unique. Dans celle-ci, les participants devaient saisir un crayon. Les électroencéphalogrammes placés autour de leur cerveau ont montré que celui-ci se préparait à bouger les doigts [readiness potential] avant que les sujets n’identifient leur intention de le faire [49].) Sommes-nous réellement individuellement et consciemment volontaires lorsque nous décidons de nous lever, de marcher, de conduire, de manger, de parler, d’écrire, de nous laver, de caresser, ou le faisons-nous après que les automatismes de survie du corps l’ont exigé de nous ? À quel moment l’automatisme devient-il conscient, le geste appris et répété devient-il automatique ? À quel moment des gestes aussi particuliers que le coup de crayon ou le mouvement de l’archet, la parole et même la syntaxe, deviennent-ils des automatismes ?

    Selon Brian Boyd, la vitesse réactive dont le corps doit faire preuve pour survivre tracerait la frontière entre automatismes et réflexion. Pour ce chercheur néo-zélandais, les automatismes auraient la responsabilité des situations connues auxquelles le corps peut répondre en utilisant des gestes et des comportements préalablement intégrés. À l’inverse, une situation étonnante, à laquelle le corps ne peut prêter d’automatismes, mettrait en branle des structures neuronales plus lentes, mais plus variées et plus complexes qui permettraient d’évaluer la situation nouvelle par le filtre de simulations, de représentations et de scénarios. Ce serait d’ailleurs, selon Boyd, la fonction première de la fiction : nous exposer à des scénarios et des situations inédites afin de nous entraîner à les reconnaître et donc à y réagir plus rapidement et plus efficacement, jusqu’à leur intégration totale dans une structure réactive automatique. C’est cet apprentissage, par la fiction, qui nous permettrait de vivre efficacement dans des groupes sociaux de plus en plus importants [50] : un nombre important de situations sociales dont nous faisons l’expérience dans le quotidien auraient déjà été vécues, apprises et ultimement automatisées par l’entremise du phénomène narratif. La fiction (et plus généralement l’art) rendrait ainsi possible une caractéristique évolutive fondamentale : la faculté de vivre dans des groupes de plus en plus grands et de plus en plus complexes afin d’en maximiser le potentiel de survie.

    N’est-ce pas ici la preuve de la souveraineté de la conscience et du libre arbitre ? Peut-être. Nous réagissons automatiquement à nombre de situations certes, mais nous voilà aussi utilisant des simulations, représentations et scénarios complexes afin de répondre aux tensions et interactions inhabituelles. Notons cependant qu’à l’origine de cette utilisation distincte des automatismes et des scénarios se trouvent des mécanismes biologiques. C’est le corps et son microbiome qui subissent une situation et y réagissent en y appliquant les structures de survie les plus efficaces. Ni la conscience, ni le moi, ni le libre arbitre n’opèrent dans cette dynamique. Je ne décide pas de laisser mon corps réagir de façon automatique à une situation ou de déclencher des mécanismes neuronaux variés pour y répondre. Je dépends entièrement des réponses biologiques et automatiques de mon corps et de son microbiome pour ce faire.

    Cela étant, la ponction mémorielle nécessaire au déclenchement de réactions complexes (devant un événement inhabituel, une recherche mémorielle extensive est provoquée dans le but de trouver des situations similaires préalablement vécues) expliquerait peut-être pourquoi l’ego s’exprime de façon si forte, semble inaltérable et paraît incarner une ligne directrice et narrative de l’amont à l’aval de l’existence :

    • Pour que cette ponction s’avère efficace, elle doit se fonder sur des situations que les automatismes du corps, en tant qu’unité, ont dû affronter (puisque c’est dans et par l’ensemble que se perpétue le microbiome ; le microbiome ne survit que si l’ensemble reste en vie).
    • Face à des événements étonnants, la mémoire mobilise, pour y répondre, de nombreux modules cognitifs. En fait, avance Brian Boyd, la mémoire ne serait utilisée que lors de situations si complexes et compliquées que seul un ensemble d’unités peut y répondre. Chaque souvenir qui nous habite ne prendrait donc sa source que dans le contexte d’un ensemble de réactions. C’est cette accumulation de mobilisations d’ensembles qui donnerait l’impression d’un fil d’Ariane du moi : chaque fois que le corps en appelle à la mémoire, il opère une ponction dans une dynamique qui utilise de façon cohérente plusieurs parties du cerveau. De ce phénomène émane une impression d’unité.
    • Le phénomène de l’aval joue également un rôle important dans l’émergence de cette impression d’unité : chaque appel à la mémoire est déclenché par le moi présent à qui, croit ce moi, les éléments mémoriels aboutissent. La conscience perçoit tous les événements mémoriels comme une finalité qui aboutit à elle, car, bien sûr, elle ne possède aucun autre point de référence. Causes et conséquences sont confondues : la conscience estime créer puis gérer les événements qui la traversent, alors que ce sont ces événements qui donnent naissance à cette impression d’unité qui la forment.

    Se souvenir de situations, élément crucial dans notre faculté de réagir de façon créative à des situations exceptionnelles, aurait comme effet secondaire la production d’une perception de l’être en tant que phénomène unitaire, unique et spécifique à un temps et à un espace. Le sentiment d’unité que nous avons (et qui opérerait dès la gestation), produit, nous l’avons vu un peu plus tôt, par la nécessité de conserver les équilibres chimiques et biologiques du corps, serait aussi créé à la fois par la nécessité d’extraire de la mémoire des situations applicables à des conditions inédites et par l’accumulation de ces situations. La mémoire provoquerait l’illusion d’une téléologie.

    Tout ne serait donc qu’automatismes ; parfois, nous le verrons, d’une complexité telle que se déploient des comportements insolites ; d’autre fois de manière si alambiquée qu’ils semblent s’apparenter à des structures conscientes. Mais cela n’est pas le cas : conscience et libre arbitre seraient des mécanismes qui permettraient des réactions singulières et souvent extrêmement efficaces à des situations nouvelles et critiques.

    En fait, et cela constitue le cœur de mon argumentation, les décisions « prises » par le corps ne sont jamais conscientes ou exclusives : elles répondent aux besoins du microcosme et du macrocosme, elles répondent à des défis situationnels, biologiques ou environnementaux, et sont produites et guidées tout autant par les virus, bactéries et parasites qui nous habitent que par l’environnement que nous peuplons, que nous modifions et qui nous sculpte à son tour. Certes, l’influence exercée par les macrocosmes qui nous entourent est une vérité que tous connaissent. Mon propos est autre : nos décisions sont prises, à notre insu, par les microcosmes et les macrocosmes qui déclenchent en nous des dynamiques plus ou moins complexes. Nous ne faisons qu’incarner ces décisions.

    Ouvrons ici une parenthèse pour aborder la question du principe d’incertitude. Ce principe démontre qu’il est impossible de mesurer simultanément la position et la vitesse d’une particule donnée. La mesure de la position joue sur la vitesse et vice versa. Proposé par le physicien Heisenberg, ce principe ouvre sur l’impossibilité de tout déterminisme. Une part d’incertitude et d’incertain serait présente dans la structure même de l’univers. Nous existerions dans un univers qui, du moins à l’échelle quantique, est indéterminé et indéterminable. N’est-ce pas là la preuve qui déroute mon argument ?

    La thèse de l’absence de libre arbitre ne remet aucunement en question la notion d’incertitude, celle-ci s’exprimant à une échelle du réel bien en deçà de l’organique. Qui plus est, incertitude quantique et mécanisme ne sont pas antinomiques : un système peut être incertain tout en ne faisant preuve d’aucune volonté, du moins dans le sens où nous l’entendons (c’est-à-dire la faculté de prendre une décision et une direction différentes de celles vers lesquelles tend le système). Le libre arbitre est la volonté unique et surtout potentiellement improductive d’ignorer les poussées des systèmes biologiques, évolutionnistes ou physiques qui nous habitent. Un système peut être incertain, mais répondre néanmoins aux nécessités biologiques, évolutionnistes ou physiques. C’est ce que signifie l’incertitude quantique. Ma thèse est que nous ne prenons jamais de décisions qui désobéissent aux systèmes qui nous fabriquent.

    Notre conscience ne ferait rien, ne voudrait rien, ne démarrerait rien [51] ; elle recevrait des ordres d’un cerveau parfaitement automatisé, y répondrait, puis en tresserait une chronologie qui lui permettrait de croire en la paternité des impératifs qu’elle a reçus (un phénomène que Michael S. Gazzaniga nomme « le module interprète »). Le cerveau conscient ne semble pas capable d’accepter l’inconnu ou l’insaisissable, et ce tant à l’externe (l’environnement) qu’à l’interne (les réactions physiologiques) ; il cherche donc une explication et en construit une s’il ne peut en trouver. Mais voilà la clé de mon argument : le cerveau conscient construit et interprète ! La décision volontaire qu’il croit prendre est trop lente pour expliquer les fonctionnements internes du corps. Il se voit donc obligé de tisser une volonté postérieurement aux actions et réactions du corps afin d’expliquer celles-ci et de croire en sa capacité de les contrôler [52].

    La fonction première de notre conscience serait de nous faire croire en sa capacité de transformer et de manipuler. Nous pensons décider et agir de façon unique ; nous ne ferions que réagir aux mécanismes de notre corps.

    Le cerveau permet de réagir, de s’adapter, de contrer et même de prévoir. L’erreur que nous faisons est de croire que notre conscience est productrice de ces opérations [53]. La conscience est l’outil imaginatif, justificatif et narratif. La conscience invente des histoires pour expliquer les actes que le corps et le cerveau produisent. La voix interne qui est nôtre n’a d’autre fonction que de nous faire croire que nous sommes maîtres de ce que nous sommes et faisons [54]. Mais cette voix n’a, en fait, presque aucune incidence sur notre comportement et sur nos réactions. Elle interprète les décisions que le cerveau (et ses entités micro et macro) prend et y réagit après coup. Ce sont le corps, les organes qui le forment et les entités qui le construisent qui répondent de façon créative à l’environnement. Cohérence du comportement ne sous-entend pas conscience ou volonté. Un piston fonctionne de façon cohérente et permet le mouvement efficace du moteur ; les mécanismes primitifs du cerveau reptilien agissent et réagissent de manière logique. Ni l’un ni l’autre ne font preuve de volonté, de conscience ou de libre arbitre.

    Tel est aussi le cas de nos gestes, attitudes et comportements : les voici cohérents, mais de sources mécaniques. Ils ne sont que stratifications d’automatismes qui réagissent rapidement aux pressions de l’environnement. Ce que nous appelons l’âme ou la conscience ne serait que le spectateur, passif et dénué de pouvoir, non seulement du monde qui l’entoure, mais bien du corps qui l’abrite. Si âme il y a, celle-ci, telle la conscience, 1) ne réside pas dans un « lieu » particulier, mais est distribuée dans l’ensemble du réseau neuronal et physiologique et leur appartient donc de façon propre ; et 2) ne peut qu’inventer des narrations sur des phénomènes et des comportements qui ont déjà eu lieu. Si âme il y a, celle-ci est l’entrelacement des neurones, les réactions de notre foie, de nos reins, de nos poumons à l’environnement qui nous bouscule et nous menace [55].

    Ma proposition est que l’intentionnalité ne nous appartient pas en propre [56]. L’intentionnalité, telle que nous la définissons — soit la possibilité de changer volontairement et sans aucune influence externe nos comportements, désirs et objectifs —, est un leurre. Rien de ce que je fais, rien de ce que je pense n’est autonome ou indépendant. J’analyse et agis en raison de ce qui me traverse, m’habite et me forme ; en raison de ce qui me manipule. Je suis un être pensant en raison des micro-organismes qui me peuplent. Je suis un être pensant en raison des cultures, langues et idéologies qui me traversent. Je suis un être pensant à travers les infrastructures, les immeubles et les villes dans lesquels je vis.

    Certes, nous savons cela et personne, en théorie, ne remet cette chose en question. Certes, la sociologie postule l’influence du monde extérieur sur nos comportements. Et certes, la biologie admet que le microcosme puisse transformer un être vivant. Non seulement ces connaissances existent en vase clos, mais nous n’acceptons l’une et l’autre que de façon théorique. Nous savons que la publicité, la société, les pressions financières peuvent nous influencer ; nous comprenons qu’une maladie peut affecter notre personnalité. Mais il ne s’agit, croyons-nous, que de changements temporaires que nous nous empressons de renverser. La publicité, la culture, la politique, les pressions démographiques, la maladie opèrent sur nous, mais cela, croyons-nous, pèse de façon artificielle sur notre « vraie » personnalité. Mon propos ici est que cette pression est l’intelligence, elle est la conscience, elle est le moi.

    Tous les concepts, les idées et les pensées que nous avons, puisqu’ils émanent de l’organe qu’est le cerveau, sont aussi le produit des êtres unicellulaires qui nous traversent. Tous les concepts, les idées, les pensées que nous avons, puisqu’ils traversent le corps et y sont incarnés, puisque le corps existe dans une série de systèmes externes, sont aussi le produit des villes, cultures et civilisations que nous peuplons. Tous les concepts, les idées et les pensées que nous avons, puisqu’ils sont incarnés dans un corps que nous ne contrôlons pas, dont nous sommes incapables de gérer les mécanismes de survie, dans un corps qui ne nous est présent que lorsqu’il se défend, sont eux aussi, comme n’importe quelle autre fonction organique, indépendants de notre volonté, de notre capacité à les contrôler. Les idées, concepts et pensées que nous avons ne correspondent pas à notre volonté autonome, mais bien à notre existence contaminée, plurielle et transparente.

    La volonté et le désir existent indéniablement. Mais ils nous dépassent [57]. La volonté de faire quelque chose, le désir d’avoir un objet, la passion de toucher un être ne sont pas les produits de notre personne, de notre ego unique et indépendant, mais des dynamiques évolutionnistes qui nous habitent, qui nous font survivre et que nous devons, en retour, protéger.

    Soulignons ici l’importance de clairement distinguer entre le vouloir et la causalité. Il est possible de vouloir faire un geste, de vouloir entreprendre une action, mais cela n’implique pas que ce vouloir soit la cause de l’action. Le vouloir existe, cela ne fait aucun doute, mais opère après que l’action a été entreprise. Le vouloir est un module qui s’ajoute à l’action, qui l’habille et la colore, mais n’en est pas la source [58]. Le cerveau produit d’abord l’action puis il en crée une interprétation, et ce en deux temps bien distincts, l’action précédant le vouloir [59]. Comme le suggère Daniel Wegner :

    La conscience est une expérience, non une cause.

    La conscience n’est pas un phénomène exceptionnel qui nous pose au-delà du monde animal. La conscience n’est autre que l’expansion extraordinaire du cortex cérébral, de sa capacité à interpréter et à analyser, et surtout de sa capacité à chercher et à identifier des patterns (même lorsque ceux-ci n’existent pas [60]). La conscience est un dérivé des innombrables fonctions complexes de notre immense cerveau. Le cerveau pour se faire survivre et faire survivre les entités qui le forment doit constamment réagir aux stress externes. C’est ce qu’il fait en surinterprétant le monde qui l’entoure, en y appliquant des patterns, des liens et des connexions qui en sont parfois absents. (Pourquoi ? Parce qu’il est moins « coûteux » à l’échelle évolutionniste de surréagir que de sous-réagir [61].) La conscience est un accident, un sous-produit de notre faculté de surveiller.

    Car que fait la conscience ? Elle produit les récits, elle tisse les raisons d’être, elle interprète les innombrables phénomènes qu’elle voit. Et dans cette surinterprétation, certains faits, liens et patterns vont s’avérer réels et permettre alors de meilleures chances de survie.

    Nous ne possédons donc à peu près aucun libre arbitre. Nous appartenons à un continuum de vivants et d’intelligences qui nous dirige et nous façonne. Les décisions que nous prenons, les actions que nous posons, les réactions que nous envisageons, les œuvres et émotions que nous produisons sont le résultat de notre appartenance au continuum. Nous réfléchissons par les virus, bactéries et parasites qui nous habitent, par les tensions de l’environnement qui nous traversent et par les besoins de survie des macrocosmes que nous peuplons ; voilà ce que nous révèle l’alliance biologique/informatique qu’incarne le troisième hémisphère.

    Je pense par les virus qui me peuplent et pénètrent mon ADN. Je réfléchis par les bactéries qui pullulent sur et dans mon corps. Je désire en raison des parasites qui se faufilent en moi. J’existe par la dynamique entre ces entités et mes anticorps. Je me manifeste dans le monde qui m’entoure car je suis élément du continuum, façonné et manipulé par celui-ci.

    Voilà comment s’esquisse le modèle trouble et transparent de l’humain, de l’individu et de son libre arbitre que nous dessinent le troisième hémisphère et le numérique.

    Voilà où se situe la révolution profonde que nous vivons, la nécessité de repenser la lecture que nous faisons de l’humain : parce que nous sommes capables de gestes et de comportements complexes, comme l’analyse de phénomènes, la récursivité du langage et la lecture de concepts hautement abstraits ; parce que notre cerveau est immense et qu’il occupe une place prépondérante dans notre corps ; et parce qu’il consomme près du quart de son énergie, nous considérons qu’il produit des structures, idées et concepts qui sont uniques et indépendants. Voilà où nous nous trompons. Certes, le cerveau produit des pensées, mais celles-ci ne sont que le résultat des environnements micro et macroscopiques dans lesquels il baigne, desquels il dépend. Il n’y a pas de pensée hors du corps, hors de ses infections, transformations et maladies.

    Cette proposition peut certes sembler extrême. Comment peut-il en être ainsi ? Comment puis-je être manipulé par des entités microscopiques qui ne semblent même pas savoir que j’existe ? Comment puis-je être manipulé par des entités dépourvues de cerveau et de système nerveux ?

    Toute partie qui compose un corps vivant est le résultat d’un bricolage évolutionniste. Le cerveau en est un exemple parfait. Nous savons aujourd’hui que le cerveau est une construction redondante et répétitive de mécanismes de contrôle (ce qui lui confère d’ailleurs sa souplesse et son adaptabilité). Le cerveau n’est pas cet organe parfait qui pose un regard analytique et réfléchi sur le monde, mais bien un assemblage biologique dont la fonction première est la survie : la survie de ce qu’il est (et pour laquelle il réagit aux attaques directes à son intégrité) et la survie du cadre biologique multiple (le corps et ses microcosmes) qui le protège et dans lequel il réside.

    Pourquoi votre cerveau lit-il ce texte ? Est-ce pour assouvir sa curiosité, pour étancher sa soif de connaissances, pour produire un meilleur être humain, ou sous la poussée des entités qui nous habitent et qui l’habitent, qui désirent, par ces lectures, par les connaissances qu’elles produisent, créer des conditions de survie et de propagation optimales ? Le cerveau n’a pas à choisir car la survie de l’un est dépendante de la survie de l’autre. Pour que l’entité « corps » survive, ses microcosmes doivent proliférer et être protégés. Mais pour ce faire, le cerveau doit garantir l’intégrité de tous les mécanismes et entités qui le forment et qui construisent le corps. Les décisions que prend le cerveau ont cette double fonction, et seulement celle-ci. Si le cerveau produit des réflexions, des idées, des points de vue et des gestes artistiques, c’est dans le but unique de garantir l’intégrité des microcosmes et des macrocosmes.

    La recherche de cette intégrité physiologique est peut-être aussi à l’origine du module interprète (c’est-à-dire de la conscience qui tisse une histoire postérieurement aux actions du corps). Dans L’erreur de Descartes, Antonio Damasio suggère d’ailleurs de penser l’émergence de la conscience par le prisme du système immunitaire. Le système immunitaire doit se « représenter » le corps dont il cherche à conserver l’intégrité. De cette représentation, suggère Damasio, serait peut-être née la conscience. Si l’hypothèse de Damasio s’avère exacte, la conscience serait alors apparue en raison des contaminations et des parasitages auxquels le corps est soumis. Nous serions conscients parce que contaminés. De la même façon que le virus donne naissance au cerveau en produisant les conditions nécessaires à son apparition, les parasites, bactéries et autres micro-organismes donnent naissance à la conscience en forçant le corps à se défendre de leur intrusion.

    Voilà peut-être pourquoi la conscience interprète sans cesse, constamment : elle se doit de toujours évaluer les états du corps. Cela étant, deux questions persistent néanmoins : pourquoi le fait-elle a posteriori ? Et pourquoi s’incarne-t-elle par l’entremise d’une voix intérieure ?

    Pour deux raisons. La première concerne l’entité individuelle : je possède une conscience afin d’intégrer à mes fonctions automatiques et à ma physiologie mes tactiques de survie. Je me comporte d’une certaine façon et en ressens les effets positifs ou négatifs sur ma survie. La conscience intègre ces effets dans ma physiologie et s’assure ensuite de les reproduire lorsqu’une situation similaire se présente à moi. Un comportement automatique qui joue contre ma survie sera classé, a posteriori, dans les comportements dangereux à éviter. Dès que ce comportement menacera de se reproduire, la conscience façonnera une série de réactions chimiques qui me préviendront du danger à venir. Cette réaction, nous la nommons morale, éthique, culpabilité. Il en est de même des actions positives qui renforcent mes chances de survie. La conscience n’est donc pas un mécanisme de réflexion sur le monde, mais bien un module qui interprète les actions et situations afin de les baliser pour une utilisation ultérieure. La conscience est, en quelque sorte, le système immunitaire de nos actions et réactions à l’environnement. Elle crée le sentiment éthique, la perception du bien et du mal qui ne sont autres que des réactions physiologiques à des situations de survie enchâssées en nous.

    La conscience n’est qu’un outil de survie (d’une grande efficacité puisqu’elle développe et inscrit en nous des sensibilités chimiques aux conditions de survie) ; c’est cet outil qui est à l’origine même de notre moralité, notre éthique, notre probité. Le développement de la morale n’est donc pas la preuve de notre individualité, mais bien le signe de la domination des automatismes biologiques en nous [62]. Nous ne sommes pas responsables de l’apparition des sentiments que nous nommons culpabilité, éthique, morale et nous ne contrôlons aucunement leur apparition lors de situations précises.

    La deuxième raison est que la conscience me force aussi à témoigner de la valeur de mes comportements pour la survie. La conscience m’incite à paraître heureux, coupable et en colère, et permet ainsi au groupe de voir, prévoir et comprendre mes réactions, ainsi que d’apprendre de celles-ci. Car chaque émotion produite par la conscience, chaque état cognitif engendré par celle-ci (culpabilité, honte, désir, etc.) annonce la « valeur de survie » du comportement à l’origine de cette émotion. La sensation de culpabilité que la conscience engendre, par exemple, est intimement liée à l’efficacité de ma survie génétique. Cette culpabilité que le groupe verra et comprendra lui indiquera la valeur des comportements dont j’ai fait preuve.

    Voir une personne faire une action attise en moi les neurones de cette action. Ces neurones ont un nom ils sont appelés miroirs car ils s’activent de la même façon que ceux de la personne qui fait l’action, le geste que nous regardons étant reproduit dans notre cerveau. Par les actions de ces neurones, je ressens littéralement, physiologiquement ce dont l’autre fait l’expérience.

    Les recherches sur les neurones miroirs portent à penser qu’il s’agit là d’une des plus importantes caractéristiques de notre capacité à coopérer et à ressentir émotions et empathie. Voir sous-entend donc imiter, du moins cognitivement. Grâce à cette caractéristique, qui semble présente chez nombre de mammifères, la qualité de mes comportements (le fait que je ressente de la fierté, de la culpabilité, du désir ou de la tristesse), qualité burinée en moi par ma conscience afin d’assurer ma survie, agit sur les neurones miroirs des observateurs de mes comportements, provoquant en eux une réaction similaire à la mienne. En créant en moi un sentiment de culpabilité par la sécrétion de substances chimiques, la conscience exhibe cette culpabilité (soit la morbidité de mon comportement) et permet aux observateurs de la ressentir par l’action de leurs neurones miroirs et, éventuellement, d’éviter le comportement qui la provoque.

    La conscience agit donc après coup afin de graver en nous les comportements, actions et réactions qui jouent en faveur ou en défaveur de notre survie. La conscience sécrète des émotions qui n’ont d’autre but que de nous apprendre à mieux survivre.

    Aucune volonté n’est donc nécessaire pour que nos mécanismes biologiques réagissent à des conditions évolutionnistes positives.

    Mais s’il est possible d’imaginer qu’émotions et conscience sont liées par l’entremise de l’efficacité des mécanismes de survie, qu’en est-il lors d’actions plus triviales ? En quoi l’action de lire un livre représente-t-elle l’intégration physiologique de mécanismes de survie ? En quoi, en d’autres mots, le fait de lire permet-il de mieux survivre ?

    Il est facile d’imaginer que le bain d’hormones qui nous imprègne lorsque la lecture produit calme, détente et réflexion est rapidement étiqueté comme agréable et inscrit, par la conscience, dans le comportement. Nous verrons, lorsque nous aborderons la question de l’épigénétique, que l’activation positive ou négative des protéines par les gènes est un mécanisme qui répond aux effets environnementaux et qui s’inscrit dans le patrimoine génétique. Il est donc possible d’imaginer que les effets positifs de la lecture sur le cerveau sont maintenant en partie inscrits dans notre structure génétique. La lecture nous est un phénomène agréable car elle opère positivement à l’échelle de la survie.

    Mais pourquoi alors ce livre en particulier ? N’est-ce pas là l’exemple le plus probant du contrôle que nous avons sur notre corps, notre cognition, notre être ? Pourquoi ? Parce que vos goûts, envies, désirs et traits de caractère sont le résultat d’un enchevêtrement génétique/environnement sur lequel vous n’avez aucun contrôle. Pourquoi êtes-vous curieux ? Parce que votre patrimoine génétique vous l’impose. Pourquoi êtes-vous intéressé par le sujet ? Parce que vos amis, parents et votre environnement social vous ont poussé dans cette direction. Pourquoi vous opposez-vous à la vision que je vous décris ? Parce que votre culture, votre religion, votre imaginaire, votre conformation génétique et physiologique vous empêchent d’y adhérer.

    Comment prétendre être capable de choisir individuellement de lire ou de ne pas lire ce livre alors que votre corps, votre patrimoine génétique, vos microcosmes et macrocosmes sont entièrement responsables de vos actions et réactions ? Comment prétendre au libre arbitre si la conscience ne perçoit même pas les zones d’influence, les forces diverses, les structures qui jouent sur elle ? Je crois avoir acheté ce livre car je l’ai décidé, alors que ma décision tient d’une quantité importante de facteurs que je ne contrôle pas, sur lesquels je ne peux agir, et que je ne peux même pas percevoir.

    Bref, la conscience est un mécanisme de survie. Paradoxalement, c’est ce mécanisme de survie qui nous pousse à croire en notre individualité, en notre autonomie, en notre libre arbitre.

    Je m’explique : pour survivre et nous reproduire, nous devons être capables d’identifier notre progéniture et être poussés par une volonté extraordinaire d’en assurer la protection. Si je perçois ma progéniture comme constamment changeante et mouvante, si je la perçois comme instable, non seulement je serai incapable de la reconnaître, mais je serai aussi probablement moins enclin à la protéger. Il en est de même de mon corps, de cet ensemble de microcosmes qui me forme. Pour pouvoir en défendre l’intégrité, je dois le percevoir comme unique, autonome et individuel. Me croire constant, cohérent et homogène dans le temps et l’espace permet de consacrer des sommes énergétiques importantes à la protection de l’unité que je suis. Pour que je cherche à faire survivre mon amalgame de microcosmes, pour que les autres désirent me protéger en y trouvant leur compte génétique (puisque nous protégeons de façon plus violente ceux avec qui nous partageons un bagage génétique), pour que tous puissent reconnaître les forces et faiblesses reproductives de chacun sur la période de temps consacrée à la sexualité, il est nécessaire que tous perçoivent le corps comme délimité et cohérent à travers temps et espace. Nous percevons donc le corps en tant qu’unité stable, car nous sommes soumis aux besoins de la survie et de la dissémination. La survie de l’espèce dépend ainsi de notre habileté à la circonscrire, à définir ses unités, à protéger ses actes de multiplication. Nous sommes, génétiquement, poussés à nous considérer uniques, parfaitement maîtres de nos actions et intentions [63], car il y va de la survie des communautés micro et macroscopiques que nous sommes et que nous disséminons.

    Tout ce que nous faisons et entreprenons n’a qu’une source : celle de la recherche d’une espérance de vie accrue. Cette recherche est parfois sous-jacente, cachée sous d’innombrables couches narratives, néanmoins elle est là.

    Comment alors expliquer les comportements pathologiques et destructeurs ? Certaines recherches montrent que ces comportements ont des fonctions de propagation rapide des gènes et des tactiques de survie et permettent l’exploration de territoires sociaux et psychologiques nouveaux. De récentes recherches montrent d’ailleurs que les comportements souvent insolites et destructeurs des adolescents, par exemple, sont le produit d’un besoin d’innovations dans le groupe social. Le goût du danger, la soif de nouveauté, la remise en question et l’attrait du risque qui semblent caractériser les adolescents permettraient à la communauté d’explorer de nouvelles façons de survivre. Les « folies » de l’adolescence ne seraient autres que des mécanismes évolutionnistes qui assureraient au sein du groupe la recherche constante de situations singulières pouvant être l’occasion de développer des stratégies de survie plus diverses et élaborées [64].

    Le cerveau est un organe. Sa santé, ses empoisonnements et ses infections influent donc directement sur son fonctionnement et sur la conscience qu’il produit. Ce que nous pensons est, en très grande partie, le résultat de la « santé » de notre cerveau. Notre surinterprétation, notre création constante de raisons d’être, notre production narrative, notre recherche de patterns, la diffusion de nos comportements dans le groupe entier sont toutes des produits des stress environnementaux que nous avons subis et que nous subissons encore. Nous interprétons le monde par la narration en raison des microcosmes qui nous habitent. Nous sommes des êtres du mot, de l’histoire, de la narration, car nous sommes des phénomènes contaminés et manipulés.

    Cela peut sembler extrême. Pourtant, nous savons que la « santé » de nos organes a un impact direct sur notre humeur et notre capacité mentale, et nous l’acceptons. Nous savons que la souffrance nous change, que la fièvre nous manipule, que le déséquilibre hormonal nous affecte mentalement, et ce de façon souvent dramatique, et nous l’acceptons. Nous acceptons cet état de fait car nous sommes persuadés, ainsi que nous l’avons suggéré plus tôt, qu’il s’agit là de modifications mineures et surtout temporaires.

    Mais est-ce vraiment le cas ? Nos cellules sont le produit d’une fusion bactériologique ; notre ADN comporte en lui des parties virales ; notre estomac pullule d’un nombre incalculable de bactéries ; le moteur de l’activation de nos gènes (l’épigénome) est particulièrement sensible aux stress environnementaux. En fait, nous baignons dans un océan de mouvements micro et macroscopiques, un océan en constant changement, aux attaques et retraits inlassables auxquels nos anticorps doivent réagir. Nous sommes, à tout moment de notre vie, le produit temporaire des mouvements de l’écosystème en nous. Il n’y a pas de Sonja, de Benoît, d’Isabelle, de Jean-François, de Marc uniques, bien encadrés et bien délimités. Il n’y a pas de cœur caractériel et cognitif définitif et immuable aux êtres vivants. Les changements hormonaux que subit l’adolescent, la grippe qu’attrape la mère, la maladie transmise sexuellement que contracte le jeune homme, les carcinogènes qu’absorbe le fermier, les hormones et antibiotiques qui pénètrent la chaîne alimentaire, ont tous un impact non seulement direct, mais aussi durable sur ce que nous sommes, sur ce que nous faisons et surtout sur ce que nous pensons. Ces changements qui nous dépassent et agissent à notre insu sont alors interprétés par la conscience qui tente, tant bien que mal, de les expliquer selon une logique qui nous en rend responsables. Est-ce si étonnant que nous fassions souvent preuve d’incohérence ? Que nous nous sentions si souvent déphasés et dépassés ? Nous justifions par ce que nous sommes des phénomènes qui nous sont parfaitement indépendants.

    Posons par exemple la question de la maladie mentale. Où se situe la « vraie » personne dans la maladie mentale ? Si René devient schizophrène à 20 ans, qui est le vrai René ? Quelle est la part physiologique de l’être René ? Sa maladie, son déséquilibre cognitif sont-ils les siens ou ceux de son corps ? Qui est souffrant si René est atteint du syndrome de la main étrangère, dans lequel celle-ci opère de façon parfaitement autonome et ne cesse d’attaquer corps et visage, les hommes et femmes atteints de cette maladie devant alors se protéger de leurs propres mains [65] ? La maladie mentale est-elle une maladie ou simplement une transformation du microbiome, ainsi que les liens qui unissent schizophrénie et infections par le parasite Toxoplasma gondii (parasite qui serait aussi responsable de nos comportements à risque) nous invitent à le penser [66] ? Qui est l’être réel ? Celui qui fut épargné par cette maladie pendant les vingt premières années de sa vie, ou celui qui vivra sous sa domination pendant quarante ou cinquante ans ? Le corps sans maladie serait-il le « vrai » corps ? Mais un corps sans maladies ou contaminations existe-t-il ? Nous savons par exemple qu’en sortant du ventre de sa mère, un enfant se voit immédiatement couvert des bactéries qui habitent le vagin de celle-ci [67]. Nous sommes donc « contaminés » dès notre naissance. Nous possédons la structure cognitive et physique qui est la nôtre en raison de notre passé infectieux, en raison des mutations cognitives que nous avons subies. Ce qui nous trouble chez René est ce changement, si radical qu’il nous empêche de concilier le comportement présent avec l’image que nous avions de cet homme. Le René malade qui devient, au bout de quelques années, l’unique René que nous connaissions, peut-il encore être considéré comme malade ou devrait-il plutôt être perçu comme autre ?

    Qu’en est-il de l’être et de l’ego quand ceux-ci peuvent être non seulement affectés, mais aussi parfaitement effacés par les maladies ou mutations qui traversent le corps [68] ? Qui serai-je dans dix ou vingt ans si une infection me ronge le cerveau ? Il est difficile de croire en notre autonomie et en notre pensée quand la maladie, les tumeurs, les infections, les lésions cérébrales nous changent si rapidement, si radicalement [69].

    Porté par les microcosmes qui le parcourent, transmué par les déséquilibres qui le traversent, façonné par les neurones qui le dessinent, reconduit par son troisième hémisphère, l’être humain ne peut pas se définir clairement, il ne peut être tracé de lignes fines, de définitions propres et simples. L’être humain est à la fois marée et marécages, aléatoire et insaisissable.

    Cela étant, si mon argument se fonde sur l’aléatoire de l’humain, sur la complexité de sa forme, sur l’incertain de sa définition et sur un déchiffrage propre au troisième hémisphère, il est important que ma tentative de reconstruction de ce même humain reflète aussi ces caractéristiques. Voilà pourquoi je propose l’idée que les relations entre microcosmes et macrocosmes, entre unité et ensemble, entre biologie et informatique, entre les différentes expressions du continuum, sont non seulement complexes et actives, mais existent aussi en abyme. En fait, je suggère l’existence d’un mouvement étonnant entre les briques et la construction, où la construction est possible par l’entremise des briques, mais où les briques sont modifiées par la construction elle-même.

    Ce concept se nomme stigmergie. Et il ouvre la porte à la lecture suivante.

    Les bactéries, virus et parasites permettent la construction de l’édifice de la pensée et de la technologie, mais leur structure est créée par la pensée et la technologie qu’ils ont engendrées.

    La stigmergie est la coordination étonnante que pratiquent les insectes sociaux entre eux afin d’aboutir à l’érection de structures [70]. Selon Pierre-Paul Grassé, biologiste français qui inventa ce terme en 1959, le phénomène implique une relation dynamique entre la structure qui s’élève et les insectes qui la construisent. En fait, Grassé suggère que

    la coordination des tâches et la régulation des constructions ne dépendent pas directement des ouvriers, mais des constructions elles-mêmes. L’ouvrier ne dirige pas son travail, il est guidé par lui [71].

    La stigmergie est une dynamique insolite où l’unité est contrôlée par la construction qu’elle met sur pied. La ruche manipule les abeilles et les guide afin de parfaire sa construction. La fourmilière fait de même. Par ailleurs, tant la ruche que la fourmilière sont dépendantes des unités qu’elles manipulent pour exister et se manifester.

    La stigmergie est donc ce phénomène curieux où l’ensemble qui manipule les entités dépend de celles-ci pour naître et se manifester. Bien sûr, la ruche doit, au préalable, « exister » dans le patrimoine génétique des abeilles. Elle en dépend entièrement et parfaitement. Mais une fois l’œuvre entamée, la voici qui manipule ces mêmes abeilles ; une fois la ruche débutée, un mécanisme se déclencherait qui lierait de façon dynamique l’abeille aux besoins de la ruche [72].

    La stigmergie est un phénomène méconnu mais fondamental. Pourquoi ? Parce qu’elle nous oblige à abandonner des principes qui nous sont chers (la filiation, la paternité, la chronologie) et qui fondent notre entendement. Par la stigmergie, la linéarité temporelle et même spatiale paraissent non seulement obsolètes, mais aussi simplistes. Par la stigmergie, nous comprenons que les dynamiques qui lient entre eux les êtres et les phénomènes enchevêtrent l’origine et le produit, la source et le résultat, l’amont et l’aval en un maelström complexe.

    Suggérons ici que la stigmergie est un des phénomènes fondamentaux du continuum.

    Notre relation aux bactéries, aux virus et aux parasites qui nous habitent est probablement stigmergique. Manipulations, transformations et contrôles divers n’agissent pas simplement dans une direction unique : nous sommes manipulés par les bactéries alors que nous les contrôlons (par nos anticorps, les antibiotiques que nous prenons, la nourriture que nos ingérons, les virus qui nous pénètrent). Le microcosme qui nous habite et qui nous manipule est profondément transformé par le macrocosme que nous sommes [73].

    Cette relation stigmergique entre microcosmes et macrocosmes se multiplie à tous les niveaux du continuum. Dans les relations animal/écosystème, bactérie/humain, humain/technologie, humain/culture et humain/ville. Mais tout comme les bactéries sont les briques de notre existence tout en étant moulées par celle-ci, ainsi en est-il aussi de notre relation aux macrocosmes. Nous ne sommes pas simplement les producteurs des macrocosmes qui nous entourent, mais sommes aussi manipulés par ces derniers. Si nous acceptons la prémisse stigmergique, alors il faut aussi accepter que ces unités macroscopiques que nous nommons culture, ville, technologie et civilisation nous induisent à leur donner naissance et à les faire survivre.

    Le continuum du microcosme au macrocosme existe dans les deux directions : du plus petit au plus grand et du plus grand au plus petit, sans qu’il soit véritablement possible d’en définir un point de départ ou d’arrivée. Nous sommes des entités instables et transparentes, puisque nous sommes manipulés simultanément par le plus petit et le plus grand. Les idées que nous avons sont aussi celles des bactéries et des virus. L’intelligence naîtrait donc du patrimoine génétique tout en étant créatrice de cette naissance.

    L’intelligence n’est possible que par l’incarnation, mais c’est elle qui, une fois incarnée, force le corps à lui donner vie. La technologie n’est possible que par les mains, pattes, becs ou crocs des humains et des animaux, mais c’est aussi elle qui leur permet d’exister. L’ordinateur nous permet de voir et de saisir l’impact du microbiome et d’en transformer, par cette lecture, son essence, mais il est aussi le produit de ce microbiome. La représentation bat dans notre code génétique et c’est pourtant lui qui la crée. La stigmergie nous oblige donc à accepter que l’humain n’est ni à la source ni au centre de la production cognitive de ce monde. Nous sommes des êtres intelligents car l’intelligence nous oblige à la créer, car le macrocosme nous force à lui donner naissance, car les bactéries nous poussent à leur permettre d’exister. Nous sommes des êtres qui construisons immeubles, agglomérations et ensembles, qui créons des réseaux informatiques et des langages machines, qui donnons vie à des structures sociales et sociétales complexes parce que ces mêmes ensembles, immeubles, réseaux et structures nous obligent à le faire. Nous sommes des êtres contaminés, infectés et infectieux parce que nous obligeons les microbes qui nous habitent à nous donner naissance, à nous faire vivre et survivre.

    Cette compréhension nouvelle des forces qui glissent dans le vivant nous contraint à des questionnements orageux. Comment comprendre le vivant, l’intelligent, le conscient si ce à quoi nous donnons naissance nous force à le créer avant même d’être incarné ? Comment concilier notre impression de libre arbitre avec l’idée que l’ensemble force les unités à lui donner naissance, puis à le protéger, à l’enrichir et à le disséminer ? Nous avons émis l’hypothèse d’une manipulation de l’intelligence par le microcosme, nous devons maintenant accepter que le macrocosme joue, lui aussi, un tel rôle. Si tel est le cas, possédons-nous quelque contrôle que ce soit sur notre cognition ?

    Où veux-je en venir ? Non seulement aux différentes manifestations de l’intelligence, mais aussi à la contamination que nous en subissons et que nous propageons. Si l’intelligence existe de façon stigmergique dans le continuum, si la stigmergie complique toute identification de la source et du produit, de l’amont et de l’aval, alors il est possible d’en suggérer l’incarnation multiple dans les chevauchements et stratifications du continuum. Bref, l’intelligence se manifeste tant dans les virus, bactéries et parasites qui nous peuplent que dans le cerveau humain, dans la culture, dans les villes et les technologies. Elle force ces phénomènes à lui donner vie tout en dépendant d’eux pour apparaître.

    La stigmergie nous force à réévaluer non pas la possibilité du vivant à anticiper, la faculté du vivant à faire preuve d’intelligence et même, peut-être, d’une conscience, mais bien la perception qui octroie de façon exclusive cette faculté à l’humain. L’humain que nous avons en tête, cette femme, cet homme ou cet enfant qui trône au cœur de nos actions et de nos désirs, est mal défini, mal compris, mal circonscrit. Nous voyons des formes et des unités simplement parce que l’évolution nous impose cette lecture très pointue du monde qui nous entoure. Ainsi que nos yeux sont incapables de voir les rayons gamma, violets ou X, ainsi sommes-nous aussi incapables de voir les chevauchements, infections et fusions entre les unités du vivant. Et cette incapacité n’a d’autre but que de focaliser nos énergies dans les directions nécessaires à notre survie. Le problème n’est pas tant que nous soyons limités dans notre lecture du monde (c’est le cas de tous les êtres vivants), mais que nous utilisions nos perceptions comme des universaux. Nous construisons le monde sur une perception biologique extrêmement limitée de ce que nous voyons/percevons/comprenons, de ce que nous sommes capables d’imaginer.

    Ainsi en est-il de l’intelligence et de la conscience. Nous les définissons selon notre lecture biologique du monde. Nous comprenons l’intelligence comme une capacité définie et localisée à l’intérieur du cerveau et du corps individuel. Nous ne pouvons pas l’imaginer au-delà de cette structure. Pourquoi sommes-nous ainsi ? Parce que reconnaître l’intelligence comme unique au corps nous permet de mieux survivre. Rappelons-nous que la dissémination des microcosmes se fait par l’entremise de l’individu. C’est l’individu qui doit survivre et se reproduire. C’est l’individu qui est hôte des unités. Rappelons-nous aussi que la stratégie de survie « choisie » par l’espèce humaine est celle de la cognition. Tout objet, stratégie ou tactique de survie humains seront dépendants de l’accroissement et de l’amélioration de la cognition.

    Si je suis persuadé que l’intelligence est sise dans les corps des individus et si je comprends que ma survie dépend de cette intelligence, alors m’allier à ces mêmes individus s’avère une stratégie efficace. En me joignant à eux, j’accrois la taille du groupe, ce qui provoque une complexification et un accroissement conséquents à la fois de mon intelligence et de celle de ce même groupe [74]. La perception que nous avons de l’intelligence localisée dans le corps des individus nous permet donc de former des collectivités qui accroissent à la fois nos chances de survie et l’étendue de notre cognition [75]. Je n’ai donc aucunement besoin de savoir que l’intelligence est distribuée, qu’elle existe et se complexifie par réseaux, qu’elle opère pour la survie du continuum. Voilà pourquoi nous nous limitons à une compréhension restreinte de l’intelligence et de la conscience. Les pressions évolutionnistes ainsi que la nécessité de focaliser nos énergies vers les tactiques les plus appropriées à notre survie déposent un voile sur notre perception du vivant et de l’intelligent.

    Dyens Ollivier (2015). “Lectures du troisième hémisphère”, in Virus, parasites et ordinateurs, collection « Parcours Numériques », Les Presses de l’Université de Montréal, Montréal, p. 35-82, ISBN: 978-2-7606-3478-7 (http://www.parcoursnumeriques-pum.ca/lectures-du-troisieme-hemisphere), RIS, BibTeX.

    Dernière mise à jour : 15 mai 2015
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    Sommaire
    Notes additionnelles

    [1« While we can only pass down our DNA to our children, bacteria and other microbes can swap genes between one another. For example, the gut bacteria of Japanese people have a gene that helps them to digest seaweed. They borrowed it from an oceanic species that hitched its way into Japanese bowels, aboard uncooked pieces of sushi. This was an isolated example, but such "horizontal gene transfers" are fairly commonplace. When Chris Smillie and Mark Smith from MIT looked at the genomes of over 2 200 species of bacteria, they found 10 000 genes that had been recently swapped. (…) Our bodies turn out to be hotbeds of horizontal transfers. »
    Ed Yong, « Our bodies are a global marketplace where bacteria trade genes », Not exactly rocket Science (blog du Discover Magazine), 31 octobre 2011.

    [2« In this way, ecology trumps history and geography. Bacteria that are separated by billions of years of evolution can still transfer genes to one another, as can species that live on different continents — what matters is that they share the same environment. If that’s the case, they’re more likely to swap genes than close relatives from different habitats. »
    Ed Yong, « Our bodies are a global marketplace where bacteria trade genes », Not exactly rocket Science (blog du Discover Magazine), 31 octobre 2011.

    [3« Like ruminants, they (termites) have to depend on an intestinal flora of microbes breaking down the cellulose for them. A small single-celled eukaryote organism, i.e., a protist by the name of Mixotricha paradoxa, has a vital part to play in this digestive process. And in return for breaking down the cellulose, Mixotricha is provided with a constant supply of ready-chewed wood. But Mixotricha is an odd creature. For, though we may call it single-celled, it moves by dint of five hundred thousand miniscule bacteria, the spirochaetas, which cling to the surface of the eukaryote cells. These spirochaetas are closely related to the syphilis bacteria and, like it, they have a little whip (a flagellum) at one end which they can rotate and, thus, propel themselves. And, fitted with five hundred thousand spirotaechas, it has to be said that Mixotricha certainly does get around. But its refinements do not end there, because it has been proved that Mixotricha has no mitochondria ; in other words it lacks what might be called its inner power plant. So instead Mixotricha has formed an alliance with a kind of bacteria living inside the cell, where they had apparently happy to carry out the job producing energy for the protist in exchange for being sure of a steady supply food. The question is : is Mixotricha paradoxa a single-celled organism or is it, rather, a colony or more than five hundred thousand bacteria representing several different species ? In other words, is Mixotricha one individual or a large number of individuals ? From a biological point of view this situation would probably best be described as an extremely close symbiosis, an endosymbiosis. (...) With Mixotricha too we are dealing with endosymbiosis since, here, some of the bacteria are actually living within the cell, where they take the place of mitochondria. »
    Jesper Hoffmeyer, Signs of Meaning in the Universe, Indiana University Press, 1993, p. 30-31.

    [5Informations tirées de :
    - Carl Zimmer, « Russian Doll Warfare : Plant, Virus, Bacteria, Aphid, Wasp », The Loom (blog du Discover Magazine), 23 février 2012.
    - Ed Yong, « Anthrax bacteria get help from viruses and worms to survive », Not exactly rocket Science (blog du Discover Magazine), 12 août 2009.
    - Susan Milius, « Gut microbes may put barrier between species : Removing bacteria in wasps saves crossbred offspring from death », Science News, 2 juillet 2013.
    - Ed Yong, « Top tip : do not steal food from ant traps », Not exactly rocket Science (blog du Discover Magazine), 1er mai 2012.

    [6« Scientists are consequently having to rethink some long-held ideas about evolution. (…) Fungi, for example, were lumped with plants because they look much like them and grow in one spot. But now, by comparing organisms’ genetic material and microscopic internal structures, scientists are drawing the tree all over again. It used to be, for instance, that higher organisms were divided into two kingdoms, plants and animals. The revised crown of the tree of life now includes five kingdoms : red algae, green plants, animals, fungi and a more recently discovered group called stramenopiles, most of which look like plants but are not, because they do not perform photosynthesis. »
    William K. Stevens, « Rearranging the Branches on a New Tree of Life », The New York Times, 1999.

    [7Informations tirées de :
    - Douglas Main et LiveScience, « Mushrooms "Make Wind" to Spread Spores », Scientific American, 25 novembre 2013.
    - Michael Marshall, « Zoologger : Unique life form is half plant, half animal », New Scientist, 13 janvier 2012.
    - Nathaniel Rich, « Can a Jellyfish Unlock the Secret of Immortality ? », The New York Times Magazine, 28 novembre 2012.
    - Thomas D. Seeley, Honeybee Democracy, Princeton University Press, 2010.

    [9« There are colonies, such as those of corals or of Hydroid polyps, where a number of animals, each of which by itself would unhesitatingly be called an individual, are found to be organically connected, so that the living substance of one is continuous with that of all the rest. Sometimes these apparent individuals differ among themselves and their energies are directed not to their own particular needs, but to the good of the colony as a whole. Which is the individual now ? »
    Connie Barlow (édité par), From Gaia to Selfish Genes, MIT Press, 1992, p. 75.

    [10« The human body isn’t besieged ; it’s saturated, infused, with microbial life at every level. "There is no such thing as an individual," Lynn Margulis, a biologist at the University of Massachusetts at Amherst, told me recently. "What we see as animals are partly just integrated sets of bacteria". »
    Burkhard Bilger, « Nature’s Spoils », The Best American Science and Nature Writing 2011 : The Best American Series, Mary Roach et Tim Folger, 2011.

    [11« A taxonomist can clearly sort out the difference between a colobus monkey, a baboon, a chimpanzee, a gorilla, and a human, yet the traits that permit us to classify these animals as distinct are, as I’ve mentioned, often irrelevant for a microbe. From the perspective of a virus, if cells from distinct species share the appropriate receptors, and ecological connections provide the appropriate opportunities to make a jump, the fur of a baboon or the upright status of a human does not matter at all. »
    Nathan Wolfe, The Viral Storm : The Dawn of a New Pandemic Age, St Martin’s Griffin, 2011.

    [12« Rather than trying to figure out how viruses are not like other living things, it may be more useful to think about how viruses and other organisms form a continuum. We humans are an inextricable blend of mammal and virus. »
    Carl Zimmer, A Planet of Viruses, University Of Chicago Press, 2012.

    [14« By now, all faith in man as a guide to individuality must have been shattered. In man, individuality presents itself as something definite and separate from all others, something which animates a particular mass of matter and is inflexibly associated with it, appearing when it appears and vanishing when it dies. That idea of individuality is not universally applicable. In perplexing procession before us there have appeared individualities inhabiting single cells, others inhabiting single cells at the start, many cells in later life ; individualities whose fleshly mansions are continuous one with another, no boundaries between ; individualities that appear and disappear along an undying stream of substance, the substance moulding itself to each as the water of a stream is moulded in turn to each hollow of its bed ; within one individuality others infinite in number, lying hid under the magic cloak of potentiality, but each ready to spring out as if from nowhere should occasion offer. Nothing remains but to abandon preconceived ideas. »
    Connie Barlow (édité par), From Gaia to Selfish Genes, MIT Press, 1992, p. 80.

    [15« Consider Streptococcus pneumoniae, a common bacterium that lives in our noses and airways. It is typically harmless but it can sometimes flip from passive passenger to active killer, causing pneumonia, meningitis, sepsis, and other illnesses. (….) S.pneumoniae shares our airways with other bacteria such as Hemophilus influenzae. These species do not make for happy neighbours, and H.influenzae has been known to marshal its host’s white blood cells to attack its competitor. (…) The adaptations that allow bacteria, fungi and other pathogens to cause us harm can easily evolve outside the context of human disease. They are part of a microbial narrative that affects us, and can even kill us, but that isn’t about us. This concept is known as the coincidental evolution hypothesis. »
    Ed Yong, « Coincidental Killers », Aeon Magazine, 2014.

    [16« The self, an actor in a perpetually changing drama, lacks full command of its own actions. It does not make decisions solely by conscious, purely rational choice. Much of the computation in decision making is unconscious, strings dancing the puppet ego. Circuits and determining molecular processes exist outside conscious thought. They consolidate certain memories and delete others, bias connections and analogies, and reinforce the neurohormonal loops that regulate subsequent emotional response. Before the curtain is drawn and the play unfolds, the stage has already been partly set and much of the script written. »
    Edward O. Wilson, Consilience. The unity of knowledge, First Vintage Books Edition, 1990, p. 130.

    [17Selon une étude de l’université de Leeds ce parasite qui diminuerait l’inhibition en manipulant la concentration de dopamine dans le cerveau, serait présent dans 10 à 20% de la population britannique.
    Cf. « Brain Parasite Directly Alters Brain Chemistry », Université de Leeds, 4 novembre 2011.

    [18Kathleen McAuliffe, « How Your Cat Is Making You Crazy », The Atlantic, mars 2012.

    L’épidémiologue Nathan Wolfe, quant à lui, illustre avec efficacité l’« intelligence » du virus, sa capacité de « comprendre » et de « monitorer » son environnement :
    « How viruses choose when to launch themselves remains largely unknown, but they almost certainly monitor the environmental variables of their world when making these decisions. Many of the adult humans who are infected with herpes simplex virus know that stress can bring on cold sores. Some also have noted anecdotally that pregnancy seems to bring on active infections. While still speculation, it would not be surprising if viruses responded to environmental cues indicating severe stress or pregnancy by activating. Since severe stress can indicate the possibility of death, it may be their last opportunity to spread — a dead host is also a dead virus. A pregnancy, on the other hand, presents the opportunity for spread either through genital contact with the baby during childbirth or during the kissing that inevitably follows the birth of a baby. (…) The careful timing that viruses and other microbes use when choosing to spread does not differ from the choices that other organisms make. Whether the timing of fruiting in a tropical fruit tree or the timing of mating in water buffalo, living things that time their reproduction appropriately have more successful offspring. This means the traits for accurately timing reproduction will persist and diversify. And how microbes time their growth within our bodies also has a major impact on illness. »
    Nathan Wolfe, The Viral Storm : The Dawn of a New Pandemic Age, St. Martin’s Griffin, 2011.

    Certains virus vont d’ailleurs jusqu’à prétendre être morts pour déjouer le système immunitaire et pénétrer les cellules. Cf. Ed Yong, « Vaccinia virus tricks its way into hosts by mimicking dead cells », Not exactly rocket Science (blog du Discover Magazine), 25 avril 2008.

    [19« Biologists once thought that human beings were physiological islands, entirely capable of regulating their own internal workings. (…) Over the past 10 years or so, however, researchers have demonstrated that the human body is not such a neatly, self-sufficient island after all. It is more like a complex ecosystem — a social network — containing trillions of bacteria and other microorganisms that inhabit our skin, genital areas, mouth and especially intestines. »
    Jennifer Ackerman, « The Ultimate Social Network », Scientific American, Volume 306, n° 6, juin 2012, p. 38.

    [20Informations tirées de :
    - Ed Yong, « The bacterial zoo living on your skin », Not exactly rocket Science (blog du Discover Magazine), 28 mai 2009.
    - Ed Yong, « An introduction to the microbiome », Not exactly rocket Science (blog du Discover Magazine), 8 août 2010.
    - Jennifer Viegas
, « Belly button home to bacterial zoo », Discovery News, 2 août 2011.
    - Carl Zimmer, « Your own personal ecosystem », Wired, 27 septembre 2011.
    - « New mouth bacteria species found », BBC News, 11 août 2008.
    - Jennifer Ackerman, « The Ultimate Social Network », Scientific American, Volume 306, n° 6, juin 2012, p.39.

    [21« Bacteria in the gut release compounds into the bloodstream that pass through the blood-brain barrier ; gut microbes can also trigger immunological and hormonal signals that penetrate the barrier. Together, these signals have been shown to influence hunger ; one study of mice found that changing the gut bacteria even affected personality. »
    Carl Zimmer, « Your own personal ecosystem », Wired, 27 septembre 2011.

    Voir aussi :
    Danielle Elliot, « In Autism, the Importance of the Gut », The Atlantic, 10 juin 2013.

    [23« Editiorial : A Universe of Us », The New York Times, 19 juillet 2010.

    Voir aussi :
    « These studies show that you can’t understand an animal’s evolution simply by considering the evolutionary pressures that act on its genome. You also have to consider the genes of the bacteria and other passengers that live inside it. We’re each like a superorganism — a unified alliance between the genes of several different species, only one of which is human. »
    Ed Yong, « An introduction to the microbiome », Not exactly rocket Science (blog du Discover Magazine), 8 août 2010.

    [24Idem.

    [25Ed Yong, « The upside of herpes — when one infection protects against another », Not exactly rocket Science (blog du Discover Magazine), 21 février 2009.

    [26« If someone were to tell you that roughly 100 million years ago, our ancestors were infected by parasitic DNA, which copied and pasted itself throughout their genomes — and that this was linked to the evolution of modern human pregnancy — you might assume they were channelling early L. Ron Hubbard. But this week, in the prestigious journal Nature Genetics, researchers provide evidence for such a theory. »
    Amanda Schaffer, « Did Human Pregnancy Evolve Because of an Infection ? », Slate, 30 septembre 2011.

    « If not for a virus, none of us would ever be born. In 2000, a team of Boston scientists discovered a peculiar gene in the human genome. It encoded a protein made only by cells in the placenta. They called it syncytin. The cells that made syncytin were located only where the placenta made contact with the uterus. They fuse together to create a single cellular layer, called the syncytiotrophoblast, which is essential to a fetus for drawing nutrients from its mother. The scientists discovered that in order to fuse together, the cells must first make syncytin. What made syncytin peculiar was that it was not a human gene. It bore all the hallmarks of a gene from a virus. »
    Carl Zimmer, « Mammals Made By Viruses », The Loom (blog du Discover Magazine), 14 février 2012.

    [27« If some twisted genius vaporized all 10 trillion cells in your body — along with the hair, the fingernails, and other tissue they create — it would not leave empty space behind. A body-shaped cloud made of bacteria, viruses, and other former stowaways would hover briefly in the air. The cloud would outline your skin, delineate your lungs, trace your digestive tract. You might be gone for good, but your shadow biosphere would remain. »
    Carl Zimmer, « Your own personal ecosystem », Wired, 27 septembre 2011.

    [28« Our intimate relationship with these so-called endogenous retroviruses may be distressing to think about but a study published last week in Cell Reports suggests that they may help shape that thinking by participating in brain development. By manipulating mice genetics, researchers found evidence that some endogenous retroviruses gained new roles that are important for brain development in our not-so-distant rodent relatives. “Brain cells are very complex compared to other cells,” says Johan Jakobsson, a researcher at Lund University in Sweden and lead author of the study. “Co-opting endogenous retroviruses allows for much more complexity, especially since they make up so much of the genome.” »
    Andrea Alfano, « Ancient Viruses Gain New Functions in the Brain », Scientific American, 19 janvier 2015.

    [29ARN : acide ribonucléique. Voir la définition complète sur Wikipedia.

    [30« These thriving partial beings represent the physical basis of anima : soul, life, locomotion ; an advocation of materialism in the crassest sense of the word. Put it this way : a purified chemical is prepared from brain and added to another purified chemical. These two chemicals — two different kinds of motile proteins — together crawl away, they locomote. They move all by themselves. Biochemists and cell biologists can show us the minimal common denominator of movement, locomotion. Anima. Soul. These moving proteins I interpret as the remains of the swimming bacteria incorporated by beings who became our ancestors as they became us. »
    Lynn Margulis, « Gaia Is a Tough Bitch », dans The Third Culture : Beyond the Scientific Revolution de John Brockman, Simon & Schuster, 1996, p. 138.

    [31Fonction qui mesure la quantité de désordre d’un système. L’entropie est liée à la deuxième loi de la thermodynamique qui dit que toute « transformation d’un système thermodynamique s’effectue avec augmentation de l’entropie globale incluant l’entropie du système et du milieu extérieur. On dit alors qu’il y a création d’entropie ». Voir la définition complète sur Wikipedia.

    [33« In an article published this week in the journal BioEssays, researchers from UC San Francisco, Arizona State University and University of New Mexico concluded from a review of the recent scientific literature that microbes influence human eating behavior and dietary choices to favor consumption of the particular nutrients they grow best on, rather than simply passively living off whatever nutrients we choose to send their way.(…) "Bacteria within the gut are manipulative," said Carlo Maley, PhD, director of the UCSF Center for Evolution and Cancer and corresponding author on the paper." "There is a diversity of interests represented in the microbiome, some aligned with our own dietary goals, and others not." »
    (e) Science News, « Do gut bacteria rule our minds ? », 16 août 2014.

    [34Yves Sciama, « L’intelligence des plantes enfin révélée », Science et vie, n° 1146, mars 2013, p. 51-67.

    [35Et ce, peu importe l’échelle du réseau. Les réseaux et leurs propriétés seraient invariant d’échelle, c’est-à-dire qu’« aucune échelle ne caractérise le système. Par exemple, dans un ensemble fractal, les propriétés seront les mêmes quelle que soit la distance à laquelle on se place ». Voir l’article sur l’invariance d’échelle dans Wikipedia.

    [36« Modern research hints that primordial communities of bacteria were elaborately interwoven by communication links. Their signalling devices would have been many : chemical outpourings with which one group transmitted its findings to all in its vicinity ; fragments of genetic material drifting from one end to the other of the community. And a variety of other devices for long-distance data broadcasting. These turned a colony into a collective processor for sensing danger, for feeling out the environment, and for undergoing — if necessary — radical adaptations to survive and prosper. The resulting learning machine was so ingenious that Eshel Ben-Jacob has called its modern bacterial counterpart a “creative web.” (…) Overcoming disaster sometimes involved plugging in prefabricated twiss of DNA and reverting to ancestral strategies. When tricks like this didn’t work and the stakes were life or death, the millions — and often trillions — of bacteria in a colony used their individual genomes, says Ben-Jacob, as individual computers, meshing them together, combining their data, and forming a group intelligence capable of literally reprogramming their species’ shared genetic legacy in ways previously untried and previously unknown. »
    Howard Bloom, Global Brain, 2000, p. 17 et 18.

    [37« His (Mark Thomas, geneticist at University College London) premise is simple. The larger a hunter-gatherer group is, the greater the chances that one member will dream up an idea that could advance a technology. (…) ’’It’s not how smart you are’’, Thomas says. ’’It’s how well connected you are’’. »
    Heather Pringle, « The Origins of Creativity », Scientific American, mars 2013, p.43.

    [38« Les plantes auraient un cerveau distribué, situé à l’extrémité des racines. Ils (les tenants de la neurologie végétale) argumentent que la pointe de chaque racine possède une zone dite ’’de transition’’, située entre le premier et le second millimètre, où se fait l’intégration des multiples informations qu’elle reçoit. (…) ’’L’hypothèse de la racine-cerveau’’, défendue par Mancuso et Baluska, est que puisque les centres intégrateurs de chaque racine sont tous interconnectés (car toutes les racines convergent), ils fonctionnent en réseau. »
    Yves Sciama, « L’intelligence des plantes enfin révélée », Science et vie, mars 2013, p. 65-66.

    [39« In brain diseases like Alzheimer’s and Parkinson’s, neurons degenerate and die. Autopsy reveals that something is visibly wrong with the brain. Yet for many mental disorders, such as autism and schizophrenia, a clear and consistent pathology of the brain has not been found. Why ? Researchers have conjectured that the individual neurons are healthy, but they are connected with each other in an abnormal pattern. Unfortunately, such "miswirings" or "connectopathies" have remained merely hypothetical, because our technologies for mapping neural connections have been too primitive. »
    Gareth Cook, « A Neuroscientist’s Quest to Reverse Engineer the Human Brain », Scientific American, 20 mars 2012.

    C’est aussi l’opinion de Michael S. Gazzaniga :
    « With this mounting evidence of physical anatomical differences, differences in connectivity, and differences in cell type, I think that we can say that the brains of humans and the brains of other animals appear to differ in how they are organized, which, when we truly come to understand it, will help us understand what makes us so different. »
    Michael S. Gazzaniga, Who’s in Charge ? : Free Will and the Science of the Brain, Ecco, Harper Collins, 2011.

    [40« Primate brains have developed a “small-world architecture” : many short, fast, local connections (a high degree of local connectivity), with a few long-distance ones to communicate their processing (a small number of steps to connect any two). This design allows both a high degree of efficient local processing (modularity), and at the same time, quick communication to the global network. It is common to many complex systems, including human social relations. »
    Michael S. Gazzaniga Who’s in Charge ? : Free Will and the Science of the Brain, Ecco, Harper Collins, 2011.

    [41Observer ce phénomène dans la vidéo Murmuration de Liberty Smith et Sophie Windsor Clive pour Islands and Rivers.

    [42« Mathematical analysis of flock dynamics show how each starling’s movement is influenced by every other starling, and vice versa. It doesn’t matter how large a flock is, or if two birds are on opposite sides. It’s as if every individual is connected to the same network. That phenomenon is known as scale-free correlation, and transcends biology. »
    Brandon Keim, « Amazing Starling Flocks Are Flying Avalanches », Wired, juin 2010.

    [43« What makes possible the uncanny coordination of these murmurations, as starling flocks are so beautifully known ? Until recently, it was hard to say. (…) Starling flocks, it turns out, are best described with equations of “critical transitions” — systems that are poised to tip, to be almost instantly and completely transformed, like metals becoming magnetized or liquid turning to gas. Each starling in a flock is connected to every other. When a flock turns in unison, it’s a phase transition. (…) Starlings may simply be the most visible and beautiful example of a biological criticality that also seems to operate in proteins and neurons, hinting at universal principles yet to be understood. »
    Brandon Keim, « The Startling Science of a Starling Murmuration », Wired, novembre 2011.

    [44« Cairns experimented with the species E.coli, which is normally incapable of metabolizing lactose. When exposed to the sugar, the bacteria soon gave rise to descendants able to metabolize it. This adaptive response was different from anything that could be attributed to purely random mutation and selection ; Cairns concluded that a “direct mutation” appeared to be occurring, and that “populations of bacteria… have some way of producing (or selectively retaining) only the most appropriate mutations.” In other words, the tiny organisms were somehow able to come up with just the mutations they needed. »
    Richard Heinberg, Cloning the Buddha, Quest Books, 1999, p. 50-51.

    [45Il est clair que de nombreuses infections sont capables de pénétrer la barrière sang-cerveau. Deux exemples :
    - Michael S. Diamond et Robyn S. Klein, « West Nile virus : crossing the blood-brain barrier », Nature Medicine, 2004, p. 1294-1295.

    - Alexandra Schäfer, Christopher B. Brooke, Alan C. Whitmore et Robert E. Johnston, « The Role of the Blood-Brain Barrier during Venezuelan Equine Encephalitis Virus Infection », Journal of Virology, 2011.

    [46« Cases of children suddenly exhibiting obsessive-compulsive disorder after strep has led to studies that reinforce the belief that some mental illnesses can be triggered by an immune response. »
    Shari Roan, « Childhood disorder prompts study of infection link to mental illness », Los Angeles Times, 5 décembre 2011.

    « What happens in the gut doesn’t stay in the gut — it sometimes affects the brain. Animal studies have started to show that the microbiome, from its staging ground in the bowel, can influence the development of its host’s brain. Rochellys Diaz Heijtz found that germ-free mice, without any microbiome, were more active, less anxious and less risk-averse than usual. Their brains differed in the activity of over a hundred genes that provide cells with energy, influence chemical communications in the brain and strengthen the connection between nerve cells. Heijtz could even shift her germ-free mice towards “normal” behaviour and genetic activity by giving them a microbiome transplant, but this only worked early in their lives. »
    Ed Yong, « An Introduction to the Microbiome », Phenomena, National Geographic Magazine, 8 août 2010.

    [47« Your brain and body, the vehicles that make "choices", are composed of molecules, and the arrangement of those molecules is entirely determined by your genes and your environment. Your decisions result from molecular-based electrical impulses and chemical substances transmitted from one brain cell to another. These molecules must obey the laws of physics, so the outputs of our brain — our "choices" — are dictated by those laws. (It’s possible, though improbable, that the indeterminacy of quantum physics may tweak behavior a bit, but such random effects can’t be part of free will.) And deliberating about your choices in advance doesn’t help matters, for that deliberation also reflects brain activity that must obey physical laws.To assert that we can freely choose among alternatives is to claim, then, that we can somehow step outside the physical structure of our brain and change its workings. That is impossible. Like the output of a programmed computer, only one choice is ever physically possible : the one you made. As such, the burden of proof rests on those who argue that we can make alternative choices, for that’s a claim that our brains, unique among all forms of matter, are exempt from the laws of physics by a spooky, nonphysical "will" that can redirect our own molecules. »
    Jerry A. Coyne, « You Don’t Have Free Will », The Chronicle Review, 18 mars 2012.

    [48« Again, no central command center keeps all other brain systems hopping to the instructions of a five-star general. The brain has millions of local processors making important decisions. It is a highly specialized system with critical networks distributed throughout the 1 300 grams of tissue. There is no one boss in the brain. You are certainly not the boss of the brain. Have you ever succeeded in telling your brain to shut up already and go to sleep ? »
    Michael S. Gazzaniga Who’s in Charge ? : Free Will and the Science of the Brain, Ecco, Harper Collins, 2011.

    [49« The physiologist Benjamin Libet famously used EEG to show that activity in the brain’s motor cortex can be detected some 300 milliseconds before a person feels that he has decided to move. Another lab extended this work using functional magnetic resonance imaging (fMRI) : subjects were asked to press one of two buttons while watching a “clock” composed of a random sequence of letters appearing on a screen. They reported which letter was visible at the moment they decided to press one button or the other. The experimenters found two brain regions that contained information about which button subjects would press a full 7 to 10 seconds before the decision was consciously made. More recently, direct recordings from the cortex showed that the activity of merely 256 neurons was sufficient to predict with 80 percent accuracy a person’s decision to move 700 milliseconds before he became aware of it. (…) We do not know what we intend to do until the intention itself arises. (…) You are not controlling the storm, and you are not lost in it. You are the storm. »
    Sam Harris, Free Will, Free Press, 2012.

    Pour le neuroscientifique John-Dylan Haynes  :
    « "Decisions are caused by unconscious brain processes, then consciousness kicks in later." In Haynes’ view, our conscious decisions are predetermined by brain activity even if we cannot yet completely decode that activity. "It is subjective experience that you think that you have free will. It’s something that is implausible, its incompatible with the scientific deterministic universe anyway." »
    Chelsea Ursin, « Is Free Will an Illusion ? », publié à l’origine sur le site Nova de PBS, 14 février 2012.

    [50Brian Boyd, On the Origin of Stories, Harvard University Press, 2010.

    [51« The experience of will comes from having our actions follow our wishes, not from being able to do things that do not follow from anything. And, of course, we do not cause our wishes. »
    Michael S. Gazzaniga Who’s in Charge ? : Free Will and the Science of the Brain, Ecco, Harper Collins, 2011.

    [52« When we set out to explain our actions, they are all post hoc explanations using post hoc observations with no access to nonconscious processing. Not only that, our left brain fudges things a bit to fit into a makes-sense story. It is only when the stories stray too far from the facts that the right brain pulls the reins in. These explanations are all based on what makes it into our consciousness, but the reality is the actions and the feelings happen before we are consciously aware of them — and most of them are the results of nonconscious processes, which will never make it into the explanations. What was interesting was that the left hemisphere did not say, “I don’t know”, which truly was the correct answer. It made up a post hoc answer that fit the situation. It confabulated, taking cues from what it knew and putting them together in an answer that made sense. We called this left-hemisphere process the interpreter.Ramachandran suggested that various defense mechanisms, such as rationalization (creating fictitious evidence or false beliefs) and repression, arise because the brain arrives at the most probable and globally consistent interpretation of evidence derived from multiple sources, and then ignores or suppresses conflicting information.
    The interpreter that weaves our story only weaves what makes it into consciousness. Because consciousness is a slow process, whatever has made it to consciousness has already happened. It is a fait accompli. As we saw in my story at the beginning of the chapter, I had already jumped before I realized whether I had seen a snake or if it was the wind rustling the grass. What does it mean that we build our theories about ourselves after the fact ? How much of the time are we confabulating, giving a fictitious account of a past event, believing it to be true ? »
    Michael S. Gazzaniga Who’s in Charge ? : Free Will and the Science of the Brain, Ecco, Harper Collins, 2011.

    [53« It is concluded that cerebral initiation of a spontaneous, freely voluntary act can begin unconsciously, that is, before there is any (at least recallable) subjective awareness that a ’’decision’’ to act has already been initiated cerebrally. This introduces certain constraints on the potentiality for conscious initiation and control of voluntary acts. »
    Benjamin Libet, Curtis A. Gleason, Elwood W. Wright et Dennis K. Pearl, « Time of conscious intention to act in relation to onset of cerebral activity (readiness-potential) : the unconscious initiation of a freely voluntary act », Brain, 1er septembre 1983.

    [54« From what we learned in the last chapter, however, the modern perspective is that brains enable minds, and that YOU is your vastly parallel and distributed brain without a central command center. There is no ghost in the machine, no secret stuff that is YOU. That YOU that you are so proud of is a story woven together by your interpreter module to account for as much of your behavior as it can incorporate, and it denies or rationalizes the rest. »
    Michael S. Gazzaniga Who’s in Charge ? : Free Will and the Science of the Brain, Ecco, Harper Collins, 2011.

    [55« That doesn’t mean there isn’t in fact some “essence” that is responsible, it’s just distributed. It’s in the protocols, the rules, the algorithms, the software. It’s how cells, ant hills, Internets, armies, brains, really work. It’s difficult for us because it doesn’t reside in some box somewhere, indeed it would be a design flaw if it did because that box would be a single point of failure. It’s, in fact, important that it not be in the modules but in the rules that they must obey. »
    Michael S. Gazzaniga, Who’s in Charge ? : Free Will and the Science of the Brain, Ecco, Harper Collins, 2011.

    [56« The conclusion suggested by this research is that the experience of conscious will kicks in at some point after the brain has already started preparing for the action. Libet sums up these observations by saying that “the initiation of the voluntary act appears to be an unconscious cerebral process. Clearly, free will or free choice of whether to act now could not be the initiating agent, contrary to one widely held view. This is of course also contrary to each individual’s own introspective feeling that he/she consciously initiates such voluntary acts ; this provides an important empirical example of the possibility that the subjective experience of a mental causality need not necessarily reflect the actual causative relationship between mental and brain events” (Libet 1992, 269). It seems that conscious wanting is not the beginning of the process of making voluntary movement but rather is one of the events in a cascade that eventually yields such movement. »
    Daniel M. Wegner, The Illusion of Conscious Will, MIT Press, 2002.

    [57« To eliminate the confusion produced by multiple and contradictory concepts of free will, I propose that we reject the term entirely and adopt the suggestion of the cognitive scientist Marvin Minsky : Instead of saying my decision arises from free will, we might say, "My decision was determined by internal forces I do not understand." »
    Jerry A. Coyne, « You Don’t Have Free Will », The Chronicle Review, 18 mars 2012.

    [58« No matter where such an area might be, though, the comparison of Delgado’s patient with the one examined by Penfield suggests that the brain structure that provides the experience of will is separate from the brain source of action. It appears possible to produce voluntary action through brain stimulation with or without an experience of conscious will. This, in turn, suggests the interesting possibility that conscious will is an add-on, an experience that has its own origins and consequences. The experience of will may not be very firmly connected to the processes that produce action, in that whatever creates the experience of will may function in a way that is only loosely coupled with the mechanisms that yield action itself. »
    Daniel M. Wegner, The Illusion of Conscious Will, MIT Press, 2002.

    [59« The theory of apparent mental causation, then, is this : people experience conscious will when they interpret their own thought as the cause of their action (Wegner and Wheatley 1999). This means that people experience conscious will quite independently of any actual causal connection between their thoughts and their actions. »
    Daniel M. Wegner, The Illusion of Conscious Will, MIT Press, 2002.

    « This means, though, that conscious will is an illusion. It is an illusion in the sense that the experience of consciously willing an action is not a direct indication that the conscious thought has caused the action. (…) The processes of mind that produce the experience of will may be quite distinct from the processes of mind that produce the action itself. As soon as we accept the idea that the will should be understood as an experience of the person who acts, we realize that conscious will is not inherent in action — there are actions that have it and actions that don’t. (…) The mind creates this continuous illusion ; it really doesn’t know what causes its own actions. (…) Spinoza in The Ethics (1677), “Men are mistaken in thinking themselves free ; their opinion is made up of consciousness of their own actions, and ignorance of the causes by which they are determined. Their idea of freedom, therefore, is simply their ignorance of any cause for their actions” (pt. II, 105). »
    Daniel M. Wegner, The Illusion of Conscious Will, MIT Press, 2002.

    [60Voir :
    - Michael Shermer, The pattern behind self-deception, TED Talk, 2010.

    - Jason Gots, « Your Storytelling Brain », Big Think, 15 janvier 2012.

    [61« So the default position is just : believe all patterns are real — all rustles in the grass are dangerous predators and not just the wind. And so I think that we evolved... There was a natural selection for the propensity for our belief engines, our pattern-seeking brain processes, to always find meaningful patterns and infuse them with these sort of predatory or intentional agencies that I’ll come back to. »
    Michael Shermer, The pattern behind self-deception, TED Talk, 2010.

    [62C’est d’ailleurs ce que suggère Paul Zak de la Claremont Graduate University en Californie lorsqu’il souligne que c’est l’hormone d’ocytocine qui crée le sentiment de bien et de mal dans le cerveau.
    Cf. Douglas Todd, « Pat Churchland fights for supremacy of the brain », The Search (blog du Vancouver Sun), 4 février 2012.

    [63Notons ici que, selon Julian Jaynes cette unité du moi, de l’ego n’est pas marquée génétiquement mais s’avère très récente. Dans son livre Reflections on the Dawn of Consciousness, Jaynes suggère que les deux hémisphères du cerveau n’ont commencé à communiquer entre eux que très récemment (après l’antiquité). La conscience, cette unité interprétative constante, cette voix intérieure qui ne cesse jamais, ne pouvait donc être présente en l’humain. Les humains pré-conscients, que Jaynes nomme bicaméraux, « entendaient » donc constamment des « voix » qui émanaient de l’hémisphère droit du cerveau et qu’ils interprétaient alors comme la voix des dieux.

    [64« Researchers such as Steinberg and Casey believe this risk-friendly weighing of cost versus reward has been selected for because, over the course of human evolution, the willingness to take risks during this period of life has granted an adaptive edge. Succeeding often requires moving out of the home and into less secure situations. "The more you seek novelty and take risks", says Baird, "the better you do". This responsiveness to reward thus works like the desire for new sensation : It gets you out of the house and into new turf. (…) Excitement, novelty, risk, the company of peers. These traits may seem to add up to nothing more than doing foolish new stuff with friends. Look deeper, however, and you see that these traits that define adolescence make us more adaptive, both as individuals and as a species. That’s doubtless why these traits, broadly defined, seem to show themselves in virtually all human cultures, modern or tribal. They may concentrate and express themselves more starkly in modern Western cultures, in which teens spend so much time with each other. But anthropologists have found that virtually all the world’s cultures recognize adolescence as a distinct period in which adolescents prefer novelty, excitement, and peers. This near-universal recognition sinks the notion that it’s a cultural construct. (…) The period’s uniqueness rises from genes and developmental processes that have been selected for over thousands of generations because they play an amplified role during this key transitional period : producing a creature optimally primed to leave a safe home and move into unfamiliar territory.
    The move outward from home is the most difficult thing that humans do, as well as the most critical — not just for individuals but for a species that has shown an unmatched ability to master challenging new environments. In scientific terms, teenagers can be a pain in the ass. But they are quite possibly the most fully, crucially adaptive human beings around. Without them, humanity might not have so readily spread across the globe. »
    David Dobbs, « Teenage Brains, Beautiful Brains », National Geographic, octobre 2011.

    « From the perspective of evolutionary adaptation, it is not surprising that the brain is particularly changeable during adolescence — a time when we need to learn how to survive independently in whatever environment we find ourselves. Humans can survive in the frozen tundra of the North Pole or in the balmy tropics on the equator. With the aid of technologies that began as ideas from our brains, we can even survive in outer space. Ten thousand years ago, a blink of an eye in evolutionary time spans, our brains may have been optimized for hunting or for gathering berries. Now our brains may be fine-tuned for reading or programming computers. This incredible changeability, or plasticity, of the human brain is perhaps the most distinctive feature of our species. It makes adolescence a time of great risk and great opportunity. »
    Jay N. Giedd, « The Teen Brain : Primed to Learn, Primed to Take Risks », Cerebrum, 26 février 2009.

    [65« Alien hand patients typically experience one hand as acting autonomously. They do not experience willing its actions and may find it moving at cross-purposes with their conscious intention. This syndrome is often linked with damage to the middle of the frontal lobe on the side of the brain opposite the affected hand (Gasquoine 1993), and in some people the difficulty can come and go over time (Leiguarda et al. 1993). (…) Should the alien hand’s movements be classed as willed or unwilled ? On the one hand (pun couldn’t be helped), the alien hand seems to do some fairly complicated things, acts we might class as willful and voluntary if we were just watching and hadn’t learned of the patient’s lamentable loss of control. »
    Daniel M. Wegner, The Illusion of Conscious Will, MIT Press, 2002.

    [66« Schizophrenia certainly seems to invite discussion on links with infectious agents. (…) Yolken’s most recent focus has been Toxoplasma gondii, or simply toxoplasma. He and others in the field have put together a plausible if perhaps not fully definitive case for the parasite’s role in this devastating mental illness. Multiple studies have found a correlation between schizophrenia and the presence of antibodies to toxoplasma. Some adults who experience the onset of toxoplasma disease experience psychological side effects. And antipsychotic drugs used to treat schizophrenia have also been seen to have an effect on toxoplasma in laboratory cell cultures. »
    Nathan Wolfe, The Viral Storm : The Dawn of a New Pandemic Age, St. Martin’s Griffin, 2011.

    [67Ed Yong, « Baby’s first bacteria depend on route of delivery », Not exactly rocket Science (blog du Discover Magazine), 23 juin 2010.

    [68« Many organisms are capable of making neurotransmitters such as norepinephrine ; nerves need to communicate with each other, and neurotransmitters serve as the key facilitators of this communication. Many people are familiar with the neurotransmitter serotonin, for instance, because it is targeted by widely used antidepressants, like Prozac. What many don’t realize, however, is that gut bacteria are actually the body’s major producer of serotonin. »
    James T. Rosenbaum, « The E.Coli Made Me Do It », The New Yorker, 11 novembre 2013.

    Notons ici cette étonnante histoire, rapportée par la BBC, de ce jeune homme qui vit son orientation sexuelle changer après une attaque cérébrale :
    - Lucy Wallis, « The stroke had turned me gay », BBC News, 17 avril 2012.

    Deux autres citoyens britanniques affirment avoir également subi de très radicales transformations de leur personnalité après une attaque cérébrale similaire. Une troisième affirme avoir vu sa créativité augmentée de façon dramatique après une transplantation de foie.
    - « Creative side unlocked by stroke », BBC News, 21 juin 2004.
    - « New kidney "changed my whole personality" », The Telegraph, 15 mars 2008.
    - « Ciao, I’m from Glasgow ! Scottish grandmother suffers stroke — and wakes up with ITALIAN accent », Daily Mail, 30 septembre 2011.

    [69David Eagleman rapporte deux cas étonnants de transformation massive de la personnalité en raison de tumeurs au cerveau :
    - Le premier cas est celui de Charles Whitman qui tua 13 personnes et en blessa 32 autres en plus de tuer sa femme et sa mère. Rien dans le comportement antérieur de Whitman ne laissait présager telle folie. Whitman lui-même semblait être conscient des transformations qu’il subissait puisqu’il laissa deux notes dans lesquelles il se dit incapable de comprendre le pourquoi de ses actions. (« It was after much thought that I decided to kill my wife, Kathy, tonight… I love her dearly, and she has been as fine a wife to me as any man could ever hope to have. I cannot rationa[l]ly pinpoint any specific reason for doing this… »)
    - Le deuxième cas est celui d’Alex qui se mit, soudainement, à collectionner de la pornographie infantile et à solliciter les services de prostituées.
    Des tumeurs au cerveau furent trouvées chez les deux hommes. Notons ici que l’ablation de la tumeur chez Alex lui permit de retrouver un comportement sexuel normal. Puis, les envies réapparurent, une nouvelle tumeur cérébrale s’étant déclarée. Une seconde ablation lui permit, une fois encore, un retour à la normal.
    Ces deux cas pour le moins intriguant suggèrent à Eagleman la réflexion suivante :
    « When your biology changes, so can your decision-making and your desires. The drives you take for granted (“I’m a heterosexual/homosexual”, “I’m attracted to children/adults”, “I’m aggressive/not aggressive”, and so on) depend on the intricate details of your neural machinery. Although acting on such drives is popularly thought to be a free choice, the most cursory examination of the evidence demonstrates the limits of that assumption. »
    David Eagleman, « The Brain on Trial », Atlantic Monthly, juillet-août 2011.

    [70« On désigne sous le terme de stigmergie un ensemble de réactions automatiques qu’exécutent des groupes d’insectes sociaux, aboutissant à une œuvre cohérente, exigeant apparemment une étroite corrélation entre les actes ». Voir la définition complète sur l’Encyclopædia Universalis.

    Voir aussi Mark Elliott on Stigmergy, citizen wikis, collaborative environments.

    « Instead of interacting directly with other individuals, in other words, termite workers interact with the structure they’re building together. As that structure grows and changes, so does the manner in which they interact with it. The structure itself becomes their guide. »
    Peter Miller, The Smart Swarm, Avery, 2010, p. 120.

    [71Louis Frécon et Okba Kazar, Manuel d’intelligence artificielle, Presses Polytechniques et Universitaires Romandes, 2009

    [72Il existerait, en fait, nombre de ces mécanismes de prédéterminations génétiques chez les êtres vivants. À quoi servent-ils ? À assurer la présence de mécanismes de survie qui ne dépendent pas de la transmission culturelle, trop lente et trop aléatoire :
    « Harvard researchers Alfonso Caramazza and Jennifer Shelton claim that the brain has specific knowledge systems (modules) for animate and inanimate categories that have distinct neural mechanisms. These domain-specific knowledge systems aren’t actually the knowledge itself, but systems that make you pay attention to particular aspects of situations, and by doing so, increase your survival chances. (…) A stable set of visual clues may be encoded in the brain that make you pay attention to certain aspects of biological motion, such as slithering in the case of snakes or sharp teeth, forward-facing eyes, body size, and shape in the case of big cats, which are used as input to identify them. You don’t have innate knowledge that a tiger is a tiger, but you may have innate knowledge that when you see a large animal with forward-facing eyes and sharp teeth that stalks, it is a predator and you automatically become wary ; similarly, you automatically get a little shot of adrenaline and veer away from the slithering movement in the grass. »
    Michael S. Gazzaniga, Who’s in Charge ? : Free Will and the Science of the Brain, Ecco, Harper Collins, 2011.

    [73« While conducting a separate experiment, the scientists learned that a virus was living in the mouths and throats of a good portion of the people in the study, a virus that the researchers didn’t think was capable of infecting humans. Worse still, it seemed to be slowing some of the subjects’ mental abilities, especially their ability to process visual information. »
    Kevin Loria, « A Virus Found In Lakes May Be Literally Changing The Way People Think », Business Insider Science, 30 octobre 2014.

    [74« Group living could have set the stage for the evolution of humanlike intelligence in two ways. With a group already in place, the value of having better information is multiplied, because information is the one commodity that can be given away and kept at the same time. Therefore a smarter animal living in a group enjoys a double advantage : the benefit of the knowledge and the benefit of whatever it can get in trade for the knowledge.The other way in which a group can be a crucible of intelligence is that group living itself poses new cognitive challenges.
    In many kinds of animals, the largest-brained and smartest-behaving species are social : bees, parrots, dolphins, elephants, wolves, sea lions, and, of course, monkeys, gorillas, and chimpanzees. (The orangutan, smart but almost solitary, is a puzzling exception.) Social animals send and receive signals to coordinate predation, defense, foraging, and collective sexual access. They exchange favors, repay and enforce debts, punish cheaters, and join coalition. »
    Steven Pinker, How the Mind Works, W.W. Norton & Company, 1999, p. 192-193.

    Voir aussi :
    - Ed Yong, « Bigger groups mean complex cultures », Nature, 13 novembre 2013.

    [75« Most scientists agree that an important event that drove the flowering of our intelligence was our ancestors’ beginning to live in social groups. Decoding and developing the many subtle relationships among our fellows, and keeping track of these changing relationships over the course of the many decades of a typical human life span, was surely a major force shaping our minds. »
    Sy Montgomery, « Deep Intellect », Orion Magazine, 2012.

    Contenus additionnels : 8 contenus

    • Bibliographie du chapitre 2 - Lectures du troisième hémisphère - de Virus, parasites et ordinateurs

    • Mind-altering microbes : how the microbiome affects brain and behavior par Elaine Hsiao - TEDxCaltech

    • Scientists re-define what’s healthy in newest analysis for Human Microbiome Project par Pat Schloss, University of Michigan

    • Neuroscience and Free Will - Libet’s Experiment

    • Why do we tell stories ? par Brian Boyd

    • The Brain and The Law par David Eagleman

    • Michael S. Gazzaniga, Who’s in Charge ?, Harper Collins, 2011.

    • Daniel M. Wegner, The Illusion of Conscious Will, The MIT Press, 2002.

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