Âme et iPad
  • Maurizio Ferraris
Chapitre VI

Corpus (eschatologie)

L’esprit survit comme lettre

    « J’attends la résurrection des morts »

    « Après la vie, quoi ? mais de l’autre vie, | bien sûr, inespérée, floue, égale, | tremblement qui n’arrête pas, blessure, | qui ne se referme pas ni ne fait mal [1]. » Ce sont des vers de Giovanni Raboni écrits quelques années avant sa mort, qui donnent voix, ou mieux corps, au vague espoir en la résurrection que nous portons tous en nous, parmi des croyances non analysées — dont l’obscure conviction d’être immortels et que la mort ne concerne que les autres. Dans cet espoir, il y a quelque chose d’absolu et de légèrement paradoxal, car il ne s’agit pas d’une survie générique de l’âme qui continue à exister après la fin du corps (ce qui est déjà difficile à penser), mais du retour à la vie de l’âme et du corps ensemble. En accord avec l’embodiment dont on a déjà beaucoup parlé, l’esprit, notre identité personnelle, la pensée, dépendent de manière décisive de la possession d’un corps. C’est pour cette raison que cette espèce d’habeas corpus [réf1] surnaturel promis par la résurrection semble aussi séduisant.

    De fait, qui n’espère pas en la résurrection ? C’est le thème des Pâques chrétiennes, ces jours durant lesquels les orthodoxes se saluent en disant : « Il est vraiment ressuscité », se référant au Christ. Ils expriment ainsi une attitude ancienne et radicale, car comme le dit saint Paul [2] de façon péremptoire et irrévocable : « Si le Christ n’est pas ressuscité, notre foi est vaine. Nous sommes encore dans nos péchés. » Et c’est le point crucial du Credo [déf1] : « J’attends la résurrection des morts et la vie éternelle ». Il est aujourd’hui difficile pour nous de saisir la spécificité de ce « ressuscité », car ce que l’on entend par là est d’abord la résurrection d’un corps, soit quelque chose qui est très distant d’une immortalité générique de l’âme. Il s’agit d’une résurrection esthétique — et, comme je l’ai largement illustré ailleurs [3], d’une résurrection qui a beaucoup à apprendre à l’esthétique —, soit d’une résurrection en chair et en os, précisément comme celle dont veut se porter garant le Christ face aux apôtres afin qu’ils ne pensent pas qu’il s’agit d’un fantôme. Cette résurrection du Christ, tout comme la résurrection de la chair qui attend tous les sauvés à la fin des temps, est l’un des dogmes centraux du Credo chrétien et l’un de ceux auxquels on croit le moins, étant donné que le but fondamental, pour les croyants également, est de prolonger le plus possible l’existence terrestre [4].

    De même, qui croit véritablement en la résurrection ? Qui croit que le Christ est véritablement ressuscité ? Dans les pays catholiques ou protestants par exemple, il y a beaucoup de réticence à parler de résurrection (le grand thème est plutôt la kenosis [déf2], l’acceptation de la mort de la part du Christ qui se dépouille de sa propre divinité) et, parmi les hommes d’Église, semble également prévaloir l’idée que la résurrection est une sorte de métaphore, un principe générique d’espoir et de réconciliation, l’idée que tout ne finit pas avec la mort. La raison de cette réticence est compréhensible. La possibilité de la résurrection défie en premier lieu l’imagination. Par exemple, à quel âge ressuscite-t-on ? Parce que ressusciter vieux et malade, peut-être même dans un fauteuil roulant, n’est pas un horizon souhaitable. La réponse, à l’époque où l’on s’occupait du sujet, était que la résurrection avait lieu à 33 ans, l’âge du Christ. Là aussi non sans poser de problèmes, étant donné que l’on se retrouverait tous à 33 ans parents, fils, grands-parents, dans une terrible confusion. Pour ne pas dire que ceux qui étaient, admettons, morts enfants, se trouveraient à ressusciter à un âge virtuel qu’ils n’ont en vérité jamais atteint. La possibilité de la résurrection défie aussi le bon sens et la morale. Durant tout le Moyen Âge par exemple, le problème de l’âme des animaux était très sensible : ceux-ci se comportent de façon raisonnable, manifestent des sentiments et possèdent donc, vraisemblablement, une âme. Très bien, mais si les choses étaient ainsi, il y aurait deux possibilités : soit Dieu a vraiment été cruel de créer les souris uniquement pour les donner à manger aux chats, soit il faut également imaginer un paradis pour les animaux, résurrection de souris incluse. C’est pour cette raison que, comme nous l’avons vu, la proposition de Descartes de voir dans les animaux des machines sans âme [réf2] fut aussi bien reçue : elle a éteint l’incendie. Par-dessus tout, la résurrection gêne nos cognitions physiques fondamentales. Car il ne s’agit pas seulement d’une survivance générique de l’âme, d’un esprit qui erre quelque part. C’est un corps qui ressuscite, soit, en quelque sorte, une expérience en relation avec la momie qui, par contre, suppose une intervention miraculeuse.

    Parmi les quelques rares personnes qui se sont récemment engagées à penser la résurrection, il y a le très estimé philosophe analytique américain, Peter van Inwagen [5] : au moment de la mort, Dieu prendrait notre corps ou une partie insignifiante — le cerveau et le système nerveux périphérique par exemple —, il le mettrait de côté en vue de la résurrection et à sa place, dans le monde, placerait un simulacre destiné à la décomposition. Décidément compliqué. Mais cela a tout au moins le mérite de souligner la nécessité de cette étrange momie dans le cœur du christianisme, qui confirme le caractère indispensable du corps pour l’âme — soit, en d’autres termes et pour suivre le fil conducteur de ce livre, de la lettre pour l’esprit. Sur la possibilité de la résurrection s’est récemment lancé un autre philosophe analytique, Roger Pouivet [6], qui confirme l’interprétation thomiste traditionnelle : l’âme ne préexiste pas au corps, elle est générée avec lui. Quand le corps est recréé par une intervention miraculeuse, le jour de la résurrection, voilà qu’avec le corps ressuscite l’âme, elle aussi. Mais Pouivet m’a raconté combien de scepticisme et de difficultés il a rencontrés en traitant ces arguments lors d’un séminaire de doctorants, bien plus que s’il avait raconté une histoire de zombies — devenus des gloires philosophiques depuis une quinzaine d’années grâce à l’intervention du philosophe australien David Chalmers [7] —, étant donné que, pour le sens commun, le zombie (soit le non-mort) est plus acceptable que le ressuscité. Le statut du corps dans la résurrection, tout comme celui de la lettre pour l’esprit, est donc comme d’habitude celui d’un symptôme et d’une lettre volée : on n’y pense jamais et pourtant ils sont au centre de nos espoirs (dans le cas de la résurrection) ou de nos pratiques (dans le cas de l’écriture) ; or n’est-ce peut-être pas un hasard si ces deux thèmes sont nouvellement mis en lumière par la technique ?

    Revenons à une autre thèse de fond qui a guidé les discours développés jusqu’ici : la technique n’est pas une aberration, elle est révélation, elle nous montre ce que nous sommes en vérité, et elle fonctionne non pas comme un miroir déformant, mais plutôt comme un microscope ou un télescope. Le cas du virtuel, de la nature des mondes construits sur le web, est particulièrement éloquent. Lorsque l’on a commencé à en parler, à la fin du siècle dernier, le virtuel semblait quelque chose comme un pur esprit. Un monde totalement immatériel, tout comme semblaient l’être, dans l’imaginaire de l’époque (et nous avons vu à quel point nous nous trompions), les ordinateurs, à l’opposé de l’acier de l’âge mécanique. Ce qui s’est manifesté, en revanche, est un esprit impur, imprégné de matière, qui a beaucoup plus à faire avec le corps que ce que l’on aurait initialement imaginé. Non pas un pur esprit donc, mais plutôt un fantôme, une momie, qui ne peut se passer du silicium et de l’électricité. En somme, l’esprit a montré qu’il a besoin d’un corps, et on a surtout compris que le corps n’est pas qu’un fardeau inévitable, une nécessité douloureuse ou du moins gênante et inerte, qu’il est aussi une ressource ; c’est le support technique dont le web ne peut se passer, comme le savent parfaitement tout ceux qui ont fait la queue pour acheter le nouveau modèle d’iPad. Encore une fois, la technique a révélé une chose très ancienne : pour qu’il y ait un esprit, un corps est nécessaire, le pur esprit n’existe pas.

    On peut alors se demander si, au lieu de supprimer la résurrection en la reproposant sous une forme hallucinée à travers le mirage d’une vie très longue et ennuyante, comme dans les promesses d’une vie jusqu’à 120 ans et plus [8], il ne conviendrait pas mieux d’opter pour une hypothèse plus faible, qui n’entrerait pas en conflit avec une quelconque forme de sens commun et qui concernerait non pas la résurrection mais la survie. Ce n’est pas le corps charnel qui revient à la vie, car il est incompatible avec tout ce que nous connaissons, ni le corps spirituel, dont personne n’a jamais su de quoi il s’agissait. C’est le corps typographique qui survit, le corpus des écriteaux et des traces que nous avons laissées, qui a la caractéristique de prolonger l’esprit. En somme, ce que je souhaiterais reproposer ici est la possibilité que nos archives et nos corpus informatiques soient, au moins pour quelque temps, préservés de la destruction imminente causée en bonne partie par la rapidité des transformations technologiques. Nous ne savons pas si et jusqu’à quel point l’œuvre de conservation pourra avoir lieu. Ce dont nous devons par contre être conscients est que, comme je le suggérais dans le premier chapitre, chacun d’entre nous, en montrant son iPad ou le disque dur externe sur lequel il conserve ses archives, peut déjà affirmer : « Ceci est mon corpus. » Encore une fois, il n’est pas vrai que l’esprit vivifie et la lettre tue : au contraire, la lettre devient la condition de possibilité de l’esprit, elle en garantit la survie. C’est une hypothèse proposée plusieurs fois [9] et captivante dans son minimalisme. Pour cette raison, dans les pages suivantes, je romprai une lance en faveur des cendres et des pyramides : s’il ne restait pas de support matériel, même mince, un signe ou une cendre, pourrait-il réellement exister quelque chose comme le souvenir et l’esprit ? C’est pour cette raison que les meurtriers se préoccupent autant de faire disparaître les corps des victimes et ceux du délit.

    Ka

    Commençons par le pire. « Être enterré vif, voilà, certes, le plus affreux des supplices auquel un mortel se soit jamais vu condamner. Et quiconque réfléchit reconnaîtra que ce supplice doit être fréquent, très fréquent. Les limites qui séparent la vie de la mort, même dans les circonstances où le doute ne semble guère admissible, sont vagues et ténébreuses. Qui peut dire où finit l’une, où l’autre commence ? » Ainsi s’exprime Edgar Allan Poe dans « L’enterrement prématuré [10] [réf2] ». Cette horreur aurait-elle été apaisée par la possession d’un téléphone portable ? Décidément, oui. Dans Buried (« Enterré »), le film de Rodrigo Cortés sorti à l’automne 2010, on racontait l’histoire de Paul, enfermé dans une caisse sous terre, qui doit se faire libérer en ne disposant, en plus d’un crayon et d’un briquet, que d’un téléphone portable [réf3]. Voilà un cas où le téléphone portable se révèle extrêmement utile, car, disons-le, pour demander de l’aide à quelqu’un quand on est à trois mètres de profondeur, un briquet et un crayon ne servent pas à grand-chose. Mais prenons un autre cas, celui de Tony Curtis qui, plus ou moins à la même époque, s’est fait enterrer avec son iPhone [réf4]. La grande différence est qu’il ne s’agissait pas d’un film, l’enterrement était authentique ; la raison de ce choix est, au premier abord, moins claire.

    En effet, il est à exclure qu’il l’ait fait pour appeler : il est non seulement bien connu que la pile de l’iPhone se décharge rapidement, mais il est également très probable que sous terre il n’y ait pas de réseau. En outre, Tony Curtis était mort, le téléphone ne lui servait donc pas comme outil de communication. Alors pourquoi l’emmener avec lui ? La première réponse est la valeur affective : c’était un souvenir, une chose aimée. Tony Curtis avait emmené dans son cercueil, en plus de l’iPhone, un chapeau Stetson, une écharpe Armani et son livre préféré, Anthony Adverse, le roman monumental (1 200 pages) de Hervey Allen [réf5] dont il avait tiré son pseudonyme. De manière tout à fait cohérente, les personnes présentes ont été invitées après la cérémonie à une réception au Luxor Hotel de Las Vegas, célèbre pour son style égyptien [réf6].

    Je dis de « manière cohérente », car l’enterrement est justement celui d’un pharaon, qui débute son voyage dans l’au-delà en emmenant avec lui les choses aimées. Mais si l’on regarde bien, le téléphone portable de Tony Curtis était bien plus qu’un simple souvenir. C’était un dépôt d’archives, un papyrus, un instrument d’enregistrement. Dans ses 32 gigaoctets (si, comme nous l’imaginons, il s’était muni du modèle avec les meilleures fonctions, soit le plus riche en mémoire), Tony Curtis avait emmagasiné noms, images, lettres, contacts, de manière d’autant plus puissante que cela s’était fait (en bonne partie) automatiquement. Ainsi, dans le cercueil, à côté du corps enterré, il y avait le corpus à emmener avec lui le jour du jugement. On peut reconstruire l’intégralité de la fable égyptienne : le ka, le double de l’âme, de Tony Curtis se présente devant Anubis et pose sur le plateau de la balance son iPhone (en lieu et place du cœur, siège de la mémoire). Si l’iPhone est léger comme une plume (malheureusement ce n’est pas le cas : 137 grammes), il a le droit de passer dans le règne d’Osiris. Autrement, on le livre en pâture au crocodile Ammout et le ka doit se chercher un autre téléphone portable [réf7].

    En Israël, non loin des pyramides, on trouve également une tombe en forme de téléphone portable. Le téléphone portable est ouvert, exprimant ainsi plastiquement et simplement (beaucoup plus simplement que s’il s’agissait d’un téléphone fixe) un désir de communication [réf8]. Cela, si l’on veut, donne une tout autre signification à la question fondamentale que nous posons au téléphone portable : « T’es où ? » D’un côté, c’est évident, si le mort pouvait parler, il répondrait « Où veux-tu que je sois ? » Mais, de l’autre, cela pourrait suggérer d’autres perspectives métaphysiques : « Qui sait où il a fini... » Au Ghana, en revanche, a été fabriqué un cercueil en forme de téléphone portable, qui non seulement resémantise le logo michelangelesque de Nokia [réf9], mais nous montre également à quel point un téléphone portable, surtout un modèle peu récent, peut ressembler à un sarcophage [réf10] On l’imagine très bien dans une pyramide, tout comme il ne nous serait pas difficile, à cet instant, d’imaginer un pharaon se faisant enterrer avec son téléphone portable, alors que l’idée (d’un pharaon ou de n’importe qui d’autre) d’être enterré avec un téléphone fixe nous semble futile, si ce n’est grotesque : une extravagance qui, dans le meilleur des cas, peut constituer un acte de fidélité extrême de la part d’un employé d’une compagnie de téléphone. Parce qu’en effet le téléphone fixe n’a pas de mémoire. Quand on perd un téléphone fixe (à supposer que quelque chose de ce genre puisse se produire), on n’est pas désespéré plus que ça. Avec le téléphone portable, c’est une autre affaire, précisément parce qu’avec lui c’est un morceau de nous, ou de toute façon de nos archives, qui s’en va. En d’autres termes, c’est notre âme qui s’en va. Serait alors tout à fait cohérent celui qui, comme Tony Curtis, ne prévoyait pas devoir parler — pour mille raisons, mais avant tout pour une raison particulièrement cruciale — et qui pourtant emmène avec lui le téléphone portable de sa vie [11] [vidéo1].

    Fantôme

    Cette fable égyptienne, en quelque sorte complémentaire à celle du Phèdre [réf11], sur l’invention de l’écriture, ne se termine pas ici, j’aurai l’occasion d’y revenir. Mais nous sommes déjà en mesure de considérer que le web, un monde que nous nous représentons habituellement comme plein de vie car très récent, est en réalité plein de mort, et qu’il le sera de plus en plus. Du reste, la technique ne nous libère pas des fantômes, elle les produit. Le spiritisme appartient à l’âge des phonographes, des frères Lumière, du téléphone et de la radio, si ce n’est bien sûr du télégraphe, qui tape tout comme Cléopâtre frapperait un coup dans une séance de spiritisme. Puis le fantôme lui-même est une figure automatique, il revient tous les soirs et redit toujours les mêmes choses. Le spectre du père de Hamlet que nous avons croisé dans le quatrième chapitre apparaissait régulièrement sur les remparts d’Elseneur ; s’il n’était apparu qu’une seule fois, on ne l’aurait pas considéré comme un fantôme mais comme une hallucination.

    Celui d’Elseneur était un fantôme à l’ancienne, qui s’itérait, pour ainsi dire, à force de bonne volonté. Mais désormais, avec tous les enregistrements que nous possédons, des téléphones aux ordinateurs en passant par les banques d’images, nous sommes entourés d’apparitions. Il suffit de faire un tour sur YouTube pour le comprendre : on y trouve une Totentanz [réf12], Mickey [réf13], des marines qui chantent l’hymne de Mickey dans Full Metal Jacket [réf14] et Édith Piaf qui chante Je ne regrette rien [réf15]... Une fantasmagorie, au sens littéral du terme : un « rassemblement de fantômes ». Voilà le second, et le plus puissant, effet de YouTube. Autrefois, des hommes qui nous précédaient ne restaient que des portraits, des images, des lettres. Aujourd’hui, nous avons leurs voix, leurs visages, leurs gestes et de gigantesques — bien que périssables — archives. Nous pourrions dire : « Allez, scientifiquement évolués comme nous le sommes désormais, devons-nous croire aux fantômes ? » Je ne sais pas si nous devons y croire, mais il est certain que nous en produisons en quantité industrielle.

    Chaque chose qui entre sur le web est enregistrée, inscrite et itérative à l’infini, donc fantômisable, cela en raison du pouvoir qui se manifeste de manière paradigmatique dans l’écriture, le fait que celle-ci survit à la disparition de l’écrivain. C’est un caractère sur lequel s’était concentrée l’attention de Derrida, par exemple quand, en épigraphe de La voix et le phénomène [réf16], il avait placé un passage tiré de l’une des dernières nouvelles de Poe, « La vérité sur le cas de M. Valdemar [réf17], où sont décrites l’agonie et la mort d’un phtisique qui, après son décès, prononce les mots : « Je suis mort [12] ». Cette phrase résonne avec exactitude dans le message laissé le 4 mai 2011 par le plus connu des blogueurs canadiens, Derek Miller : « Voilà. Je suis mort et ceci est le dernier post de mon blog. » Ce message était suivi de : « J’ai demandé à mes proches de publier ce message déjà prêt, le commencement du processus qui transformera ce site, aujourd’hui actif, en archives. »

    Mais cette structure testamentaire se retrouve dans l’ensemble du web, on dirait qu’elle en constitue en quelque sorte l’essence. En effet, parce que « [l]es morts, ce n’est pas ce que jour | après jour on gaspille, mais ces | tâches d’inexistence, chaux ou cendre | prêtes à se faire mouvement, lumière. | Ne | crains rien, m’investit de sa force la mer, | ils parleront [13]. » Ces vers de Sereni figurent sur son profil Facebook [réf18]. Sereni est mort en 1983, et aucune équivoque n’est possible. Des morts célèbres, sur Facebook, il y en a beaucoup, tout comme il y a beaucoup de personnages de fiction, ceux de la Recherche [réf19] de Proust par exemple [réf20]. Mais on commence désormais à y trouver des morts pour ainsi dire authentiques, soit des vivants inscrits sur Facebook qui, comme cela arrive à tout le monde tôt ou tard, meurent et qui pourtant réapparaissent, parlent. Comment ? Prenons le message suivant : « Bonjour Maurizio, souviens-toi que neuf personnes attendent la confirmation de leurs requêtes d’amitié. » Je ne confirme pas, non pas par méchanceté, mais parce que je ne suis pas sur Facebook et que je ne veux pas y être. Mais supposons que l’une de ces requêtes vienne d’un mort : ce serait une tout autre affaire, il s’agirait d’une lettre qui vient d’outre-tombe. Or c’est exactement ce qui se passe avec les demandes de contact qui proviennent de personnes qui sont en réalité décédées. Certains retrouvent un ami de famille mort peu auparavant et ont l’impression d’une sorte de résurrection, ou d’autres reçoivent l’avis de l’anniversaire imminent d’un défunt... Tout un tas de choses à côté desquelles les funérailles de Tony Curtis semblent une bagatelle.

    Certes, l’invitation à se reconnecter avec quelqu’un qui est mort est inévitablement frustrante, sinon sinistre. Mais il n’y a rien de surprenant à ce que cela arrive. Qui consulterait un vieil annuaire téléphonique aujourd’hui se trouverait face à un immense catalogue de morts. Proust a dit qu’un livre est un grand cimetière, imaginons que ce livre soit Facebook. Pourquoi n’y pensons-nous généralement pas ? Bien évidemment parce que Facebook est à l’origine un outil pour la jeunesse (même si les utilisateurs sont de tous âges), dédié à des attentes que nous avons lorsque nous sommes en vie, et certainement pas à ce qui nous attend à la fin de l’histoire. Mais, en même temps, la gestion pratique, la notification des décès, est une opération qui est tout sauf simple. Chaque employé de Facebook a en moyenne 350 000 membres à administrer, c’est décidément trop. Les conjoints peuvent informer l’entreprise et remplir un formulaire [réf21], mais il s’agit d’une option peu connue, et sont bien évidemment toujours possibles des équivoques, des erreurs d’identité et des fausses annonces.

    Comment se consoler ? Eh bien, en pensant justement que, sur ce site-là, il reste au moins quelque chose, que quelques traces sont encore là, justement comme c’est le cas pour les illustres personnages qui sont rappelés sur Facebook. Après tout, le souvenir des morts est l’une des fonctions premières du monde social, et tout ce qui paraît choquant aujourd’hui pourrait justement se révéler une bonne solution pour faire passer quelque chose de nous au-delà de la mort. Ainsi, la vraie stratégie serait de transformer ce qui aujourd’hui est sinistre — la découverte de la mort de notre correspondant — en une ressource, considérant qu’un grand réseau social a beaucoup plus de chances de survivre qu’un site individuel [réf22] .

    Car l’âme dure le temps de son support qui est souvent fragile. D’une part, notre vie est hyper-documentée, nous sommes tracés et nous laissons des traces comme jamais auparavant, mais de l’autre, tout disparaît : les archives des ordinateurs disparaissent si personne n’en prend soin et ne les met à jour, les courriers électroniques disparaissent si nous n’accédons plus à notre adresse. Ainsi, si en théorie la perspective est magnifique (tout sera sauvé), en pratique elle est beaucoup moins joyeuse : tout se perd et il ne restera « rien en aucun lieu jamais » [réf23]. Et cela indépendamment d’initiatives comme celle de Roberto Calderoli, ministre italien de la Simplification, qui en 2009 brûlait une montagne de cartons contenant 375 000 lois abrogées, se portant ainsi également candidat au ministère de l’Oubli [réf24]. Un oubli qui investira non pas son geste, mémorable, mais le contenu de ces cartons qui avait tout de même rapport avec la mémoire et l’identité de notre pays. Il est à espérer qu’il en existe des copies, car les mémoires — en accord avec ce que j’ai essayé d’argumenter tout au long de ce livre — ne sont pas pur esprit, elles sont lettres, actes, documents. Leur survie est importante et n’est pas seulement menacée par la volonté d’oublier, mais, de façon plus insidieuse, par le désir de mieux se souvenir. Aujourd’hui, une bonne partie de ce que nous appelons nos « papiers », dans un archaïsme qui semble ironique, n’est plus sur papier et, dans peu de temps, tous nos rapports avec l’administration publique auront lieu sous forme numérique et seront conservés comme tels, ce qui est à la fois une solution et un problème. Une solution, car cela permet d’avoir tous les originaux que l’on veut, de les conserver à plusieurs endroits et de trouver tout ce dont on a besoin. Mais également un problème, et même une série de problèmes, dont la friabilité du support numérique, soumis à l’usure intrinsèque et à l’obsolescence produite continuellement par l’innovation, ne constitue que la pointe émergée de l’iceberg.

    Ce sont des circonstances que j’ai brièvement mentionnées dans le troisième chapitre, mais qui méritent un examen plus poussé. Au-delà du problème technologique, il y a en effet un problème économique dont nous sommes généralement moins conscients : graver des tablettes de bronze a un coût initial très élevé, mais la conservation ne demande pas d’investissements. Dans le numérique, c’est tout le contraire : des coûts initiaux insignifiants, qui augmentent de manière exponentielle et deviennent d’autant plus élevés que l’on s’éloigne, dans le temps, des principaux intéressés par la sauvegarde des mémoires. À cela on remédie souvent par la sauvegarde que l’on appelle cloud, en transférant la mémoire d’un support qui nous est accessible à un autre support, beaucoup plus puissant, dont la propriété juridique et l’emplacement physique sont en dehors de notre contrôle. Mais de cette manière, en plus de la perte de la possession directe, c’est-à-dire de la forme la plus éminente de propriété (ce qui soulève un énorme problème juridique et politique), nous nous mettons également à la merci du sort économique de notre archiviste à distance : concrètement, qu’arriverait-il à Gmail (et à tous les contenus de ses calendriers et documents partagés, messages et pièces jointes) si Google faisait faillite ou changeait de propriétaire [14] ?

    Un autre problème, plus caché et plus insidieux, se pose : un problème psychologique en rapport avec le risque de l’inflation des documents. On pense que tout est en copie quelque part et que cette copie est facilement récupérable, ce qui fait perdre toute leur sacralité aux originaux. On vérifie ainsi, dans le champ des documents, ce phénomène de la « perte de l’aura » que Benjamin avait analysé pour l’art [15]. Cela peut être secondaire pour des choses comme les billets de train, qui ont aujourd’hui des localisations multiples, dans notre téléphone portable, dans l’iPad, sur plusieurs supports papier — et en effet il devient désormais difficile de perdre un billet. Mais cela peut devenir plus problématique lorsque nous voulons laisser une quelconque mémoire de nous-mêmes, des traces auxquelles nous confions le sens de notre vie. Aujourd’hui, le papier se jette et, le numérique étant fragile, ainsi que nous venons de voir, nous risquons de rester sans rien entre les mains.

    Survivre

    Pour cela, il ne faut pas trop se fier aux alternatives informatiques des capacités individuelles, Legacy Locker par exemple. Il s’agit d’un service qui, pour 300 euros, assure que les mots de passe, identifiants et codes d’accès seront mis à la disposition des héritiers électroniques que nous aurons désignés et qui pourront continuer à accéder à nos messageries électroniques, désormais infinies dans l’espace, mais tout à fait finies dans le temps, étant donné qu’en moyenne, après 90 jours d’inactivité, le gestionnaire les efface. Ce dernier, par ailleurs, ne peut pas, par contrat, permettre l’accès à quelqu’un qui n’est pas le propriétaire légitime de l’adresse. Cela semble évident, mais, en cas de mort, cela peut devenir atroce. Cela est arrivé à un soldat mort en Iraq en 2004 : ses parents ont demandé l’accès à son adresse, mais Yahoo n’a pas pu le permettre, puis, après 90 jours justement, tout avait disparu. Grâce à Legacy Locker (et autres services similaires aux noms irritants comme Deathswitch et YouDeparted, tarif réduit pour les militaires), il sera possible d’accéder non seulement au courrier électronique, mais aussi à Facebook, à YouTube et aux éventuels comptes courants en ligne autrement destinés à disparaître sans laisser de traces, contrairement aux comptes « dormants » des banques traditionnelles [réf25].

    Certes, il y a des contre-indications, et même de lourdes contre-indications. Pour n’en citer qu’une, l’histoire du conjoint qui découvre les courriers imprévus et pourtant bien prévus du cher disparu ne serait pas improbable. Mais il y a un problème encore plus sérieux  : Legacy Locker est-il une véritable immortalité ? Comme nous l’avons vu, il y a plus d’une raison d’en douter, et je souhaiterais ajouter une micro-histoire informatique qui fait réfléchir. Timothy Leary, le psychologue américain connu pour avoir été le prophète du LSD, est mort le 31 mai 1996. Il affirmait que l’informatique était le LSD des années 90, et il s’intéressait à ses évolutions. Quand la mort s’approcha, il écrivit un livre, Design for Dying [16]. Il espérait pouvoir se procurer une sorte d’immortalité en congelant son propre corps. Puis il changea d’avis et se tourna, avec espoir, vers un site Internet : il mit en ligne archives, souvenirs, images. Sauf que, depuis le 18 novembre 1999, personne n’a jamais mis à jour le site (opération bien plus laborieuse qu’apporter des chrysanthèmes) et, depuis le printemps 2003, il ne reste qu’une page sur laquelle on lit : « Think for yourself and question authority. » C’est tout au moins ce qu’on lit sur Wikipédia : cette page, je n’arrive pas à la trouver [réf27].

    Momies

    Prenons les choses d’un autre angle. L’un des plus beaux passages de la philosophie et de la littérature italiennes, le chœur des morts dans les Dix petites pièces philosophiques de Leopardi, nous offre un regard aliénant et lunaire sur la vie vue du côté de la mort. C’est dans le « Dialogue de Frédéric Ruysch et ses momies », juste au début [réf28]. Vous connaissez l’histoire : il y a ce naturaliste hollandais qui avait découvert le secret de la momification et gardait dans son laboratoire tout un tas de momies. À un certain moment, il entend un chœur venant du laboratoire. Ce sont les momies, un chœur magnifique, dans lequel elles expliquent qu’elles ont un souvenir vague et lointain de ce que peut être la vie, mais qu’elles n’en ont aucun regret, car elles sont au moins désormais en sécurité. Elles sont en sécurité, là, dans le cabinet du docteur Ruysch et elles entament avec lui une conversation, comme on le ferait avec un enfant, en le rassurant sur le fait que mourir n’est rien, qu’on ne s’en rend même pas compte et qu’il s’agit plus de plaisir que de douleur. À travers ce dialogue, au-delà de son mérite littéraire, Leopardi apporte sa contribution pour rassurer les vivants et confie cette tâche aux morts. Et ce n’est pas un hasard si ces paroles rassurantes viennent justement des momies, de cadavres qui survivent en tant que corps et non seulement en tant que purs esprits. Peut-être qu’un jour prochain verront le jour des néo-momies créées grâce à la longévité promise — et en partie déjà entretenue — par la science. Ainsi, pourrait-on dire, en utilisant une formule qui a quelque chose d’un slogan, que l’avenir est dans les momies. Pour au moins deux raisons.

    Parce qu’effectivement les techniques de prolongation de la vie corporelle, qui prennent aujourd’hui tant de place dans l’imaginaire et dans les discours publics, sont, si l’on regarde bien, très proches des techniques de momification. Vous vous souvenez de ce que l’on disait des vieux d’autrefois, qui n’avaient probablement que (selon les critères d’aujourd’hui) 90 ans : on disait qu’ils étaient ratatinés, insinuant alors qu’il s’agissait de pré-momies. Leur peau était desséchée, leur vie psychique réduite, leur mobilité aussi. Ils étaient là, toute la journée, dans un fauteuil à bascule, précisément comme la momie du philosophe Jeremy Bentham dans une armoire de la London University [réf29]. On objectera que désormais ce n’est plus le cas, qu’à 90 ans on est, ou on sera, tout aussi agile que les jeunes, et il en ira peut-être vraiment ainsi. Mais comment pouvoir exclure que, tôt ou tard, sans doute à 200 ou 300 ans, arrivera le moment où nous serons ratatinés, où nous serons des momies tout comme ces nonagénaires d’il y a quelques années ? Et que, justement grâce aux progrès de la médecine, cette condition végétative pourra être prolongée pendant des décennies ? S’agit-il alors d’une condition désirable ? Ne nous cachons pas les paradoxes et l’inconfort d’une vie très longue mais sans mémoire où il peut arriver, par exemple, de croiser à 600 ans un ami d’enfance dont nous n’avons aucun souvenir. Dans un fauteuil à bascule ou roulant, dans un lit ou dans une piscine à 37 degrés, un être qui n’est ni vivant ni mort continue à regarder un morceau de monde dont il ne sait plus rien parce qu’il a tout oublié, y compris lui-même. Ainsi, l’avenir appartient sans doute aux momies, non seulement parce que, tout au moins au début du siècle dernier, l’usage de la momification est revenu, aux États-Unis et ailleurs, de Lénine à Evita Perón [réf30] en passant par beaucoup d’autres moins fameux, mais surtout parce que les techniques de prolongation de la vie pourraient finir par produire, dans une phase terminale qui dure on ne sait combien de temps, des non-morts semblables aux momies.

    Mais pourquoi se limiter à devenir des momies alors que l’on pourrait devenir des esprits ? Voilà la question. Le fait que la momification puisse apparaître comme un destin aussi désirable dérive de la contradiction que j’ai exposée dans le premier chapitre, entre le fait de nous croire dualistes (et donc très disposés à croire en l’existence d’un esprit séparé du corps) et le fait de ne pas être dualistes (et donc non seulement ne pas croire, mais ne pas désirer non plus une survie dans un esprit privé de corps). Il ne s’agit pas du tout de nier qu’il existe quelque chose comme l’esprit. Le point fondamental est tout simplement qu’il est difficile de croire que l’esprit soit indépendant d’un quelconque support, justement comme tout le « virtuel » du monde informatique dépend du réel très réel du silicium et du plastique ; et tout comme le contenu spirituel d’un livre ne se donne pas séparément des lettres utilisées pour l’écrire.

    Encore une fois, il n’y a pas d’esprit sans la lettre. Nous sommes habitués à nous représenter l’esprit par l’image de la Pentecôte, une espèce de souffle qui descend d’en haut et anime le monde, tout comme l’on se représente l’âme comme une espèce de double immatériel, un petit fantôme qu’on porte à l’intérieur et qui s’en va lorsque l’on meurt. L’hypothèse que je souhaiterais inviter à soupeser dans le domaine eschatologique également est que ces entités que nous nous représentons comme spirituelles et immatérielles trouvent leur condition de possibilité dans quelque chose de matériel, sur la base d’un processus qui rappelle, à tous les égards, le phénomène très banal par lequel des signes imprimés sur une feuille, ou des sons dans l’air, sont le véhicule d’une signification, soit de quelque chose de spirituel. En somme, il est vrai, comme dans le jeu orphique évoqué dans le premier chapitre, que le corps (soma) est le tombeau (sêma) de l’âme [17], mais il est d’autant plus vrai qu’il en est le signe (qui en grec se dit aussi sêma) : et c’est pour cette raison que nous écrivons des livres par exemple. Voilà pourquoi, en accord avec ce que j’ai affirmé tout au long de cet ouvrage, il faudrait penser à l’esprit comme à quelque chose qui se trouve dans la matière et qui ne se donne pas sans elle. Exactement comme cela arrive dans les lettres que vous êtes en train de lire en ce moment : il s’agit d’encre sur du papier ou de charges électriques sur du silicium, mais, ensemble, elles véhiculent une signification qui, quoique modeste, est esprit et non papier ou silicium.

    Lettres

    La lettre, avec tout le respect dû à Platon, saint Paul et Baudelaire, vivifie donc. Cela vaut également pour la Bible, et surtout pour la Bible, qui de ce point de vue révèle une parenté singulière avec la momie. Je m’explique. On a écrit beaucoup de choses sur le rapport entre le Dieu d’Israël, le Dieu qui est esprit, mais qui se dépose dans les lettres, le Livre, la Bible, et les momies des Égyptiens. Nombreux sont ceux qui y ont vu deux dimensions de la réalité totalement aux antipodes. Hegel l’affirmait par exemple très clairement : les Égyptiens ont bien eu une intuition de l’immortalité de l’âme, mais ils l’ont réalisée de façon inadéquate, en la pensant comme survie du corps, comme embaumement. Les juifs et les chrétiens, de ce point de vue, sont allés bien plus loin, car ils ont compris que ce qui dure et survit n’est pas le corps, mais l’esprit. Ils ont compris, explique Hegel [18], que la mort arrive deux fois, la première comme mort du naturel, la seconde comme mort de ce qui est simplement naturel et comme naissance de l’esprit.

    S’il en était vraiment ainsi, dans ces termes, le retour de la momie ne serait pas un retour. Ce serait l’irruption de quelque chose de barbare et d’étranger à notre culture, le retour à la surface d’une épave archaïque. Mais sommes-nous sûrs qu’il en va ainsi ? Le contraire ne pourrait-il pas être vrai, ce retour de la momie — et la survie du corps à travers le corps — aussi bien que l’explosion de l’écriture qui caractérise le monde contemporain démontreraient-ils qu’au fond nous avons toujours été égyptiens ? Certes, il y a une thèse diffuse et dominante, adoptée par exemple par Hegel, qui voit une discontinuité profonde entre le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob et les dieux d’Égypte, aussi bien qu’entre la conception égyptienne de la survie et celle du monde judéo-chrétien. L’idée est que le Dieu d’Israël est esprit et que les dieux d’Égypte sont matière, tout comme la momie n’est qu’une image incomplète de l’immortalité de l’âme, de sa survie spirituelle et non matérielle, comme elle est proposée dans le monde judéo-chrétien. En Égypte, il y a encore trop d’Afrique pour Hegel, et nous savons bien que, pour Hegel, l’Afrique est pauvre d’esprit.

    Mais tout le monde ne pense pas ainsi, et certains y ont même vu, en lieu et place d’une discontinuité entre l’Égypte et le monde judéo-chrétien, une tenace et secrète continuité. Par exemple, Freud qui, dans son dernier ouvrage [19], avance l’hypothèse que Moïse était égyptien et que le monothéisme représentait tout simplement la survie du culte monothéiste égyptien, le culte d’Aton (nom qui résonne en Adonaï, le Dieu d’Israël), que le pharaon Akhenaton avait essayé d’introduire et de faire accepter, mais qui avait été refusé. Alors, Moïse s’est refugié dans le désert et a emmené le Dieu égyptien de l’autre côté, sur le Sinaï, et il l’a finalement transformé en Dieu des Hébreux. Cette hypothèse est tout aussi passionnante que l’inconscient et l’interprétation des rêves, car, d’une part, cela semble révéler un arcane, quelque chose de caché depuis le commencement du monde, et de l’autre cela montre quelque chose qui, en effet, si l’on y réfléchit seulement un instant, n’est pas du tout arcane, mais pleine lumière. Car les dieux égyptiens, les dieux de granite et de basalte, tout comme les momies, ont sûrement un rapport avec l’esprit, tout comme, de l’autre côté, le Dieu hébreu et l’esprit de la religion juive ont une matière : par exemple et en premier lieu les lettres avec lesquelles la Bible est écrite.

    Morale de l’histoire : plus qu’une discontinuité par rapport à l’Égypte, le monde judéo-chrétien n’en est qu’un assouplissement qui en conserve les traits essentiels — tout comme, pour Warburton, l’alphabet hébreu n’est que la défiguration des hiéroglyphes en conformité avec l’interdiction des images [20]. Et c’est pour cette raison que l’hypothèse de la momie, de l’immortalité à travers le corps, nous fascine autant à nouveau. Voici l’idée de fond : étant donné qu’il n’y a pas (au niveau théologique) d’altérité entre Aton et Adonaï, plutôt que de parler d’altérité (au niveau anthropologique) entre la momie (c’est-à-dire la lettre) et l’esprit, il semblerait ainsi que l’on doive parler d’une dépendance de la seconde à l’égard de la première. Car finalement le propos est justement celui-ci. Du moment où nous espérons autant qu’il reste des traces de nous-mêmes — et que ces traces soient situées spatialement dans les cimetières ou dans la mémoire de nos proches —, que sommes-nous en train de faire sinon de créer une momie, un peu à la va-vite, une momie faite de traces inscrites à la place des reliques du corps, qui sont néanmoins tout autant matérielles  ?

    Remarquons que, pour arriver à cette conclusion, il n’est même pas nécessaire d’élaborer des spéculations aventureuses sur Moïse. Il suffit de se poser une question (relativement) simple [21] : de l’Égypte à Israël, quel est le changement ? Le format des traces. Les pyramides impossibles à déplacer, les stèles et les cippes qui se dressent dans le désert et célèbrent ensemble le culte des dieux et la mémoire des morts se transforment en lettres portatives, dans le livre sacré conservé dans l’arche d’alliance qui peut traverser le désert puis se diffuser dans le monde, dans le format compact et de poche des religions du livre. C’est ainsi que le Dieu d’Israël, le Dieu de la Bible, serait un dieu devenu portatif, en somme la version de voyage des dieux égyptiens impossibles à déplacer. Le Dieu comme esprit a donc une origine très matérielle ou, du moins, on ne peut pas la penser sans matière. Nous l’avons vu dans le premier chapitre : ce sont les lettres qui assurent l’universalité de l’esprit, la Pentecôte dépend d’elles. En manque de livres sacrés globalisables, nous aurions eu soit la fragilité des cultes très locaux, soit la non-délocalisabilité des religions même grandes et élaborées, comme la religion égyptienne, mais immobiles parce que le culte se référait aux statues et non aux livres (l’ironie étant que les Égyptiens possédaient l’écriture !).

    Transposons ce discours à nos interrogations eschatologiques. Qu’est-ce qu’un esprit qui survit à la mort du corps ? De fait, il n’y a rien de différent du maintien de la trace qui peut être très massive, comme une momie ou un mausolée, mais qui peut devenir très compacte, comme une image, un souvenir, un livre, un ensemble de documents ou tout simplement un signe de notre esprit qui nous rappelle quelqu’un qui a disparu. Ainsi, une même personne peut être sûre qu’il n’y a pas de lendemain, douter radicalement de la résurrection, tout en équipant (et sans aucune contradiction) une petite pyramide des souvenirs qui lui survivront.

    Je ne suis pas en train de fantasmer. On peut trouver des capsules en plastique de dimensions différentes, grandes pour certaines comme un réfrigérateur, en vente sur Internet, où laisser ses souvenirs, images, objets et naturellement lettres et manuscrits, c’est-à-dire les trouvailles techniques traditionnellement utilisées pour la transmission de l’esprit. Les capsules (comment les appeler ? Évidemment par leur nom, Time Capsule, comme le dispositif de sauvegarde externe d’Apple, le hardware de Time Machine) s’enterrent dans le jardin, au bénéfice des héritiers qui seront avisés de l’endroit ou s’y cogneront par hasard durant les travaux de jardinage [22] [réf31]. Très bien. Ce sur quoi je souhaiterais porter mon attention est la proximité qu’il y a entre capsules et pyramides, et entre leurs contenus et les momies. Dans les deux cas, il y a le désir d’assurer la survie de l’esprit à travers la transmission et la conservation de quelque chose de matériel, qu’il s’agisse d’un corps ou d’un corpus.

    Un reste reviendra

    Nous sommes à la fin, du livre bien entendu, et voici la morale de toute l’histoire. Dans la momification, il y a le désir de laisser quelque chose de nous, le corps, étant donné que l’esprit s’en est allé. Mais alors une autre momification n’est-elle pas préférable, moins difficile et plus satisfaisante, qui laisse tomber le corps (celui-là peut aussi être incinéré sans peser sur l’environnement) et vise l’esprit ? Je parle, tout à fait banalement, de la possibilité de laisser quelques traces écrites ou quelques enregistrements, en somme quelques lettres capables d’évoquer l’esprit. Un classeur gardé dans un quelconque dépôt, plus discret et moins gênant qu’un corps en décomposition  : voici mon corpus, comme on disait autrefois, pour quiconque veut le lire, le Jour des morts peut-être. Ou, si nous désirons être à la mode, un iPad : « je ne mourrai pas tout entier », « et quelque chose reste, entre les pages claires et les pages sombres », « un reste reviendra » [23], un peu de notre âme est là, notre esprit se recueille dans cette mémoire. Mais n’oublions pas ce que nous avons dit quand on parlait de fantômes : le jour où l’iPad sera illisible n’est pas loin ; alors peut-être que quelqu’un prendra cet objet redevenu mystérieux — et qui est en effet notre âme — et l’adorera comme un miroir.

    Ferraris Maurizio (2014). “Corpus (eschatologie)”, in Âme et iPad, collection « Parcours Numériques », réédition de l’italien : Anima e iPad, E se l’automa fosse lo specchio dell’anima ? (Casa editrice Guanda, ottobre 2011), Les Presses de l’Université de Montréal, Montréal, p. 185-212, ISBN: 978-2-7606-3205-9 (http://www.parcoursnumeriques-pum.ca/corpus-eschatologie), RIS, BibTeX.

    Dernière mise à jour : 5 mars 2014
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    Sommaire
    Notes additionnelles

    [1Autoportrait de Giovanni Raboni, traduction française de Jean-Charles Vegliante. « Dopo la vita cosa ? ma altra vita, | si capisce, insperata, fioca, uguale, | tremito che non s’arresta, ferita | che non si chiude eppure non fa male. »

    [réf1L’habeas corpus (composé de « avoir » et « corps » en latin) est un acte qui définit le droit fondamental pour chaque être humain à être jugé avant d’être incarcéré. Voir le texte de l’habeas corpus tel qu’adopté par le parlement britannique en 1679.

    [21 Co 15,17.

    [déf1Le Credo (en latin, « je crois ») est un terme utilisé pour nommer la version latine du Symbole des apôtres, profession de foi chrétienne reprenant les principes de la foi tels que transmis par les Apôtres et utilisée dans les églises catholiques ou protestantes occidentales. En savoir plus.

    [3Estetica razionale, op. cit., p. 23-25.

    [4J’ai largement développé ce paradoxe dans Babbo Natale, Gesu’ adulto. In cosa crede chi crede, Milan, Bompiani, 2007.

    [déf2Kenosis signifie en grec « vide », « dépouillé ».

    [5On peut le lire aujourd’hui dans son ouvrage The Possibility of Resurrection and Other Essays in Christian Apologetics, Boulder, Westview Press, 1998.

    [6R. Pouivet, « De van Inwagen à saint Athanase, une ontologie personnelle de la résurrection des corps », dans Klesis. Revue philosophique, no 17, 2010, p. 98-123.

    [7The Conscious Mind : In Search of a Fundamental Theory, New York et Oxford, Oxford University Press, 1996.

    [8C’est désormais un argument électoral. Ainsi Silvio Berlusconi, pendant la campagne électorale de 2008, disait : « Si la durée moyenne de la vie a été quelque peu supérieure à vingt ans jusqu’au XIXe siècle, de quarante ans jusqu’au début du XXe et est aujourd’hui arrivée à quatre-vingts ans, pourquoi ne devrait-elle pas arriver dans un futur proche à cent vingt ans vécus en bonne santé ? » ; « Nous entendons, par l’activité gouvernementale et celle de don Verzé, prolonger la vie pour tout le monde [...]. Près de Vérone, il y aura un centre avec des médecins du monde entier qui aura justement cette mission. »

    [9La dernière, que je sache, par Umberto Eco dans ses Cinq questions de morale, Paris, Le Livre de poche, 2002.

    [10Traduction de Charles Baudelaire.

    [réf2« L’enterrement prématuré » ou « L’ensevelissement prématuré » (titre original : The premature burial) est un conte écrit par Edgar Allan Poe et publié en 1844 dans le journal Dollar Newspaper. Ce texte a récemment inspiré la création d’un jeu vidéo : « Dark Tales : l’enterrement prématuré Edgar Allan Poe ». Lire le texte en intégralité.

    [réf3Buried (« Enterré ») de Rodrigo Cortés, 2010. Voir la bande annonce.

    [réf4Tony Curtis est mort le 29 septembre 2010.

    [réf6L’architecture du Luxor Hotel de Las Vegas rend un hommage « pharaonique » à la civilisation antique égyptienne avec son Sphinx géant et sa pyramide de 106 mètres de hauteur. Voir une photo de l’hôtel.

    [réf7Dans la mythologie égyptienne, cette épreuve s’appelle la « pesée du cœur » ou le « jugement de l’âme ».

    [réf8Il s’agit ici d’une pierre tombale érigée en 1998, au sud de l’Israël, pour une jeune homme disparu lors d’un accident de la route. En savoir plus.

    [réf9La compagnie de télécommunication Nokia a longtemps illustré son slogan, Connecting people, en s’inspirant d’un détail de La création d’Adam, fresque de la chapelle Sixtine peinte par Michel Ange, où Dieu et Adam tendent l’index l’un vers l’autre. Voir le logo.

    [réf10Les cercueils personnalisés, ou « fantaisie » sont une pratique répandue au Ghana pour rendre hommage aux défunts et célébrer le savoir-faire des artisan locaux. Voir la photo.

    [11Le cinéma — défini par André Bazin comme « momie du changement » — est particulièrement sensible au sujet. Voir, par exemple, My Life (1993), où l’on raconte l’histoire d’un homme qui se découvre malade en phase terminale et qui tourne une série de vidéos à laisser au fils qui va naître ; ou Final Cut (2004), où l’on raconte l’histoire d’une société du futur où chaque personne a une puce électronique dans la tête qui filme toute sa vie, puis, au moment de la mort, un montage final (le final cut du titre) en est fait avec les moments les plus importants. Je dois ces indications à mon ami Enrico Terrone.

    [vidéo1Voir les bandes annonces de ces deux films : My Life de Bruce Joel Rubin avec Michael Keaton et Nicole Kidman,

    Final Cut de Omar Naim avec Robin Williams et Mira Sorvino.

    [réf11Phèdre, Platon. Lire le texte en intégralité.

    [réf12Totentanz (« Danse macabre » en français) a été composée pour piano et orchestre par Franz Liszt en 1849 et interprétée pour la première fois en 1865. Ecouter le morceau :

    [réf13Par exemple ce dessin animé où Walt Disney donne sa voix à Mickey.

    [réf14Full Metal Jacket est un film de Stanley Kubrick sorti en 1987, qui raconte la vie d’un groupe de jeunes marines pendant la guerre du Vietnam. À la fin du film, une scène montre les marines chanter la chanson de Mickey Mouse en traversant un décor de flammes.

    [réf15Non je ne regrette rien est une chanson française écrite par Michel Vaucaire, composée par Charles Dumont. Elle a été interprétée et enregistrée pour la première fois en 1960 par Edith Piaf, avant d’être traduite et chantée à travers le monde.

    [12« Il n’y avait plus dans M. Valdemar le plus faible symptôme de vitalité ; et, concluant qu’il était mort, nous le laissions aux soins des gardes-malades, quand un fort mouvement de vibration se manifesta dans la langue. Cela dura pendant une minute peut-être. À l’expiration de cette période, des mâchoires distendues et immobiles jaillit une voix, — une voix telle que ce serait folie d’essayer de la décrire. [...] la voix semblait parvenir à nos oreilles, — aux miennes du moins —, comme d’une très lointaine distance ou de quelque abîme souterrain [...] le son était d’une syllabisation distincte, et même terriblement, effroyablement distincte. M. Valdemar parlait, évidemment pour répondre à la question que je lui avais adressée, quelques minutes auparavant. Je lui avais demandé, on s’en souvient, s’il dormait toujours. Il disait maintenant : — Oui... non... j’ai dormi,... et maintenant,... maintenant, je suis mort. », Traduction de Baudelaire.

    [13V. Sereni, « La plage », dans Les instruments humains, traduction française de Philippe Renard et Bernard Simeone, Lagrasse, Verdier : « I morti non è quel che di giorno | in giorno va sprecato, ma quelle | toppe d’inesistenza, calce o cenere | pronte a farsi movimento e luce. | Non | dubitare, — m’investe della sua forza il mare — | parleranno. »

    [réf18La page Facebook de Vittorio Sereni compte au 3 mars 2013, 710 amis. Voir la page.

    [réf19La Recherche désigne l’œuvre en 7 tomes de Marcel Proust,À la recherche du temps perdu, publiée au début du XXe siècle.

    [réf20Il est intéressant de noter que la page Facebook de Marcel Proust est indiquée comme « page vérifiée ». Voir la page.

    [réf21Ce formulaire est disponible sur Facebook hors connexion. Voir le formulaire.

    [réf22Voir à ce sujet l’article de Peppe Cavallari, « Après le dernier clic :que signifie mourir sur le web ? », publié en janvier 2013 sur la revue en ligne Sens Public.

    [réf23C’est là le dernier vers du poème de Vittorio Sereni, Interview d’un suicidé, cité en introduction de ce livre.

    [réf24L’opération se déroula en mars 2010 à Rome dans les locaux de l’école de formation des pompiers où le ministre Roberto Calderoli issu de la Lega Nord brûla au lance-flamme 32 cartons supposés contenir l’ensemble des lois abrogées par son ministère à fin de simplification de l’administration et d’économie. Lire l’article en italien.

    [14R. Darnton, Apologie du livre, traduit par J.-F. Sené, Paris, Gallimard, 2010.

    [15W. Benjamin, « L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique » (1939) dans Œuvres III, traduit par M. de Gandillac et R. Rochlitz, Paris, Gallimard, 2000, p. 269-316.

    [réf25Pour en savoir plus sur ces services, consultez les sites en anglais de Legacy Locker, Deathswitch et YouDeparted.

    [réf27N’hésitez pas à nous suggérer le lien de cette page si vous le connaissez.

    [réf28Dix petites pièces philosophiques est un recueil de textes extraits des Petites œuvres morales (titre original : Operette morali) écrit par le poète et philosophe italien Giacomo Leopardi au début du XIXe siècle. Ces textes, dont fait partie le « Dialogue de Frédéric Ruysch et ses momies », ont été traduit par Michel Orcel et publié en 2009 aux éditions Le temps qu’il fait. Écouter.

    [réf29Conformément à la volonté du philosophe Jeremy Bentham, son corps, après avoir été disséqué, a été embaumé et est aujourd’hui encore conservé à l’University College de Londres. Voir la photo.

    [réf30Le corps embaumé de Lénine est exposé dans son mausolée sur la place Rouge à Moscou depuis 1924. Celui d’Eva Perón a été exposé jusqu’en 1955, date à laquelle eut lieu le coup d’État en Argentine. Son corps, après avoir été transporté et enterré en Italie, fut à nouveau exposé puis enseveli en Argentine en 1976.

    [17Voir note 13, chapitre 1 : Platon, Gorgias, 493a : « Notre sôma (corps) est un sêma (tombeau) » ; voir aussi Cratyle, 399c-400d.

    [18« Car la mort a une double signification : elle est tantôt le déclin lui-même immédiat du naturel, tantôt la mort de ce qui n’est que naturel, et par conséquent la naissance de quelque chose de supérieur, la naissance du spirituel pour lequel ce qui est simplement naturel périt de telle sorte que l’esprit porte ce moment à même soi comme appartenant à son essence », G. W. F. Hegel,Cours d’esthétique, vol. I (1836-1838), traduction de J.-P. Lefebvre et V. von Schenck, Paris, Aubier, 1995, p. 465.

    [19S. Freud, L’homme Moïse et la religion monothéiste. Trois essais, traduit par C. Heim, Paris, Gallimard, 1986.

    [20W. Warburton, The Divine Legation of Moses Demonstrated (1741), éd. 1765, New York et Londres, Garland, 1978.

    [21Comme le propose le philosophe et médiologue Régis Debray dans Dieu. Un itinéraire, Paris, Odile Jacob, 2001.

    [22Cette initiative précède l’âge numérique. Deux Time Capsules conçues par la Westinghouse pour durer environ cinq mille ans ont été enterrées dans le Queens en 1939 et en 1964.

    [23Horace, Ode XXX ; F. De Gregori, Rimmel ; Isaïe 10,21.

    Contenus additionnels : 3 contenus

    • Maurizio Ferraris présente la sixième et dernière thèse de son livre : l’esprit survit comme lettre

    • Bibliographie du Chapitre 6 - Corpus (eschatologie)

    • Analyse de texte du chapitre avec Voyant Tools

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