Âme et iPad
  • Maurizio Ferraris
Chapitre I

Psyché (archéologie)

La lettre est la condition de possibilité de l’esprit

    Psyché

    Si ce que j’ai proposé concernant la survie à travers les traces est valable, quelqu’un pourrait être tenté de dire en montrant un iPad : « Prenez. Ceci est mon corpus. » Bien. Mais qu’est-ce qu’un iPad précisément ? Sommes-nous sûrs de le savoir, même de manière approximative ? Il vaut mieux partir de loin, au début de 2001 : L’odyssée de l’espace [réf1]. Nous sommes en Afrique, il y a quatre millions d’années, et des singes se trouvent face à un parallélépipède noir énigmatique. Ils tournent autour de lui, perplexes, et ce n’est qu’à la fin, comme s’il avait eu une illumination, que Guetteur de Lune, le chef de la tribu, prend un os et commence à l’utiliser comme un gourdin, donnant naissance à la technique et à l’histoire [vidéo1].

    Maintenant, laissons le film de Kubrick et essayons d’en concevoir un nous-mêmes. Depuis ce précédent, quatre millions d’années sont passées et nous arrivons en 1991, il y a vingt ans seulement : la première guerre du Golfe [réf2] est en cours, une guerre hyper-technologique et hyper-télévisée. Supposons que, sur le bureau du général Schwarzkopf, chef de la coalition, apparaisse — au milieu d’un fatras d’ordinateurs, de téléviseurs et de téléphones portables — un iPad. Il est probable que Schwarzkopf aurait été tout autant perplexe que Guetteur de Lune, et qu’il aurait demandé : « Qu’est-ce que c’est ? » Essayons donc de l’expliquer en quelques mots ; il se peut que l’on comprenne mieux, nous aussi, pourquoi, depuis plusieurs années, l’iPad représente (naturellement dans une voie totalement transitoire) l’absolu technologique et pourquoi il ne serait pas invraisemblable d’en parler en parallèle avec l’âme. Bref, observez et lisez avec moi.

    L’iPad est en premier lieu une machine à lire et à écrire, même si les touches sont invisibles quand il est éteint. Ce qui soulève immédiatement un point important pour notre discours : l’évolution technologique n’a pas entraîné la disparition de l’écriture et le triomphe de l’oralité, mais, bien au contraire, elle se caractérise par une explosion de l’écriture. En témoigne le fait que, si les téléphones portables ont un moment rivalisé dans la course à la miniaturisation, ils ont ensuite recommencé à s’agrandir afin d’avoir un écran et un clavier. Cela afin d’écrire et non de parler. L’iPad ratifie au mieux ce revirement : lire et écrire sont bien plus importants que téléphoner, à tel point que nous pouvons nous résigner à trimballer un objet qui ne rentre pas dans la poche et, surtout, qui ne fonctionne même pas comme un téléphone — à moins qu’on ne veuille l’utiliser laborieusement pour des conversations via Skype. Un objet, dont nous n’aurions même pas pu imaginer la possibilité il y a vingt ans et dont, surtout, nous n’aurions pas vu l’utilité, semble être devenu, du moins pour beaucoup d’entre nous, indispensable. Même ceux qui n’ont pas d’iPad dans leur sac ont un téléphone portable dans la poche et l’utilisent pour écrire bien plus que pour parler (le trafic de SMS a dépassé celui des appels). Or, si l’écriture prévaut, c’est aussi pour une raison très simple mais décisive : scripta manent [déf1]. L’iPad révèle très bien le fait que — comme nous allons mieux le voir — la société de la communication est, en profondeur, une société de l’enregistrement où tout doit pouvoir laisser une trace et être archivé.

    Mais, en deuxième lieu, l’iPad est une arme, beaucoup plus puissante que le gourdin de Guetteur de Lune et que les avions Stealth [réf3] de Schwarzkopf. La plume est plus forte que l’épée : le fait que le plastique et le silicium ont pris la place de l’acier et qu’une part ludique a pu s’introduire dans le travail ne signifie pas que la violence en a disparu, pour ne pas mentionner la fatigue. Le matériel est plus léger, il n’a rien à voir avec le fer des guerres et des usines du XIXe siècle, et l’appareil est amical : il nous laisse lire les journaux, regarder films et talk-shows. Mais il ne faut pas se laisser tromper par les apparences, toute cette convivialité a une face obscure qui n’est en rien amicale. Parce qu’il est vrai que, si nous avons un iPad entre les mains, nous avons entre les mains le monde avec un sentiment de puissance qui peut être très gratifiant (« tout ça avec un simple abonnement téléphonique »). Mais il est tout aussi vrai que nous sommes entre les mains du monde : nous sommes potentiellement au travail à n’importe quel instant. Ainsi – nous allons pouvoir en discuter jusqu’à l’ennui ou l’angoisse – avec son design minimaliste et arrondi, l’iPad est l’emblème de la mobilisation totale. En d’autres termes, en parlant d’« âme et iPad », je ne suis pas du tout en train de proposer quelque chose d’idyllique, un éloge de la technologie présentée comme une panacée, comme libératrice de l’humanité. Au contraire, ce n’est sûrement pas comme ça, et d’ailleurs chacun d’entre nous a pu s’en rendre compte. Le point est, plutôt, de reconnaître les formes d’une exploitation qui a beaucoup à voir avec l’atteinte à la vie privée, comme on l’affirme souvent, mais qui, surtout, a bien plus rapport, comme on l’affirme moins souvent, avec l’irruption du travail — et de la responsabilité — dans chaque instant de notre vie.

    Le troisième aspect, en revanche, qui nous intéresse de plus près, est que l’iPad est justement une âme. Une grande âme, même si pas nécessairement bonne, qui serait également une arme, ou tout au moins une forme d’exploitation. Je me rends compte que, par rapport aux deux autres caractéristiques de l’iPad, celle-ci est moins intuitive et elle rappelle un peu un vieux livre d’Achille Campanile, Les asperges et l’immortalité de l’âme [réf4]. Se demander quel est le rapport entre âme et iPad semble une question semblable à celle que posait Umberto Eco au début de Kant et l’ornithorynque [réf5], en répondant que Kant et l’ornithorynque n’ont vraiment rien en commun. Cependant, dans le cas de l’âme et de l’iPad, je souhaiterais affirmer qu’ils ont beaucoup en commun et que, bien plus, ils sont en quelque sorte la même chose. De quelle manière ?

    Commençons par une première définition minimale : quand il est éteint, l’iPad est un miroir, il réfléchit, comme dans cette photo où Steve Jobs présente son ordinateur ultraléger et laisse son visage se refléter dans l’écran éteint [photo]. Or cela a longtemps été l’une des caractéristiques de l’âme. Cette spécularité est une caractéristique que l’on retrouve encore dans le fait que la « psyché [1] » est également ce large miroir inclinable que l’on plaçait dans les chambres à coucher — en faisant référence au mythe d’Amour et Psyché [réf6]. Cela a une relation précise avec le passage des Mémorables de SocrateXénophon raconte que son maître discute avec le peintre Parrhasios sur la forme de la psyché, pour en conclure, en accord avec le sens commun, que les yeux sont le miroir de l’âme :

    – Mais quoi ? demanda-t-il, ce qu’il y a de plus attachant, de plus agréable, de plus affectueux, de plus désirable et de plus charmant, le caractère de l’âme, l’imitez-vous ? Ou bien est-ce impossible à imiter ?
    – Socrate, répondit-il, comment pourrait-on imiter ce qui n’a ni proportion, ni couleur, ni aucune des caractéristiques, dont tu viens de parler, et qui n’est pas du tout visible ?
    – Y a-t-il chez l’homme, demanda-t-il, une façon bienveillante et une façon hostile de regarder autrui ?
    – À mon avis oui, répondit-il.
    – Dans ce cas peut-on imiter cette expression dans les yeux [2] ?

    En d’autres termes, l’âme telle qu’elle est n’a pas de visage et nous ne pouvons en saisir quelque chose que si nous nous regardons dans un miroir, dans cette première et fondamentale forme de réflexion. Ou en regardant les yeux d’autres hommes, en fixant leurs pupilles afin d’en deviner le caractère, geste que, et ce n’est pas par hasard, tous les manuels d’étiquette jugent inconvenant. Dans ces pupilles, il y a l’âme et la vie des autres, et à vrai dire nous y sommes aussi puisque « pupille », selon une étymologie qui devient beaucoup plus significative à la lumière de ce que l’on vient de dire, vient du latin pupilla, lui-même diminutif de pupa, « poupée ». Les yeux des autres révèlent leurs âmes. Mais, à notre tour, nous nous reflétons dans leurs pupilles : on s’y voit plus petits, précisément comme des poupées.

    Homoncule

    On peut sans doute être plus exigeant en recherchant des analogies moins extrinsèques. Parce que l’âme n’est pas un miroir, elle se reflète simplement dans un miroir. Qu’est-ce que l’âme, cette chose qui se reflète, et se reflète en se manifestant à travers le regard ? Les Grecs, et plus généralement ceux que l’on désigne par le terme collectif curieux « les Anciens », affirmaient que l’âme est comme un souffle (âme est apparenté au grec anemos, « vent », l’anémomètre pourrait sans doute s’appeler « âmemomètre »), quelque chose de vital comme le mouvement d’ailes d’un papillon (psukhè, toujours en grec, signifie à la fois « papillon » et « âme »). En d’autres termes, ce qui est « animé [3] » dans l’animal et même dans l’automate : les dessins animés s’appellent ainsi parce qu’ils bougent [4]. Le rappel au vivant se retrouve dans l’ensemble des notions qui ont trait à l’âme : la pensée, l’esprit, le cerveau. Et il traverse toute l’histoire de notre culture, profondément marquée par l’opposition entre le vivant et le mort, entre l’esprit et la lettre, entre l’âme et le corps — là où l’âme est le souffle vital, ce que l’on rend lorsque l’on meurt et que l’on est réduit à un corps mort, jusqu’à ce que (si tout va comme on l’espère) un esprit nous fasse ressusciter.

    « La lettre tue et l’esprit vivifie », affirmait saint Paul [5]. Une affirmation que l’on retrouve telle quelle chez plusieurs philosophes modernes, lorsqu’ils expliquent le fonctionnement de la pensée, représentée comme un homoncule [vidéo2] nerveux qui donne vie aux lettres en les transformant en esprit, mais aussi en se comportant comme un spectre qui bouge dans une machine [6]. Penser signifie accompagner nos actions d’agitations internes, celles de l’esprit qui s’anime et affirme « Je pense ». La lettre ne suffit pas, nous avons besoin de l’esprit. Supposons que quelqu’un apprenne par cœur le poème Le Cinq Mai [réf7] de Manzoni puis le récite : peut-on dire qu’il pense ? Pas nécessairement, dans le sens où il pourrait très bien penser à ce qu’il va manger au dîner. On dirait donc que, sans un homoncule vivant et vigilant, il n’y a pas de pensée, mais, tout au plus, de la mémoire, et la mémoire n’est pas pensée. On ne s’étonne pas d’entendre parler de la « mémoire » de l’ordinateur, alors que l’on aurait du mal à accepter de parler de l’âme ou de l’esprit de l’ordinateur. Les deux figures donc, l’homoncule et la mémoire, ne peuvent être mises sur le même plan, le premier étant l’esprit et le deuxième, une fois encore, la lettre.

    Soit, mais ce recours à l’homoncule fait naître un problème qui n’est en rien minuscule et peut s’accroître, alors que l’homoncule décroît dans une régression à l’infini. Dans la tête de l’homoncule, il doit y en avoir un autre, puis un autre, et ainsi de suite. Un jeu de poupées russes nous laissant insatisfaits d’un point de vue logique, mais surtout perplexes et inquiets d’un point de vue physiologique et psychologique. Car, dans la tête, l’homoncule rétrécit de plus en plus et, lorsqu’il régresse, on passe à des cerveaux de plus en plus petits, et on parvient rapidement à des têtes minuscules comme des têtes d’épingle dans lesquelles il y aurait un autre homoncule au nano-cerveau, se contractant de façon irrésistible. Ne nous cachons pas devant le risque concret, même dramatique, de cette miniaturisation vertigineuse : à la fin, le cerveau de l’homoncule serait quelque chose d’infiniment petit. Et notre spiritualisme, quoique crédule et bien disposé, rencontre toujours quelque difficulté à concevoir d’intelligentes prestations si celles-ci sont offertes par un cerveau plus petit qu’un électron.

    Pourquoi alors miser si tranquillement sur l’homoncule ? Comme nous allons le voir dans le cinquième chapitre, est ici à l’oeuvre un mythe de la compréhension, une mythologie blanche et occidentale ayant survécu à la modernité ; une mythologie que l’on ignore, et pour laquelle existe une qualité unique et supérieure caractérisant notre conscience et la faisant passer pour la manifestation d’un esprit vivant [7], irréductible à la machine et à la matière. Pour l’instant, concentrons-nous sur le symptôme de ce syndrome : le « logocentrisme », à considérer comme la centralité du logos en tant que mot animé [8]. Soit la primauté de l’esprit sur la lettre ; la tendance à distinguer un côté gentil et vivant (la pensée, l’esprit) et un côté méchant et mort (la mémoire, la lettre), sans tenir compte de l’affinité profonde qui unit ces éléments opposés.

    Logocentrisme

    Si le logocentrisme est un symptôme, c’est parce que, pour lui, la lettre a mauvaise presse. C’est le moins que l’on puisse dire, mais il y a beaucoup plus, si l’on considère que l’on retrouve un logocentrisme quintessentiel chez Platon [9], fermement persuadé de trois choses : 1) connaître c’est se remémorer ; 2) l’écriture est dangereuse puisqu’elle pousse à négliger sa mémoire et à se fier à cette mémoire externe qu’est le texte écrit ; 3) la véritable écriture est celle que nous avons dans la tête, alors que celle de l’extérieur est inférieure, dégradée, inauthentique. Condamnant l’écriture, Platon défendait, par écrit et dans un livre, l’utilité d’aller à l’école chez lui au lieu de travailler sur des livres, comme le voulaient les sophistes. Au-delà de l’intérêt personnel, cela révélait un mythe qui nous tourmente encore : l’idée que les choses importantes se cachent dans une intériorité palpitante et qu’elles se manifestent au mieux à travers la parole, vivante et animée, et non à travers la lettre, externe et froide.

    Ce symptôme revient et se manifeste avec la plus grande force dans le Nouveau Testament, tant il est vrai que, pour Paul, la lettre tue. Choisir entre la lettre et l’esprit est une question de vie ou de mort. Pourquoi tant de véhémence ? Lorsque Jésus-Christ s’en prend aux publicains, aux pharisiens ou aux scribes, on est un peu agacé. Les publicains en fait sont mal vus parce qu’ils prélèvent les impôts, les pharisiens parce qu’ils sont hypocrites – mais les scribes eux, qu’ont-ils fait de mal ? Il semblerait que leur seule faute soit, précisément, le fait d’écrire. C’est un thème qui résonne de façon impressionnante dans un passage de Mon cœur mis à nu [réf8] de Baudelaire, là où l’on lit, juste après avoir blâmé la typographie (« De l’infamie de l’imprimerie, grand obstacle au développement du Beau »), ces deux phrases : « Belle conspiration à organiser pour l’extermination de la race juive. Les juifs Bibliothécaires et témoins de la Rédemption [10]. » Dans ces mots épouvantables, et souvent très sous-évalués (Claude Pichois, éditeur de Baudelaire pour la Pléiade, commentant ce morceau, affirme que « tout antisémitisme est à exclure »), dans ces mots — d’autant plus incroyables qu’ils viennent d’un homme de lettres par excellence — où le fait d’avoir quelque chose à voir avec l’écriture est une raison suffisante pour l’extermination, ce symptôme manifeste quelque chose de terrible et de puissant.

    Il manifeste avant tout quelque chose qui a la force d’un refoulement, puisque, lorsqu’on affirme que la lettre tue, on oublie, justement, que la lettre est la condition de l’esprit. Par exemple, ce que nous appelons « les religions de l’esprit », les religions universelles, ces religions qui présentent parfois le processus de leur globalisation comme une descente de l’esprit sur terre, sont en effet et essentiellement des religions du Livre — de ce livre ou de ces livres qui les ont mondialisées. Si le judaïsme n’avait été qu’un feu dans le désert, le christianisme un tombeau vide aux abords de Jérusalem, et si l’islam s’en était tenu à la vénération d’une météorite à La Mecque, ces religions seraient restées des cultes locaux, tout comme les religions animistes qui adorent un arbre ou un cours d’eau. L’universalisation et la spiritualisation sont donc strictement liées à l’inscription et à la publication, la Pentecôte est un phénomène postal : non pas la descente d’un esprit, donc, mais la propagation de la lettre.

    Voilà pourquoi le refoulement est si violent et, surtout, voilà pourquoi le logocentrisme n’a jamais de fin : le mythe de la voix pure, d’un esprit qui peut se passer de médiations, en réalisant une espèce de paradis sur terre, est en effet à la base de cette prophétie technologique écrite mille fois au siècle dernier. Cette prophétie est la promesse que l’écriture disparaîtrait une fois pour toutes, dès que la technologie permettrait le triomphe de la communication orale des médias « chauds » comme la radio et le téléphone [11] [réf9]. On comprend bien quelle pressante attente d’une transparence édénique peut se cacher dans ce messianisme de l’oralité et de la chaleur vivante. Mais ce qui est encore plus singulier, c’est que l’on a oublié dans quelle circonstance — si l’écriture avait réellement disparu pour laisser place à la voix pure — le paradis serait rapidement devenu un enfer, des millions de voix s’abattant sur nous, toutes ensemble, exactement comme dans les cauchemars d’un psychotique, pour s’en aller sans laisser de traces. Parce qu’il y a une chose à laquelle on ne fait pas assez attention : cette société paradisiaque ayant tourné le dos à l’écriture aurait-elle pu se passer d’archives et de mémoire, c’est-à-dire de tout ce qui fait une société pouvant être considérée comme telle ?

    Évidemment non. Mais alors pourquoi s’entêter ? Probablement parce que le symptôme tire sa force de son absence de raisons. Que le logocentrisme ne finisse jamais, mais se transforme tout au plus, cela est prouvé par des circonstances révélant la persistance de la mythologie de la voix et du rêve d’un langage édénique. Une fois survenue l’explosion de l’écriture, d’une puissance impossible à écarter, nous avons assisté à deux tentatives de spiritualisation de la matière — presque de spiritisme pourrait-on dire.

    La première a été le fait que le nouveau monde du web a été considéré comme essentiellement spirituel [12]. L’arrivée de la numérisation était censée être un processus de dématérialisation. C’est d’ailleurs le cas dans le langage commun : le passage des documents papier aux documents informatiques y est vu comme « une dématérialisation ». Selon l’idéologie dominante, ce qui comptait était le logiciel, le software, c’est-à-dire l’esprit, alors que le hardware, la matière, était considéré comme sans importance. Cette attitude ne prend pas en compte le fait qu’il n’y a pas de software sans hardware, précisément comme il n’y a pas d’esprit pouvant se passer des lettres et de leurs supports. Notons en outre que l’idée selon laquelle le hardware informatique est plus léger et silencieux que le mécanique, et sa proximité même dans la machine — entre hardware et software, le rapport est quasiment le même qu’entre matière et esprit ou, de toute façon, qu’entre un cerveau et un esprit qui cohabitent ensemble — ont donné l’impression que le hardware était moins « matériel » ou « presque immatériel », nous faisant ainsi fermer les yeux face au problème croissant du recyclage des déchets informatiques.

    La seconde manifestation du spiritisme, ou tout au moins du logocentrisme, a été l’idée selon laquelle le dialogue face à face, incarné par le vidéophone portable, pouvait être la fin ultime du développement des technologies de la communication. L’idée est que le visage de l’interlocuteur, par sa présence, dématérialise (efface ou fait oublier) le médium qui la rend possible. Cet effacement du médium à travers le visage, du corpus à travers le corps, était intensifié par le fait que la communication visuelle est également une communication orale. Et la voix possède, par rapport à l’écriture, une illusion d’immatérialité, de spiritualité totale, où l’on oublie que l’acoustique est une partie de la physique. Pendant des années, les compagnies de téléphone ont annoncé l’avènement imminent, qui n’a jamais eu lieu, de cette technologie, alors que — étonnamment — le véritable progrès s’est produit avec les SMS et la communication écrite en général, c’est-à-dire, en quelque sorte, à l’opposé : et l’iPad va dans cette direction, suivant la voie de l’écriture et de l’enregistrement, et décrétant le triomphe de l’archive.

    Dualisme

    Dans le symptôme apparaît un système d’oppositions qui concerne non seulement la lecture, l’écriture et la parole — où le symptôme est manifeste —, mais aussi, en général, la division et la hiérarchie entre matière et esprit. Au-dessus il y a l’esprit, au-dessous la matière, au-dessus la res cogitans [déf2], au-dessous la res extensa [déf3], et ces deux dimensions ne communiquent pas, sinon de façon occasionnelle. Ce dualisme est organisé selon une hiérarchie où l’on trouve au sommet ce que l’on pourrait appeler le « pôle des libertés », enflé de rhétorique et d’idéologie — le pôle de la conscience, de l’âme et de la vie, opposées à l’automate. Mais nous ne pouvons comprendre à quel point cette question est problématique que si l’on traite deux points.

    En premier lieu, les termes de l’opposition s’appellent mutuellement, ils entretiennent un rapport de dépendance dans lequel l’un ne peut se donner sans l’autre : dans le passage de l’un à l’autre, il n’y a pas de saut ontologique, de changement d’état, mais seulement une différence de degré. Prenons l’opposition la plus importante, celle qui précède toutes les autres, entre mort et vivant : l’âme est le vivant, l’automate est le mort. Sans parvenir aux miracles promis par les biotechnologies, la médecine dite « ordinaire » a déjà considérablement réduit les distances entre les deux pôles : d’un côté, la vie s’est allongée, de l’autre, simultanément, les instruments diagnostiques actuels permettent une cohabitation avec notre mort bien plus longue que pour les générations qui nous ont précédés. Les personnes ayant un cancer sont aujourd’hui très nombreuses et perçoivent la mort comme quelque chose qui, loin de venir de l’extérieur, habite l’intérieur de leur corps. Il y a quelques années, être séropositif signifiait la plupart du temps une mort prochaine, alors qu’aujourd’hui cela signifie cohabiter avec la mort, comme c’est du reste le cas pour tous les autres mortels. L’insistance rhétorique même que l’on met à présenter l’ADN comme « un arbre de la vie » et la promesse du décryptage de cet arbre permettront, dans un temps qui n’est pas si éloigné, de prévoir ce dont nous allons mourir et quand : c’est l’avènement de l’automate et du mort dans le vivant. Donc, dans ce cas aussi, la technique fait office de révélateur. S’il est facile de démasquer l’automatisme dans une rôtissoire, il est certainement plus difficile de le reconnaître dans la vie. Mais une fois qu’on l’a fait surgir, l’opposition entre l’âme (le vivant) et l’automate (le mort) perd sa raison d’être.

    En second lieu, c’est justement aux niveaux les plus bas (de la matière et de la lettre) que l’on trouve les conditions de possibilité des positions les plus élevées, soit justement celles de l’âme et de l’esprit. En effet, comme Platon le répète dans le poème orphique [13], le corps est la prison de l’âme, son tombeau : qu’est-ce que cela signifie ? Que l’âme est mieux sans corps ? C’est une pensée qui nous traverse lorsque nous avons des rhumatismes, mais naturellement il n’y aurait pas d’âme sans corps. Ce sont les deux facettes d’une même réalité et l’opposition entre âme et corps, chez Platon, est identique à l’opposition entre esprit et lettre, entre âme et automate. Parce que, en définitive, tout le culte du vivant et de l’organique, ainsi que le soupçon vis-à-vis du mécanique sont polarisés dans l’opposition entre une âme, libre, vivante et consciente d’un côté et des inerties mécaniques et automatiques de l’autre. Cela ne prend pas en compte à quel point notre vie, une vie responsable et consciente, est déterminée par des formes plus ou moins fortes d’automatisme : des tics aux habitudes et à ce que la psychanalyse appelle « l’automatisme de répétition [14] ».

    Dualisme ?

    Nous avons ici affaire à un ensemble de circonstances qui seront développées dans le cinquième chapitre, où l’on proposera une définition de l’être humain comme automate « spirituel mais libre ». Pour le moment, résumons : le logocentrisme est le symptôme du dualisme, et le dualisme est malheureux, puisque jamais réalisé, étant donné que les deux pôles opposés s’exigent réciproquement. Jusqu’ici nous abordons des questions ayant fait le bonheur de la dialectique et de la déconstruction. Cependant, avant de continuer, il est utile de faire une observation sur une question qui n’est – à mon avis – jamais assez prise en considération et qui est pourtant au centre de nos préoccupations, comme nous allons le voir en particulier dans le sixième chapitre, qui traite de l’eschatologie. Le noyau de la question se trouve dans ce qui suit : malgré l’insistance de façade sur le dualisme qui serait caractéristique de la civilisation occidentale, ce qui émerge est plutôt une coopération entre les deux termes, entre la lettre et l’esprit ainsi qu’entre le corps et l’âme, dans la mesure où l’on dirait que le dualisme est un simple aveuglement idéologique. Permettez-moi d’adopter un style télégraphique, la liste pourrait être beaucoup plus longue, et la description aussi.

    Incarnation. Aujourd’hui les scientifiques cognitivistes insistent sur le caractère de l’embodiment de la conscience, soit sur le fait que la conscience est impensable sans le corps. Bien. Essayons de traduire embodiment : que trouvons-nous ? Rien d’autre qu’« incarnation ». On comprend ainsi que l’embodiment est aussi vieux que le principe chrétien (et donc ultra-occidental) selon lequel le logos est devenu corps. Sommes-nous certains d’être dualistes ?

    Résurrection. Prenons l’histoire par l’autre côté. Le jour de Pâques, les chrétiens fêtent la résurrection, soit le fait que le Christ retourne au ciel avec son corps, sans se limiter à survivre quelque part comme un esprit. Dans le Credo (le Symbole des apôtres) [déf4], on lit que le chrétien attend la résurrection des morts, soit la résurrection des corps, et pas uniquement une quelconque et brumeuse existence matérielle. À nouveau, sommes-nous certains d’être dualistes ? Ou, du moins, que le dualisme soit notre tradition ?

    Matérialisme. On pourrait objecter qu’il s’agit toujours de religions, pour lesquelles on a la foi sans pour autant tout comprendre. D’accord. Mais, à bien y regarder, le fait même que le sens commun fondamental de la modernité soit le matérialisme, l’idée qu’avec la mort le corps s’en aille avec l’esprit, témoigne du fait que nous ne sommes pas du tout dualistes et que, encore une fois, nous croyons tout simplement l’être.

    Momification. Étant donné que l’espoir de résurrection se heurte au matérialisme, naît celui de prolonger la vie du corps le plus longtemps possible. En d’autres termes, on envisage une sorte de momification, ce qui devrait très peu intéresser un dualiste cohérent pour lequel le corps est juste le tombeau de l’esprit.

    Psychosomatique. Encore un exemple, cette fois moins lugubre. Avez-vous noté comme il est facile d’accepter l’hypothèse selon laquelle certains problèmes physiques sont d’origine psychosomatique ? C’est-à-dire que, loin d’être séparé du corps, l’esprit peut produire urticaire, ulcères et eczéma ? Il est peut-être vrai que nous sommes dualistes, mais notre dualisme manque de cohérence.

    Esthétique. Un dernier exemple. Dans cet Occident prétendument dualiste, nombreux sont ceux qui consacrent un temps décidément suspect aux soins du corps, à la gymnastique, aux cosmétiques et à la mode. Je me demande pour la dernière fois : sommes-nous certains d’être dualistes ou simplement croyons-nous l’être ? Pourquoi tous ces sacrifices pour se mettre au régime si ce qui compte est l’esprit ? Woody Allen avait vu juste dans un aphorisme publié dans le New Yorker [15] il y a quelques années : « Aucun philosophe n’a pu résoudre la question de la culpabilité associée à la prise de poids, jusqu’à ce que Descartes fasse la distinction entre l’esprit et le corps, permettant au corps de se gaver tandis que l’esprit se disait : “Je pense, donc ce n’est pas moi.” »

    Amnésyne et mnémosyne

    Si l’on voit les choses ainsi, il faudra revoir les liens entre lettre et esprit, et surtout dépasser l’idée plutôt stylisée d’une opposition entre eux. Pour cela, je souhaite partir d’une considération très banale. Si ce qui compte le plus n’est pas la lettre mais l’esprit, pourquoi la maladie d’Alzheimer est-elle l’un des spectres qui nous hantent le plus — soit la perte de mémoire, de quelque chose qui semble tenir plus de la matière, de l’inerte, de la répétition ? Et pourtant nous craignons l’alzheimer comme un handicap qu’on ne peut comparer à une perte partielle, comme celle de la vue ou de l’ouïe. Non, perdre la mémoire est bien pire. Au début ce n’est qu’un embarras, mais, si cela s’aggrave, on ne peut plus penser, et à la fin tout s’en va, même l’esprit. Une coïncidence curieuse, n’est-ce pas ? La lettre disparaît, le support, la mémoire, et voilà que l’esprit lui aussi s’envole. L’homoncule ne donne plus signe de vie : il reste une page blanche, un « white paper void of all characters, without any ideas » [citation], comme disait Locke pour caractériser l’esprit comme une tabula rasa.

    Mumble mumble, dirait-on dans les bandes dessinées, là où l’activité de la pensée est représentée comme quelque chose de mécanique. Reconnaître un lien essentiel entre la mémoire et l’esprit, c’est-à-dire voir dans la mémoire la condition de l’esprit, ne signifie pas juste parler d’un homme-machine dans le style de La Mettrie [réf10]. Même le chrétien Manzoni, dans Le Cinq Mai, définit la dépouille de Napoléon comme « vidé[e] d’un si grand souffle » (c’est-à-dire vidée de son esprit) [16], étant sans mémoire [17]. La mémoire n’est pas seulement la mère de toutes les muses, comme disaient les Grecs. Elle est la mère de la pensée en général, justement parce qu’il n’y a pas de pire fantôme que la perte de mémoire, laquelle équivaut à la perte de la pensée et de l’esprit. Certes, on pourrait toujours affirmer que l’âme n’est pas que la tête, mais dans ce cas aussi il est difficile de penser à une âme sans mémoire, sans rappel des actions entreprises, sans inclinaisons, sans faiblesses, bref sans identité. C’est pour cette raison que l’alzheimer — je le répète au cas où on l’aurait oublié — nous hante autant — une peur non seulement fonctionnelle (après tout, l’alzheimer en soi pourrait même être amusant, on rencontre constamment de nouvelles personnes), mais également morale : que reste-t-il de nous si nous ne pouvons pas nous souvenir de nous-mêmes [18] ? Finalement, entre avaler une capsule de cyanure et une d’amnésyne (baptisons ainsi un composé chimique fictif capable de provoquer une amnésie totale), il n’y a pas de véritable différence. Intuitivement, on peut même dire qu’il serait moins terrifiant d’avaler de l’amnésyne que du cyanure, mais la question est : notre peur vis-à-vis du cyanure est-elle rationnelle ? Quoi qu’il en soit, ce que nous sommes disparaîtrait, et il ne resterait qu’un corps sans mémoire.

    Ainsi, cet élément apparemment mécanique et matériel, la mémoire, cette chose qui nous semble tout à fait naturelle et localisée dans notre cerveau comme un organe physique, se révèle la condition de possibilité de fonctions très élevées : la conscience, la pensée, l’identité personnelle [19]. Cette question est importante dans la mesure où elle correspond à la responsabilité morale [20]. Considérons le cas suivant. Supposons que deux personnes soient responsables du même crime, mais que l’une se souvient des faits alors que l’autre les a oubliés. Cela est assez singulier, étant donné que les actes commis sont les mêmes et l’oublieux (dans ce cas hypothétique) aurait les mêmes capacités d’entendre et de vouloir. On pourrait néanmoins accorder au sans-mémoire une sorte de circonstance atténuante, quelque chose comme une irresponsabilité très particulière. Les standards intellectuels et moraux n’ont pas changé, il n’y a que le souvenir de certains actes qui manque. Cependant cette situation implique un saut qualitatif, le coupable en ressort moins coupable. Et on serait tenté d’affirmer que la seule punition appropriée pour l’oublieux serait la prise d’une pilule d’amnésyne, qui lui ferait oublier tout le reste (entraînant une sorte de mort civile), ou bien une pilule de mnémosyne, qui lui permettrait de se remémorer ses actes et d’ainsi faire face à ses responsabilités.

    Matière et mémoire

    Nous constatons ainsi une relation d’interdépendance entre matière et mémoire. La première est la condition de possibilité de la seconde, puisqu’il ne peut y avoir de trace sans support – ce pour quoi le monde dit « virtuel » est bien réel. De ce point de vue, la thèse de Bergson [21] selon laquelle le passé est répété dans la matière et rappelé par la mémoire suggère une différence problématique, comme si dans le fait de se remémorer il y avait quelque chose d’intrinsèquement plus spirituel que dans la répétition. Certes, dans le souvenir il y a la conscience, ce qui n’est pas rien. Mais — vu que nous parlons encore de mémoire — il ne faut pas oublier que, très souvent, chez les êtres dotés de ce que nous appelons une âme, le souvenir ne se manifeste qu’à travers une répétition : dans les « coactions » où nous répétons ce que nous avons oublié, ou dans les cas où le corps se rappelle ce que l’esprit semble avoir oublié, lorsque, par exemple, nous nous rappelons le NIP de notre carte bancaire et que nous avons l’impression que ce sont nos doigts qui s’en souviennent. Ce serait une véritable injustice de dénigrer la répétition inerte, cette remémoration providentielle.

    Pensons maintenant à une autre situation très commune : quelqu’un nous demande notre numéro de téléphone (disons le 778544), nous le dictons — ou tout au moins le dictent ceux qui — ils sont de moins en moins nombreux — le connaissent par cœur. La personne qui a transcrit le numéro le répète afin d’en vérifier l’exactitude, mais, au lieu de dire, admettons : « Soixante-dix-sept, quatre-vingt-cinq, quarante-quatre » (la façon que nous avons de nous en rappeler), il dit : « Sept, sept, huit, cinq, quatre, quatre ». De cette manière, nous pourrions ne pas le reconnaître et ce serait d’autant plus vrai s’il nous disait : « Sept cent soixante-dix-huit, cinq cent quarante-quatre ». Et nous ne reconnaîtrions certainement pas « sept cent soixante-dix-huit, cinq cent quarante-quatre » parce qu’il se trouve qu’en réalité ce que nous avons appris est une comptine, ce n’est pas du tout quelque chose de bien intégré mentalement — mais finalement quelque chose de purement mécanique. Avec par contre le paradoxe supplémentaire qu’un idiot savant (quelqu’un qui, selon le jugement habituel, est un « pauvre d’esprit ») serait probablement capable de s’en sortir brillamment.

    Si les choses sont ainsi, serait plus juste la définition de Mach [22], selon laquelle un fil de fer plié se souvient de manière obstinée de la torsion qu’il a subie. Et nous savons également qu’il y a des matériaux particulièrement mémoriels, c’est-à-dire capables de reprendre leur forme après avoir subi toutes sortes d’altérations mécaniques. Sans parler du phénomène d’« hystérèse magnétique », le retard (hysterêsis) [déf5] sur lequel sont fondés les disques durs, qui, comme l’inconscient, réagissent à retardement et conservent la trace des opérations effectuées. Dans tous ces exemples, nous avons pu voir à quel point sont ordinaires les cas où la matière est mémoire, ou mieux, combien la matière est la condition de possibilité de la mémoire. La morale est très simple. Entre répéter et se souvenir, à savoir, pour reprendre le titre d’un essai de Freud, entre remémoration, répétition et élaboration [réf11], la différence n’est pas si grande, et la fonction dominante est assumée d’une manière légèrement paradoxale à partir d’une condition inférieure, depuis une fonction de répétition acéphale.

    La loi émergeant de cette situation est celle qui voit dans l’empirique la condition de possibilité du transcendantal. Dans un certain sens (et il ne s’agit pas d’un jeu de mots), l’empirique est le transcendantal du transcendantal justement parce que la condition supérieure trouve ses forces dans l’inférieure. Le fil que l’on tisse ici est celui du rapport entre enregistrement et répétition, que l’on pourrait pousser jusqu’à la conception de l’idéalité comme possibilité d’itération indéfinie. Bien entendu, il n’y a rien de nouveau sous le soleil : Mnémosyne est la mère de toutes les Muses. Voilà le sens de ma thèse selon laquelle la lettre est la condition de possibilité de l’esprit. Par cela, je ne prédis pas une révolution ou un détournement, je n’affirme pas que la lettre vaut mieux que l’esprit ou que le corps vaut mieux que l’âme — loin de moi l’idée de prétendre une chose pareille. Ce qui me paraît nécessaire est tout simplement de reconnaître le rôle de la matière dans la constitution de l’esprit et de son élément essentiel : la mémoire. C’est la moindre des choses et, pour l’instant, je n’en demande pas plus.

    Supplément d’âme

    Forts de cette modeste acquisition, rallumons l’iPad et utilisons-le comme un miroir, employons-le pour écrire, lire, enregistrer. Le premier nom qui avait été pensé pour l’iPad était MacTablet [vidéo4]. On l’a dans doute abandonné à cause de sa sonorité un peu écossaise, rappelant un clan ou un whisky, pour lui préférer une continuité avec l’iPod et l’iPhone, et peut-être aussi afin de composer une singulière conjugaison para-anglaise (I Pad, You Tube, etc.). Il reste que pad, ce bloc-notes que l’on voit dans les legal thrillers américains, est toujours un support pour écrire. De ce point de vue, l’iPad constitue ce que Bergson avait appelé « le supplément d’âme [23] », une espèce de substitut ou d’âme de réserve, étant donné que, comme nous allons le voir dans un instant, il y a une analogie profonde ou bien une continuité fondamentale entre l’iPad et la façon dont la philosophie a représenté l’âme. Mais si, en se référant au supplément d’âme, Bergson affirmait que la mécanique déploie une mystique, ce que nous venons de constater est plutôt que la condition de la mystique est la mécanique. Ces archives d’écritures et d’images se trouvant devant nous sous la forme d’un iPad sont le miroir de l’âme, dans un sens bien plus profond que ce que l’on aurait pu dire au premier abord. Voilà ce qu’aurait pu répondre Socrate au peintre dans la discussion sur la forme de l’âme. Voici plutôt ce qu’il a répondu, cette fois dans le compte rendu fait non pas par Xénophon, mais par Platon :

    Socrate. — Je crois que notre âme ressemble à un livre.
    Protarque. — Comment cela ?
    Socrate. — La mémoire, qui à propos d’un même objet coïncide avec les sensations, et les impressions que provoque cette coïncidence, je me les figure, moi, à peu près comme un discours qui s’écrirait dans nos âmes. Et quand ce qui est écrit par l’impression est vrai, le résultat est en nous une opinion vraie accompagnée de discours vrais. Mais, quand cet écrivain qui est en nous écrit des choses fausses, il en résulte le contraire de la vérité.
    Protarque. — Cela me semble évident, et j’admets ce qui vient d’être dit.
    Socrate. — Admets alors encore qu’un autre artisan se trouve en même temps dans nos âmes.
    Protarque. — Lequel ?
    Socrate. — Un peintre, qui succède à l’écrivain et dessine dans l’âme des images de ce que ce dernier y a écrit.
    Protarque. — Quand et comment disons-nous qu’il le fait ?
    Socrate. – Lorsque, après avoir séparé les opinions et les discours de ce qui a été perçu par la vue ou par tout autre sens, on voit d’une certaine manière en nous-mêmes les images de ces opinions ou de ces propos. N’est-ce pas là quelque chose qui nous arrive ?
    Protarque. — Et comment [24] !

    Voici donc la morale de ce premier chapitre : l’âme ressemble à un livre dans lequel s’accumulent des inscriptions, des mémoires et des images. Un livre animé, donc, un animated book, un a-book, pourrait-on dire. Mais autant dire, pour le moment, un iPad.

    Ferraris Maurizio (2014). “Psyché (archéologie)”, in Âme et iPad, collection « Parcours Numériques », réédition de l’italien : Anima e iPad, E se l’automa fosse lo specchio dell’anima ? (Casa editrice Guanda, ottobre 2011), Les Presses de l’Université de Montréal, Montréal, p. 25-50, ISBN: 978-2-7606-3205-9 (http://www.parcoursnumeriques-pum.ca/psyche-archeologie), RIS, BibTeX.

    Dernière mise à jour : 2 mars 2014
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    Réalisé avec SPIP pour la Collection Parcours Numériques aux Editions PUM par Owell.co

    Sommaire
    Notes additionnelles

    [réf12001 : L’odyssée de l’espace (titre original : 2001 : A space odissey) est un film de science-fiction réalisé par Stanley Kubrick et sorti en 1968. Voir la bande annonce du film.

    [vidéo1Extrait de la première partie du film de Stanley Kubrick, 2001 : L’odyssée de l’espace, consacré à l’aube de l’humanité : la découverte du monolithe par la tribu.

    [réf2Il est question ici de la guerre du Golfe qui opposa, en 1990-1991, l’Irak et Saddam Hussein à une coalition internationale réunissant 34 pays et soutenue par l’ONU. En savoir plus.

    [déf1Verba volant, scripta manent : locution latine signifiant « les paroles s’envolent, les écrits restent. »

    [réf3L’avion Stealth, également appelé Stealth Bomber ou Northrop B-2 Spirit, est un bombardier furtif de l’US Air Force ayant réalisé son vol inaugural en juillet 1989. En savoir plus.

    [photoSteve Jobs (et son reflet) présentant le MacBook Air lors de la Keynote de la MacWorld Expo 2008.

    [1Sur la circonstance selon laquelle « psyché » est également le nom du miroir devant lequel se rase et s’entretient Jacques Derrida (dans Psyché. Inventions de l’autre, Paris, Galilée, 1987), qui est probablement à l’origine de mes réflexions.

    [réf6Le mythe d’Amour et Psyché est conté dans les Métamorphoses d’Apulée. Psyché y personnifie l’âme et Éros l’amour. En savoir plus.

    [2Xénophon, Mémorables, tome II, livre III, 10, 3-5, texte établi par M. Bandini, traduit et annoté par L.-A. Dorion, Paris, Les Belles Lettres, 2011.

    [3NdT : En italien, « âme » se dit anima.

    [4Et les dessins animés japonais s’appellent, dans un néologisme, animei, qui dérive d’animeishon, translittération japonaise du terme anglais animation, « animation ».

    [52 Co 3,6 : Nouveau Testament, 2e épître de saint Paul aux Corinthiens

    [vidéo2Maurizio Ferraris définit le terme « homoncule »

    [6Voir G. Ryle, La notion d’esprit (1949), préface de J. Tanney, traduit par S. Stern-Gillet, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 2005

    [réf7Le Cinq Mai (titre original : Il cinque maggio) est un célèbre poème italien écrit en 1821 par l’écrivain milanais Alessandro Manzoni à propos de la mort de Napoléon sur l’île de Sainte-Hélène. C’est l’une des œuvres les plus connues de cet auteur.

    [7J’ai analysé cette mythologie et ces effets dans La filosofia e lo spirito vivente, Rome et Bari, Laterza, 1991.

    [8En accord avec la définition de Derrida. Il vaut la peine d’observer que, contrairement aux interprétations logocentriques qui conçoivent le logos principalement comme langage (typiquement chez H. G. Gadamer, Vérité et méthode (1960), traduit par P. Frouchon, J. Grondin et G. Merlio, Paris, Éditions du Seuil, 1996, troisième partie), logos est à entendre primairement comme « rapport », écriture, enregistrement ; je me permets de renvoyer à mon livre Estetica razionale (1997), nouvelle édition, Milan, Rafaello Cortina, 2011, p. 421-431.

    [9Voir J. Derrida, La pharmacie de Platon, dans La dissémination, Paris, Éditions du Seuil, 1972.

    [réf8Mon cœur mis à nu est un ensemble de notes et de pensées écrites par Charles Baudelaire, qui furent récoltées et publiées en 1864, à titre posthume, sous forme de recueil. Lire le recueil dans son intégralité.

    [10Œuvres complètes, texte établi, présenté et annoté par C. Pichois, 2 vol., Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1975-1976, vol. I, p. 706. Passage dont sont extraites ces deux phrases : « De l’Obsession, de la Possession, de la Prière et de la Foi. | Dynamique morale de Jésus. | Renan trouve ridicule que Jésus croie à la toute-puissance, même matérielle, de la Prière et de la Foi. | Les sacrements sont des moyens de cette dynamique. | De l’infamie de l’imprimerie, grand obstacle au développement du Beau. | Belle conspiration à organiser pour l’extermination de la race juive. | Les juifs Bibliothécaires et témoins de la Rédemption. »

    [11Voir M. McLuhan, Pour comprendre les médias (1964), traduction de J. Paré, Paris, Éditions du Seuil, 1968.

    [réf9À noter que Marshall Luhan classe en fait le téléphone parmi les « médias froids ».

    [12Voir G. Vattimo, La société transparente (1989), traduit par J.-P. Pisetta, Paris, Desclée de Brouwer, 1990.

    [déf2Ces termes ont été développés par Descartes. La res cogitans signifie littéralement « chose qui pense » (cf. Descartes, Méditations Métaphysiques, II, 6). Dans le dualisme cartésien, cette expression se réfère à l’esprit en opposition à...

    [déf3... la res extensa, littéralement la « chose étendue », expression avec laquelle Descartes fait référence au corps (cf. Descartes, Méditations Métaphysiques, I, 9).

    [13Platon, Gorgias, 493a : « Notre sôma (corps) est un sêma (tombeau) » ; voir aussi Cratyle, 399c-400d.

    [14C’est le sujet traité avec beaucoup de références et de profondeur philosophique par G. Deleuze dans Différence et répétition, Paris, Presses universitaires de France, 1968.

    [déf4Le Credo (en latin, « je crois ») est un terme utilisé pour nommer la version latine du Symbole des apôtres, profession de foi chrétienne reprenant les principes de la foi tels que transmis par les Apôtres et utilisée dans les églises catholiques ou protestantes occidentales. En savoir plus.

    [15W. Allen, « Thus Ate Zarathustra », The New Yorker, 3 juillet 2006.

    [citationCette citation est extraite de l’ouvrage An Essay Concerning Human Understanding (Essai sur l’entendement humain)(livre 2, chapitre 1) écrit par John Locke et publié en 1689. Lire le chapitre.

    [réf10L’Homme-Machine est un ouvrage de Julien Offray de La Mettrie publié en 1747.

    [16NdT : « Orba di tanto spiro » où spiro (« souffle ») signifie également « esprit ».

    [17NdT : « Immemore » dans le poème de Manzoni, qui en italien signifie « sans mémoire ».

    [18« C’est quelque chose de grand que la puissance de la mémoire. Une sorte d’horreur me glace, ô mon Dieu, quand je pénètre dans cette multiplicité profonde, infinie ! Et cela, c’est mon esprit ; et cela, c’est moi-même », saint Augustin, Confessions, traduit par M. Moreau (1864), X, xvii, § 26. Lire le texte en intégralité. Là où il vaut la peine de relever l’équivalence entre mémoire (soit letter) et esprit. J’ai largement traité la relation entre identité et mémoire dans Mimica. Lutto et autobiografia da Agostino a Heidegger, Milan, Bompiani, 1992.

    [19J’étudierai de façon détaillée cette question dans le prochain chapitre. Il vaut désormais la peine d’observer que Gerald Edelman, dans The Remembered Present : A Biological Theory of Consciousness, New York, Basic Books, 1989, a élaboré une théorie de la constitution de la conscience précisément à partir de la mémoire.

    [20Pour une présentation d’un état du débat sur identité personnelle et éthique, on peut lire l’article « Personal Identity and Ethics » de David Shoemaker sur la Stanford Encyclopedia of Philosophy.

    [21H. Bergson, Matière et mémoire, Paris, Alcan, 1896.

    [22E. Mach, L’analyse des sensations. Le rapport du physique au psychique (1903), traduit par F. Eggers et J.-M. Monnoyer, Paris, Jacqueline Chambon, 1996.

    [déf5Hysterêsis est un substantif grec qui signifie « retard » (cf. adj. histeros qui veut dire « suivant » ou « qui vient après »). En savoir plus sur Wikipédia ou sur le CNRTL.

    [réf11Il est ici fait référence au texte de Sigmund Freud, « Remémoration, répétition, et élaboration » (1914). Ce texte est publié en français dans La technique psychanalytique, collection « Quadrige », chez les Presses Universitaires de France (2007). En savoir plus.

    [vidéo4Fin 2009, les rumeurs font rage autour du lancement d’un nouvel appareil Apple pour l’année 2010 : le MacTablet.

    [23H. Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion, Paris, Presses universitaires de France, 1948, chap. IV. Citation p. 329-330 : « Ne nous bornons donc pas à dire, comme nous le faisions plus haut, que la mystique appelle la mécanique. Ajoutons que le corps agrandi attend un supplément d’âme, et que la mécanique exigerait une mystique. Les origines de cette mécanique sont peut-être plus mystiques qu’on ne le croirait ; elle ne retrouvera sa direction vraie, elle ne rendra des services proportionnés à sa puissance, que si l’humanité qu’elle a courbée encore davantage vers la terre arrive par elle à se redresser, et à regarder le ciel. »

    [24Platon, Philèbe, traduit par J.-F. Pradeau, Paris, Flammarion, coll. « GF », 2002, 38e-39b.

    Contenus additionnels : 6 contenus

    • Maurizio Ferraris présente la première thèse de son livre : la lettre est la condition de possibilité de l’esprit

    • Maurizio Ferraris définit le terme « homoncule ».

    • Définition du terme « logos » selon Jacques Derrida

    • Définition du terme « dualisme » en philosophie

    • Bibliographie du Chapitre 1 - Psyché (archéologie) du livre Âme et iPad

    • Analyse de texte du chapitre avec Voyant Tools

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