Âme et iPad
  • Maurizio Ferraris

Introduction

« Ce que nous appelons l’âme »

    L’essentiel de ce que je vais dire se trouve dans ce poème de Vittorio Sereni, Interview d’un suicidé. Celui-ci parle d’une rencontre imaginaire avec un mort, un suicidé, le jour de ses funérailles dans son village, Luino [carte], et des remords, des traces et de ce phénomène complexe qu’est la survie. Ce poème me suit depuis au moins vingt ans et dit ce que je vais essayer d’articuler en six chapitres, en tournant autour de quatre mots clés : âme, iPad, intentionnalité et documentalité.

    Le premier mot, « âme », est connu de tous, mais il n’est pas évident de savoir de quoi il s’agit ni même si cela existe. Les vers de Sereni ont le mérite de suggérer quelque chose à cet égard : ils s’ouvrent par une définition étrange mais vraie de l’âme, « un spasme de remords », et se terminent par un appel très fort à la lettre : tout ce qui au final fait un homme dans son pays, ce n’est que peu de lettres déposées dans des archives. Au-delà de ça, il ne reste rien, comme si, des générations dont il ne reste ni traces ni noms, rien ne pouvait survivre.

    Le deuxième mot, « iPad », est lui-aussi connu de tous (ou au moins d’une grande partie d’entre nous) et il n’y a aucun doute que la chose à laquelle il se réfère existe même si, comme pour l’âme, il n’est pas évident de savoir ce que c’est (un ordinateur ? une espèce de petite télévision ? Certainement pas un spasme de remords puisque pour l’instant, mais pas nécessairement pour toujours, les machines n’en ont jamais fait l’expérience même si, comme nous allons le voir, elles ont pu en provoquer).

    En outre, et contrairement au mot « âme », le mot « iPad » existe depuis peu et pourrait devenir archaïque sinon arcane dans peu de temps. Bref, si je ne voulais pas dater ce livre, il suffirait de l’appeler « âme et automate » et je dirais par là ce que je veux dire. Mais l’on perdrait l’effet d’époque auquel, après tout, je tiens.

    Le troisième mot, « intentionnalité », semble particulièrement obscur. En effet, dans le langage commun, assaisonné d’un soupçon de langage juridique ou de legal thriller où l’on disserte d’homicides intentionnels et préterintentionnels, il indique le fait de vouloir accomplir une action, en pleine conscience de ses propres intentions. Mais, dans le langage philosophique qui exhume sa signification de la scolastique médiévale, « intentionnalité » signifie quelque chose de partiellement différent : le fait d’avoir des représentations dans nos esprits [1]. Ce n’est pas la même chose, même s’il est clair que le fait d’avoir l’intention d’étrangler un parent, c’est-à-dire l’intentionnalité, au sens philosophique du terme, est conditionnelle au fait de prendre la résolution, ou d’avoir vraiment l’intention, d’étrangler un parent, c’est-à-dire l’intentionnalité au sens habituel et juridique du terme. En définitive, depuis que le monde est monde, ce que nous appelons habituellement les « idées », soit les images que nous avons dans nos esprits, sont vues comme la cause des actions. Mais, récemment, le philosophe John Searle [2], a fondé son ontologie sociale sur l’hypothèse selon laquelle il n’y aurait pas que l’intentionnalité individuelle, soit les représentations que nous avons en tant qu’individus singuliers, mais aussi une intentionnalité collective, qui nous guiderait dans la construction de la réalité sociale. Admettons que je donne une conférence sur « Âme et iPad » : le fait que je parle et que quelqu’un m’écoute, par exemple, serait le résultat d’une intentionnalité collective établissant que je suis l’intervenant, que les autres sont le public, que le contexte est une rencontre publique, etc. Ces objets sociaux existent seulement parce que les participants et moi-même croyons que ces mêmes objets existent (pour un castor qui pénétrerait par accident sur les lieux, il n’y aurait ni conférencier, ni public, ni conférence).

    Bien, c’est ici et à ce propos — après « âme », « iPad » et « intentionnalité » — que je souhaiterais introduire le mot « documentalité » [vidéo1] qui est de loin le moins connu de ceux rappelés ici. Il s’agit d’un néologisme que j’ai inventé il y a quelques années [3] et qui m’est utile pour affirmer, parmi d’autres choses, que ce que Searle voit comme une « intentionnalité collective », en posant à la base de la société une qualité occulte, peut au contraire être lu comme une composante tout à fait manifeste du monde social : le fait qu’il y ait des textes, des documents partagés et également des pratiques traditionnelles équivalentes à des textes, par exemple dans l’étiquette, l’éducation et les rites des sociétés sans écriture. De l’apprentissage des bonnes manières de table aux livres sacrés en passant par les codes juridiques, les contrats, les promesses ou les écriteaux « peinture fraîche », des inscriptions internes ou externes conditionnent notre comportement et déterminent cette convergence d’intentionnalités individuelles que Searle réinterprète comme intentionnalité collective, qui est donc, selon l’hypothèse que je suis en train de défendre, dans les textes bien avant d’être dans les têtes.

    Ce plaidoyer pour la documentalité se fonde sur une thèse plus générale, assumée comme fil conducteur du livre au complet, et qui est très simple. On se trompe en présupposant quelque chose comme un esprit derrière les lettres sur lesquelles serait tissée la réalité sociale — le monde des promesses, paris, mariages et enterrements — et qui plus justement constituent la réalité institutionnelle — le monde des parlements, des impôts et des marchés. Ces réalités grandissent et s’autoalimentent sur les bases d’un système d’inscriptions qui, en permettant la fixation des actes publics que nous accomplissons de façon plus ou moins consciente, contribuent à la création des significations et des contraintes sociales. Un être humain qui n’a ni langage, ni habitudes, ni mémoire, c’est-à-dire un être privé d’inscriptions et de documents, pourrait difficilement cultiver des intentions, des sentiments ou des aspirations sociales. Nous grandissons par l’imitation et, au fur et à mesure, cette mimèsis engendre ce qui semble un comportement spontané : une conscience et des significations. C’est en ce sens qu’il y a une primauté de la lettre sur l’esprit ou, plus exactement, que l’esprit est une modification de la lettre, une dérivation : s’il n’y avait pas la lettre, il n’y aurait pas ce sous-produit de la lettre qu’est l’esprit, de même que, s’il n’y avait pas de mémoire, il n’y aurait pas cet effet collatéral de la mémoire qu’est la pensée.

    J’imagine une objection légitime : afin de donner voix et sens à ces documents, quelque chose telle une âme devrait bien être nécessaire, un apparat d’écriture et d’enregistrement comme pourrait l’être un iPad ne suffit pas ! En d’autres termes, il y a bien une différence entre l’âme et l’iPad. C’est certain : les vendeurs de tablettes vendent des dispositifs techniques et non des âmes. Cela n’est toutefois pas un argument pour croire que l’âme puisse être quelque chose comme un petit fantôme, un homoncule (petit homme) trépignant qui en soufflant sur les lettres les rend vivantes et produit des intentionnalités individuelles et collectives. Non, les choses ne se passent pas comme ça. Même à l’intérieur de notre âme — si l’argument que je vais essayer de déployer est valide —, il y a quelque chose comme un document, une inscription, une tabula sur laquelle se forme ce que nous appelons « pensées », « intentions », « conscience ». D’où la production de structures sociales et, avec elles, de documents manifestes, rites, traditions, c’est-à-dire de l’intentionnalité collective. Comment est-ce possible ?

    C’est pour répondre à cette question, soit au fatras de la conscience, de la société et de « ce que nous appelons l’âme », que j’ai pensé faire appel à l’iPad, fort d’une illumination d’Ernst Jünger : « La technique ramène constamment, comme par un ascenseur, une quantité de choses des premiers âges [4]. » Cette phrase suggère un point essentiel : la technique et ses dispositifs ne sont pas une déviation par rapport à la norme ou à la nature humaine, mais plutôt une amplification, une stylisation et une manifestation éminentes. Alors, un renversement est possible. Au lieu de regarder la technique à travers les yeux de l’humain, regardons l’humain à travers les yeux de la technique ou, plus précisément, essayons de ne pas nous laisser conditionner par l’idée selon laquelle, entre l’humain et la technique, il y aurait une différence essentielle. Cela n’est pas du tout évident et je vais essayer de le démontrer. En regardant un iPad, ou son ancêtre, la tablette de cire des Grecs ou des Romains, nous n’assistons pas à une aberration du cerveau où l’esprit, l’homoncule précisément, se trouverait emmêlé dans un réseau de lettres mortes. Bien au contraire, comme dans une anamorphose, nous reconnaissons que notre esprit est en dernière analyse un appareil d’écriture.

    De là le ton que j’ai essayé de donner à ce travail. Au lieu de louer les progrès de la technique [5] ou de les condamner, au lieu de viser exclusivement les mutations qu’ils comportent, j’ai pensé insister sur leurs capacités de révélation, de manifestation de ce qu’il y a, que ce soit en bien ou en mal. En ce sens, l’ontologie de l’actualité, l’attention face aux changements, doit être conçue en premier lieu comme une ontologie à travers l’actualité, c’est-à-dire avec la conscience que dans la mutation et dans l’altération se manifestent l’essence, la structure [6]. Voilà donc ce que je vais essayer d’articuler dans les pages suivantes, dans un développement qui rappelle les Méditations métaphysiques [réf1] — dirais-je en paraphrasant Descartes, vu qu’en effet il s’agit des mêmes sujets, d’âme et de machines, et de communication entre la matière et l’esprit —, mais qu’avec plus de sens on pourrait intituler « révélations philosophiques » afin non seulement d’éviter des comparaisons désavantageuses, mais afin surtout de suggérer le lien entre technique, révélation et pensée. J’anticipe brièvement ces révélations qui sont médiatiques sans être ésotériques, dans le sens où elles viennent de ce médium — de cette addition de médias — qu’est la technique.

    La première révélation, « Psyché », articule une thèse que, par son ampleur, nous pouvons tranquillement considérer comme une forme d’archéologie : la lettre est la condition de possibilité de l’esprit. Ainsi, je souhaite affirmer qu’il ne s’agit pas de voir dans l’esprit quelque chose de volatil et de séparé de la matière, mais plutôt de le concevoir comme le résultat des inscriptions, des enregistrements, à l’intérieur et à l’extérieur de nous, soit (en donnant raison à ce que les philosophes appellent « hylémorphisme ») de quelque chose dont la matière et la forme sont inséparables.

    La deuxième révélation, « Tabula », se présente comme « physiologie » du moment où elle produit une théorie de l’esprit qui en reconnaît la nature plastique, comme l’affirment les neurosciences contemporaines par exemple, et rappelle que cette conception est déjà présente dans l’image de l’esprit comme une tablette de cire. Dans ce cas, la révélation consiste à dire que la tabula est la condition de possibilité de la pensée.

    La troisième s’intitule « Iter » parce qu’elle défend la thèse selon laquelle l’itération (et l’enregistrement qui la rend possible) est l’essence de la technique. De ce point de vue, la technique apparaît sur-ordonnée à la distinction entre organique et mécanique, dans le sens, tout à fait évident et banal, où dans l’organique nous pouvons trouver des itérations et des enregistrements, soit des technologies et des automatismes. Cela paraît évident dans le cas de la tabula : la mémoire est sans aucun doute organique, mais elle se prête à une représentation mécanique, précisément comme une tabula. Et elle est avant tout quelque chose de technique ; en d’autres termes, on pourrait affirmer (s’il est vrai que l’enregistrement est la condition de possibilité de la technique) qu’elle est la mère de toutes les techniques.

    La quatrième révélation traite de « sociologie », ici aussi dans son sens étymologique, c’est-à-dire déroulant un discours sur la société. C’est pour cette raison qu’elle est intitulée « .doc », cette extension ayant envahi nos vies depuis un peu plus de deux décennies. Lors de cette invasion, nous n’avons pas assisté à l’irruption des extraterrestres, mais à la manifestation d’un élément ayant toujours été au centre du monde social, comme sa condition préalable : le fait qu’il y ait des enregistrements, inscriptions et documents sans lesquels la société ne pourrait pas exister. C’est ce que, comme je le rappelais plus haut, j’ai proposé d’appeler la « documentalité » du monde social, d’où je tire la thèse selon laquelle la documentalité est la condition de possibilité de l’intentionnalité collective.

    La cinquième est la plus « cartésienne » des méditations ou révélations que je propose, et elle concerne la psychologie, la doctrine de l’âme. Dans ce cadre, j’essaierai, avec une stratégie peu originale, de substituer au dualisme entre âme et corps ce que les philosophes appellent le « monisme ». Le monisme est une théorie unitaire qui, en accord avec ce qui a été articulé dans les révélations précédentes, voit précisément dans la trace — ces impressions que Descartes même reconnaissait comme des caractéristiques de l’esprit [7] — non pas juste un support de l’esprit qui aurait sa place ailleurs et séparément, mais la base du raisonnement et de cette forme de penser et de sentir particulièrement cruciale qu’est la conscience. C’est ce que j’ai essayé de synthétiser en intitulant le chapitre « Automate » et en déroulant la thèse selon laquelle nous sommes des automates spirituels mais libres, c’est-à-dire des automates tellement compliqués que nous ne savons pas que nous le sommes.

    La sixième révélation concerne l’eschatologie, soit le discours sur la fin et sur la fin de l’âme et son éventuelle survie après la mort. La thèse indique que l’esprit survit à la lettre, et (me confrontant à la résurrection chrétienne et à la momification égyptienne qui nous offrent autant de théorisations d’un esprit ressuscitant ou survivant comme corps), je tire les conséquences de la reproposition de l’interprétation matérialiste de l’esprit (collectif et individuel) offerte dans les cinq premières révélations, je propose une hypothèse de survie post mortem comme survie des traces que nous laissons. Je l’ai donc intitulée « Corpus » afin d’indiquer à la fois le corps charnel et cet autre corps, non pas spirituel mais littéral, que nous emmenons avec nous, par exemple dans notre iPad, soit tous les enregistrements et les documents qui nous ruinent l’existence et la rendent en même temps possible en la mettant quelque peu à l’abri de son évanescence.

    Turin, 13 juin 2011

    REMERCIEMENTS

    Comme dans beaucoup d’autres occasions, mais pas par habitude, c’est-à-dire avec une reconnaissance accrue de la patience ou de l’abnégation dont ils ont fait preuve à mon égard, je remercie Tiziana Andina, Carola Barbero, Cristina Becchio, Cesare Bertone, Maria Teresa Busca, Elena Casetta, Anna Donise, Pietro Kobau, Daniela Padoan, Alessandro Salice, Vincenzo Santarcangelo, Raffaella Scarpa, Daniela Tagliafico, Enrico Terrone et Giuliano Torrengo, qui ont accepté de lire et de corriger ce texte avec générosité de temps et d’idées.

    Ferraris Maurizio (2014). “Introduction « Ce que nous appelons l’âme »”, in Âme et iPad, collection « Parcours Numériques », réédition de l’italien : Anima e iPad, E se l’automa fosse lo specchio dell’anima ? (Casa editrice Guanda, ottobre 2011), Les Presses de l’Université de Montréal, Montréal, p. 15-24, ISBN: 978-2-7606-3205-9 (http://www.parcoursnumeriques-pum.ca/introduction), RIS, BibTeX.

    Dernière mise à jour : 1er mars 2014
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    Réalisé avec SPIP pour la Collection Parcours Numériques aux Editions PUM par Owell.co

    Sommaire
    Notes additionnelles

    [carteSituation géographique de Luino en Italie

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    [1Voir A. Voltolini et C. Calabi, I problemi dell’intenzionalità, Turin, Einaudi, 2009.

    [2La construction de la réalité sociale (1995), traduit par C. Tiercelin, Paris, Gallimard, 1998.

    [vidéo1Maurizio Ferraris explique le mot « documentalité »

    [3Documentalità. Perché è necessario lasciar tracce, Rome et Bari, Laterza, 2009.

    [4E. Jünger, La cabane dans la vigne. Années d’occupation. 1945-1948 (1958), traduction par H. Plard, Paris, Christian Bourgois, 1980, révisée par J. Hervier, dans Journaux de guerre, tome II : 1939-1948, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2008, p. 897.

    [5« Et il ne faudra pas s’étonner si le pin ou le chêne viennent à produire du lait ou du miel ou même à danser à l’air d’une valse. Tant la puissance des alambics, des cornues et des machines rivales du ciel a grandi déjà, et tant elle grandira dans les temps à venir », Leopardi, Palinodie, traduit de l’italien par Eugène Carré, Paris, Allia, 1997 (« Né maraviglia fia se pino o quercia | Suderà latte e mele, o s’anco al suono | D’un walser danzerà. Tanto la possa | Infin qui de’ lambicchi e delle storte, | E le macchine al cielo emulatrici | Crebbero e tanto cresceranno al tempo | Che seguirà »).

    [6Sur ce point, je me permets de renvoyer à mon livre Sans papier. Ontologia dell’attualità, Rome, Castelvecchi, 2007.

    [réf1Méditations métaphysiques (texte intégral), Descartes, 1673

    [7Il faut en outre remarquer que, pour Descartes, la nature humaine est telle étant donné qu’elle garde sur elle la marque de son créateur : « la marque de l’ouvrier empreinte sur son ouvrage », « nota artificis operi suo impressa », Œuvres, édition de C. Adam et P. Tannery, 12 vol., Paris, Éditions du Cerf, 1897-1913, vol. IX, p. 40 ; vol. VII, p. 51.

    Contenus additionnels : 7 contenus

    • Maurizio Ferraris présente son livre Âme et iPad.

    • Présentation de John Searle et de ses travaux (en) sur le site The information philosopher

    • Maurizio Ferraris explique le mot "documentalité"

    • Conférence de John Searle : langage et ontologie sociale (ang)

    • Ernst Jünger in cyberspace (ang) : site en anglais consacré à Ernst Jünger.

    • Bibliographie de l’Introduction - « Ce que nous appelons l’âme » du livre Âme et iPad

    • Analyse de texte de l’introduction avec Voyant Tools

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