Adophobie Le piège des images
  • Jocelyn Lachance

Ado-techno-xéno-andro-homo-phobie(s)

    Si on aborde depuis longtemps l’adolescence comme un risque sanitaire et social et comme une « crise », l’anthropologie explique en partie cette tendance adophobique : pendant longtemps, dans les sociétés traditionnelles, les plus jeunes étaient intégrés très tôt à la vie des adultes. Enfants, ils travaillaient déjà, occupant une place dans l’économie journalière. Ils étaient aussi amenés à traverser des rites de passage qui venaient symboliser leur avancée dans la vie et marquer éventuellement la prise de leur rôle au sein du groupe. Or, nos sociétés ressortent à la fois renforcées et affaiblies des mutations sociales du XXe siècle : l’individu est plus libre concernant ses choix de vie, mais il doit lui-même faire sa place parmi les autres. Résultat, l’adolescent doit désormais faire des choix et trouver lui-même sa place. Il ne vit plus seulement une indétermination identitaire comme ont pu la vivre autrefois ses grands-parents ou ses parents : il la subit sans modèle précis à suivre, sans voie tracée à prendre. Nos sociétés relayent alors les questionnements vécus individuellement par les jeunes : que deviendront-ils ? Et que deviendront nos sociétés à leur contact ?

    L’adophobie s’amplifie dans une société de la peur et du risque zéro, s’alliant à d’autres phobies qui, à leur rencontre, multiplient leurs effets sur les représentations. Ainsi, à cela s’ajoute parfois la xénophobie. La peur de l’adolescent rencontre la peur de l’étranger lorsqu’il ne s’agit plus de stigmatiser toute une génération, mais bien une minorité visible de la jeunesse. Parce qu’ils sont immigrants ou fils et filles d’immigrés, des adolescents, notamment d’origine arabe ou de confession musulmane, sont victimes à la fois de la stigmatisation à l’endroit de leur culture et de la dévalorisation latente réservée aux plus jeunes. La stigmatisation est double, renforçant ainsi les effets de l’adophobie. En départageant, à partir de critères ethniques ou religieux, les « bons » des « mauvais » ados, il est non seulement possible pour certains adultes de se situer à l’extérieur du groupe des jeunes, à qui ils attribuent parfois le monopole de la violence, mais aussi de séparer les adolescents appartenant à son propre groupe ethnique ou religieux des « autres » ados. En d’autres termes, puisque l’adophobie transforme les jeunes en objets de peur, certains vont chercher plus ou moins consciemment à laver de toute suspicion leurs propres enfants. Il s’agit alors non pas de désigner tous les adolescents comme sources de danger, mais bien certains groupes d’adolescents. En ce sens, l’expression « jeune de banlieue » s’appuie sur ce principe, en supposant cette fois que la division devrait se faire selon le territoire habité par les individus concernés.

    Cette alliance entre xénophobie et adophobie est constamment renforcée par des faits divers, exhibés en images, commentés dans l’urgence, présentés comme les illustrations d’une jeunesse « singulière ». La xénophobie s’exprime aussi dans un contexte adophobique lorsque l’origine des comportements adoptés par des adolescents est attribuée à une provenance étrangère, le plus souvent anglo-saxonne. Entre autres exemples, le binge drinking [1] (Angleterre), les neknominations [2] (Australie) et le slut-shaming [3] (États-Unis) ont tous été présentés dans les médias français et québécois comme des phénomènes « étrangers », en adoptant parfois une rhétorique proche de celle de la contamination. Dans un monde globalisé et connecté, les jeunes générations seraient à la merci des mauvaises influences ayant pour origine d’autres cultures. Une fois de plus, la polarisation entre adolescence en danger et adolescence dangereuse s’applique, mais en départageant les jeunes d’ailleurs et d’ici, les uns étant présentés comme les victimes des autres.

    L’androphobie, la peur des hommes en général et du désir masculin en particulier, partage avec l’adophobie cette tendance à considérer dans plusieurs cas les adolescentes comme des victimes naturelles et les adolescents comme des agresseurs potentiels. Ainsi, la peur pour les adolescentes est parfois renforcée par la peur des adolescents, en raison des représentations conservatrices des rôles sexués, confinant les filles dans une position de faiblesse et maintenant les garçons dans une position de force. Plus encore,

    « l’une des causes de la répression sociale du désir féminin (et plus particulièrement adolescent) trouve son origine dans le “discours de protection” qui règne à l’heure actuelle et qui a pour objet de protéger les filles et les enfants du désir masculin, perçu comme dangereux et irrépressible [4]. »

    Les mises en scène de la nudité sur Internet semblent d’abord faire peur lorsqu’elles concernent les jeunes filles exposées au regard des hommes. L’exemple de cet adolescent américain de 17 ans amené devant les tribunaux pour avoir échangé des sextos avec sa copine illustre bien cette rencontre de l’androphobie et de l’adophobie, ce jeune garçon ayant été le seul à être accusé d’avoir enfreint la loi [5].

    L’homophobie constitue l’une des craintes les plus répandues, sévissant dans divers milieux, entraînant au mieux l’exil d’adolescents hors de leur famille et, au pire, le suicide de certains d’entre eux parmi les plus fragilisés. Ainsi la peur de l’homosexualité, omniprésente dans nos sociétés, s’accorde avec l’adophobie, les plus jeunes devenant parfois — mais trop souvent — les cibles privilégiées de la haine de parents qui ne supportent pas l’altérité sexuelle. Une fois de plus, le sentiment d’une sexualité qui échappe au contrôle de l’adulte favorise un sentiment d’insécurité, les homophobes se sentant le plus souvent menacés par la visibilité de l’homosexualité, qu’ils considèrent comme malsaine parce qu’elle s’inscrirait en contradiction avec les lois de la nature, notamment celle de la procréation. À cette homophobie s’est ajoutée récemment la transphobie, la peur des adolescents refusant l’adoption d’un genre ou s’impliquant dans des démarches de changements de sexe [6], comme en ont témoigné les manifestations pour dénoncer la diffusion du film Tomboy [7] dans des écoles françaises en 2014 [8].

    Ces phobies sociales renforcent des représentations profondément négatives de l’adolescence, à nouveau considérée par nombre de personnes comme un problème de société. Comme l’explique depuis plusieurs années le sociologue Michel Fize, la jeunesse a été observée et décrite sous l’angle de problèmes socialement construits [9]. À l’ère du numérique, ces discours se réorientent progressivement vers les usages des technologies de l’image et de la communication et la confrontation des jeunes générations à la multiplication des écrans, ainsi que vers tous les comportements qui prennent une forme visible.

    L’adophobie à l’ère du numérique mobilise donc deux dimensions liées aux usages de ces technologies. D’une part, l’appropriation de celles-ci inquiète. Comment contrôler ce que les jeunes en font ? D’autre part, elles rendent visibles certains comportements ; que faire de ces traces ? Pour certains, ces technologies sont alors doublement coupables, d’abord, de produire des espaces qui échappent au contrôle des adultes, ensuite, non plus de révéler, mais de réveiller le déchaînement menaçant de la violence et de la sexualité qui s’expose alors. Dans ce contexte s’amplifie l’idée que les technologies elles-mêmes sont au cœur du problème, même si, dans les faits, elles ne font que révéler les problèmes sommeillant loin des écrans.

    Lachance Jocelyn (2016). “Ado-techno-xéno-andro-homo-phobie(s)”, in Adophobie. Le piège des images, collection « Parcours numériques », Les Presses de l’Université de Montréal, Montréal, p. 125-129, ISBN: 978-2-7606-3719-1 (http://www.parcoursnumeriques-pum.ca/ado-techno-xeno-andro-homo-phobie-s), RIS, BibTeX.

    Dernière mise à jour : 3 novembre 2016
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    Réalisé avec SPIP pour la Collection Parcours Numériques aux Editions PUM par Owell.co

    Sommaire
    Notes additionnelles

    [1Laure Pelé, « Le « binge drinking », un phénomène venu d’outre-Manche », Le Parisien, 19 janvier 2008.

    [3Dounia Malki, « Adolescents : Slut-shaming, le nouveau phénomène dangereux », Au Féminin, 13 janvier 2013.

    [4Marie-Ève Lang, « L’“agentivité sexuelle” des adolescentes et des jeunes femmes : une définition », Recherches féministes, vol. 24, n. 2, 2011, p. 189-209, p. 199.

    [6Thierry Goguel d’Allondans, Ados LGBTI, Presses de l’Université Laval / Chroniques sociales, 2016 (à paraître).

    [9Michel Fize, Le livre noir de la jeunesse, Paris, Presses de la Renaissance, 2007.

    Contenus additionnels : 2 contenus

    • Bibliographie de « Ado-techno-xéno-andro-homo-phobie(s) »

    • Documentaire « Judith Butler, philosophe en tout genre », Les Ateliers du Réel / Arte, 2006 (52 min.)

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