Adophobie Le piège des images
  • Jocelyn Lachance

De la mobilité métaphorique des images

    Dans le contexte inédit du numérique, l’adophobie s’appuie sur une logique qui s’exprime depuis longtemps dans les sociétés occidentales. Cette logique s’appuie sur l’intolérance des sociétés envers la violence, qu’elle soit tournée contre les autres ou contre soi-même. La violence dérange lorsqu’elle est visible, émergeant dans un espace et un moment où elle est normalement proscrite. Or, l’adolescence suppose en elle-même un espace et un moment où la violence est difficilement admissible : l’espace du corps et le moment de la croissance que nos sociétés aimeraient protéger de toutes formes de débordements et de dangers. Mais au-delà de cette « traditionnelle » et « insupportable » violence juvénile, c’est désormais « l’insupportable » image de celle-ci qui participe au renouvellement de l’adophobie.

    Les images d’une violence adolescente produites par des adolescents possèdent des caractéristiques que les actes de violence ne contiennent pas en eux-mêmes. S’ils s’inscrivent dans l’espace et dans le temps, s’ils ont lieu quelque part et sont circonscrits dans la durée, les mises en scène numériques de ces mêmes actes se déracinent aisément des lieux et des moments où elles ont été réalisées : elles circulent dans tous les espaces imaginables, se démultiplient au besoin, se visionnent jusqu’à la limite du supportable. En d’autres termes, les images numériques incarnent en elles-mêmes l’idée d’un possible débordement de la violence, elles accomplissent métaphoriquement ce que les adophobes craignent : que la violence juvénile se propage, qu’elle se réalise en quelque sorte, qu’elle se déchaîne, car ces images se transportent au-delà des groupes d’ados auxquels les individus ne veulent pas s’identifier. Elles transmettent la peur d’une contagion. Pendant longtemps, l’adophobie était fondée sur la crainte que se reproduise et que s’étende la violence juvénile au seuil de sa porte, tout près de chez soi, dans son école, sur son lieu de travail. De nos jours, l’adophobie s’élargit à la peur que cette violence se reproduise là où elle peut atteindre son témoin, c’est-à-dire n’importe où, à la condition qu’elle soit filmée ou photographiée, puis diffusée.

    Si les images youth-made de la violence ne sont pas fixées dans l’espace, elles ne le sont pas non plus dans le temps. Faire disparaître les traces d’une vidéo virale est fort compliqué, comme si la durée de vie d’une image était éternelle, n’ayant de fin que lorsqu’il n’existe plus de spectateurs pour la faire vivre. Malgré diverses mesures de contrôle, comme le blocage de sites et la surveillance des réseaux sociaux, il demeure difficile d’empêcher des images de survivre. L’adophobie se trouve alors renforcée par cette nouvelle inscription de la violence dans le temps de l’image, une nouvelle temporalité, qui non seulement rend visible une part de cette violence sur des écrans, et donc dans des espaces démultipliés, mais qui la rend visible assez longtemps pour forcer les adultes à la voir. Ces traces de violence ne sont pas seulement produites pour être vues, elles sont destinées à imprégner la mémoire. Si ces images sont parfois perçues comme des preuves visuelles de la violence juvénile, elles seront aussi, dans l’avenir, des documents disponibles pour en faire le bilan.

    Cette mobilité métaphorique des images (au sens où elles ne véhiculent pas les actes de violence qu’elles documentent, mais seulement le « reflet » de ceux-ci) favorise la résurgence d’une adophobie latente et lointaine, la peur ancestrale qu’une nouvelle génération d’enfants ne remette en cause l’ordre social, voire moral, de la société des adultes. Il incombe alors aux différentes sociétés de s’assurer de la permanence de cet ordre. La multiplication des écrans participe au sentiment de dispersion, de contagion, de dissémination, d’explosion de la violence en images qui, souvent, semble être interprété comme le déchaînement d’une violence véritable. Pourtant, ce ne sont que des images qui circulent, accompagnées de commentaires dont l’origine importe d’être examinée en permanence, car ce sont des paroles qui donnent un semblant de sens à des histoires dont seuls les principaux protagonistes, les adolescents eux-mêmes, connaissent les détails. Or, les effets de cette mobilité métaphorique de l’image n’impliquent pas que la violence et parfois la mort. Ils concernent aussi la sexualité.

    Lachance Jocelyn (2016). “De la mobilité métaphorique des images”, in Adophobie. Le piège des images, collection « Parcours numériques », Les Presses de l’Université de Montréal, Montréal, p. 79-81, ISBN: 978-2-7606-3719-1 (http://www.parcoursnumeriques-pum.ca/de-la-mobilite-metaphorique-des-images), RIS, BibTeX.

    Dernière mise à jour : 3 novembre 2016
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