Adophobie Le piège des images
  • Jocelyn Lachance

Le djihad en images

    Les attentats de janvier 2015 en France [1] ont remis sur le devant de la scène médiatique la question du djihad et, indirectement, celle de l’existence d’une jeunesse en quête de sens. Interrogé au sujet des techniques de négociation avec les terroristes au moment même où se déroulaient les deux prises d’otages, le fondateur du Groupe d’intervention de la Gendarmerie nationale, Christian Prouteau, a évoqué sur France Info que malgré l’expertise des forces d’intervention, la prévention s’imposait, en se demandant d’abord et avant tout pourquoi des jeunes de pays occidentaux se laissent de plus en plus souvent happer par des idéologies radicales les menant directement à la mort. Le déficit de sens dont souffre une partie de la jeunesse contemporaine a alors légitimement été évoqué, permettant, au passage, de tracer des parallèles possibles avec d’autres voies parfois empruntées par des jeunes en grande souffrance pour trouver une réponse à leur sentiment de ne pas exister [2]. En effet, le phénomène n’est pas sans rappeler l’entrée d’ados fragilisés dans des sectes proposant une régulation souvent stricte des comportements, l’assignation de rôles et d’un statut auréolé sous le signe de l’élection. Il évoque aussi la participation de ces jeunes en quête de sens aux crimes commis par des gangs de rue, leur donnant l’opportunité d’appartenir à un groupe qui, paradoxalement, les contrôle et les protège. Si la question du djihad réactualise celle de l’exploitation de la souffrance, notamment des plus jeunes, elle implique aussi une interrogation sur le rôle joué par les images dans l’embrigadement des plus vulnérables et dans le renforcement de l’adophobie [3].

    Les images produites par les djihadistes — mettant en scène des jeunes récemment partis combattre au Moyen-Orient — procèdent de l’héroïsation de la voie proposée. Pour les garçons, ces images peuvent d’ailleurs être lues comme des propositions de nouveaux rites de virilité [4]. Dans tous les cas, la mise à l’épreuve proposée s’entoure d’un discours idéologique qui redonne un sens à la trajectoire individuelle : le sacrifice de sa personne est envisageable dans la mesure où le groupe perdurera. Véritables outils de propagande, ces images sont des mises en scène dissimulant aux regards des jeunes spectateurs convoités la vérité de l’endoctrinement, le point de non-retour que les recrues franchiront dans l’humiliation et la violence imposées par les djihadistes. Ces images dissimulent d’ailleurs le sens profond des actes de barbarie que les jeunes djihadistes doivent commettre lors de leurs séjours à l’étranger [5] ; les meurtres et les mises à mort auxquels ils sont forcés de participer peuvent difficilement trouver un sens à l’extérieur du groupe auquel ils appartiennent dorénavant. À la fuite éventuelle du nouveau djihadiste loin du groupe d’appartenance correspond alors une perte de la justification des actes commis, et donc une actualisation difficile du sens de ceux-ci lorsqu’est rejeté l’environnement qui en consolide l’acceptation.

    Dans un monde connecté, la souffrance d’une partie de la jeunesse n’est plus exploitable seulement dans son environnement immédiat — comme elle l’était encore hier par les gangs de rue et les sectes —, mais aussi « à distance ». L’image d’un adolescent isolé dans sa chambre, le visage plongé dans la lumière de son écran d’ordinateur, les yeux en présence du contenu haineux, n’est que partielle, car elle peut faire oublier que l’embrigadement ne se résume pas à un contact avec des images. Si la radicalisation est possible à l’échelle individuelle, si l’histoire de la plupart des djihadistes est marquée par leur rencontre avec des contenus haineux via les technologies de la communication et par des renforcements idéologiques via la consommation d’informations orientées vers l’héroïsation, elle se caractérise aussi par l’adhésion à une parole qui fait sens à leurs yeux. Les images apparaissent alors comme des intermédiaires efficaces pour contacter et convaincre des jeunes. En bref, c’est la superposition des mots et des écrans — et non les écrans seuls — qui finit par jouer un rôle significatif dans leur adhésion à un discours de violence qui les mènera même à nier leur propre individualité.

    L’art de la visibilité est l’une des particularités du djihadisme contemporain. Contrairement aux gangs de rue ou aux sectes, qui le plus souvent attirent dans leurs filets de futurs membres dans la plus grande discrétion, les djihadistes, eux, font de la visibilité un art de la propagande et un instrument de la peur. Ils s’affirment clairement et ouvertement comme des interlocuteurs susceptibles de répondre aux questions de jeunes, simplement curieux de l’actualité, ou cherchant plus sérieusement, dans des propositions radicales de sens à l’existence, des avenues qu’il est possible d’emprunter pour obtenir une reconnaissance. Les images jouent ainsi un double rôle : elles effraient ceux que le discours idéologique et les actes de barbarie rebutent, mais attirent possiblement ceux que la prise de risque stimule. L’idée d’une héroïsation conjure chez certains le sentiment de ne pas exister. Ils imaginent déjà leur reconnaissance dans une autre société, contrairement à celle qu’ils habitent et qui peine à leur faire une place satisfaisante. La propagande provient alors d’une polarisation entre ceux qui refusent catégoriquement et ceux, plus rares, que la proposition intéresse.

    Si cette polarisation s’explique notamment par l’horreur que rendent visible des images de décapitations et d’autres actes barbares, elle semble parfois se transposer dans des dimensions insoupçonnées de nos sociétés, en élargissant le débat jusqu’à séparer radicalement les « pour » des « contre ». Ainsi, les attentats de Paris en janvier 2015 ont révélé le partage généralisé de l’idée selon laquelle le terrorisme est inadmissible et que les meurtres perpétrés étaient condamnables, mais ils ont également permis de souligner que des espaces de débat sont nécessaires pour des sujets auxquels tous les acteurs doivent être conviés à s’exprimer, y compris les plus jeunes. L’exemple de la minute de silence proposée dans les écoles françaises — et le traitement médiatique entourant le refus de certains adolescents de se prêter au rituel républicain [6] — a révélé le rejet de certains adultes d’entendre la voix discordante de jeunes également bousculés par les événements. Une fois de plus, le sens du comportement de ces adolescents a été largement interprété dans les médias comme un acte antirépublicain, parfois même comme une menace latente, permettant à une certaine adophobie de s’exprimer à nouveau, alors que la position — politique ? — de ces jeunes aurait dû ouvrir à l’échange.

    Lachance Jocelyn (2016). “Le djihad en images”, in Adophobie. Le piège des images, collection « Parcours numériques », Les Presses de l’Université de Montréal, Montréal, p. 71-74, ISBN: 978-2-7606-3719-1 (http://www.parcoursnumeriques-pum.ca/le-djihad-en-images), RIS, BibTeX.

    Dernière mise à jour : 3 novembre 2016
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    Réalisé avec SPIP pour la Collection Parcours Numériques aux Editions PUM par Owell.co

    Sommaire
    Notes additionnelles

    [1Il s’agit ici des attentats qui ont eu lieu entre le 7 et le 9 janvier 2015 à Paris et en banlieue parisienne : à la rédaction du journal Charlie Hebdo, contre un agent de police et dans un supermarché cacher. Pour en savoir plus.

    [3Dounia Bouzar, Comment sortir de l’emprise « djihadiste » ?, Paris, Éditions de l’Atelier, 2015.

    Jocelyn Lachance, Yann Leroux, Sophie Limare, Selfies d’ados, Presses de l’Université de Laval / Chroniques sociales, collection « Adologiques », 2017 (à paraître).

    [5Dounia Bouzar, Comment sortir de l’emprise « djihadiste » ?, Paris, Éditions de l’Atelier, 2015.

    Contenus additionnels : 2 contenus

    • Denis Jeffrey et al., « Jeunes et djihadisme. Les conversions interdites », Presses de l’Université Laval, coll. « Adologiques », 2016

    • Bibliographie de « Le djihad en images »

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