Adophobie Le piège des images
  • Jocelyn Lachance

Quand des adultes popularisent des images proscrites

    L’intérêt des médias pour les neknominés [1] souligne la participation, jour après jour, d’adultes au jeu de la valorisation de ces « exploits » pourtant dénoncés. En effet, des médias, hésitant à reprendre explicitement des extraits tirés de sites de partage de contenu comme YouTube, se servent néanmoins massivement dans le répertoire des vidéos disponibles pour nourrir l’actualité. C’est ici l’un des paradoxes qui soulèvent le plus d’interrogations : des adultes popularisent à grande échelle les vidéos produites par des adolescents, tentant ainsi de dénoncer leur diffusion par les jeunes concernés. En d’autres termes, des adultes commettent le délit qu’ils condamnent.

    En évoquant le battage médiatique créé sur le Web par la diffusion de certaines images, des chaînes de télévision sont devenues les complices d’« exploits » qui ne demandent qu’à être diffusés. En ce sens, l’exemple de « Serge le Lama [2] » met en cause le rôle et la responsabilité de nos sociétés dans la valorisation « d’exploits » flirtant avec l’incivilité. À Bordeaux, en 2013, cinq jeunes éméchés ont « emprunté » à un cirque un lama qu’ils ont ensuite baladé dans la ville. La diffusion sur les réseaux sociaux de photos célébrant leur « exploit » a fait fureur, au point que les propriétaires du cirque ont finalement décidé de retirer leur plainte, comprenant rapidement la publicité dont ils bénéficiaient [3]. Ainsi, en quelques jours, le comportement de ces jeunes multipliant les infractions à la loi a été louangé sur Internet et à la télévision, leur éphémère célébrité leur ayant même permis d’échapper à la plainte du directeur du cirque. Dans un consensus généralisé, la popularisation de ces images par des adultes a été tolérée par d’autres adultes jouant le rôle de spectateurs curieux, ceux-ci invitant ceux-là à regarder les images ou à les retrouver sur le Net. Une tribune de choix est offerte à ce qui fait fureur, provoquant même parfois la répétition des prises de risque précisément parce qu’elles donnent à certains adolescents l’attention dont ils avaient besoin. L’efficacité de leur démarche est ainsi confirmée, ce qui les encouragera peut-être à recommencer. En bref, de nombreux yeux se tournent vers une scène enfin disponible pour ceux et celles qui en cherchent précisément une.

    En popularisant des mises en danger, des adultes redonnent également la prévalence aux images au détriment des mots. En proposant au grand public la vidéo comme premier contact avec des phénomènes comme les neknominations, des médias privilégient une rencontre chargée d’émotion plutôt qu’un recul analytique. En d’autres termes, en exposant la violence filmée plutôt qu’en en décrivant le sens, ils ouvrent la porte à des interprétations s’appuyant sur des affects et des impressions subjectives, plutôt que sur des faits ou une réalité empirique. Ils encouragent aussi la persistance de l’adophobie : au lieu de prendre la parole pour analyser et ainsi mieux comprendre les vidéos diffusées, ils favorisent la fascination de celui qui témoigne d’un épisode de violence mise en scène qui, bien souvent, le déconcerte.

    Non seulement la rediffusion de ces images par les médias est paradoxale, mais elle renforce éventuellement le sentiment d’invulnérabilité présent chez certains adolescents animés par le goût du risque. En fait, en insistant, sans autre explication, sur la dimension profondément dangereuse de telles prises de risque, la dramatisation l’emporte et rappelle que les pratiques concernées sont des occasions parfaites pour se mettre à l’épreuve. Des auteurs comme Patrick Peretti-Watel [4] ont déjà souligné que le rappel de la dangerosité aux individus attirés par le goût du risque les encourage parfois à passer à l’acte, et même à récidiver. C’est le cas des silhouettes noires plantées en bordure de route pour établir l’emplacement des accidents mortels survenus : si cet avertissement décourage les moins téméraires, il semble, paradoxalement, encourager ceux qui désirent se mettre à l’épreuve. Rien de mieux pour ces derniers qu’un terrain effectivement dangereux pour prouver leur maîtrise en relevant un défi. En insistant sur les risques liés à la pratique des neknominations, voire sur les dangers de mort, certains discours rappellent donc aussi aux jeunes qu’il s’agit d’un moyen efficace de se mettre en danger. Les mondes numériques sont alors présentés comme les territoires par excellence de la prise de risque.

    Les adolescents ne sont pas les plus grands diffuseurs d’images mettant en scène leur violence — qu’elle soit tournée vers les autres ou vers eux-mêmes. Paradoxalement, en voulant attirer l’attention du grand public sur ces images, des journalistes participent aussi à leur diffusion à grande échelle par cette incitation plus ou moins explicite à « aller voir ». Ainsi, des adultes sont devenus les principaux diffuseurs des comportements qu’ils dénonçaient. Les exemples sont nombreux. Le 20 janvier 2014, dans la région de Lausanne en Suisse, une bagarre éclate entre des adolescents provenant de deux lycées. Tandis que les rivaux s’affrontent, un adolescent, à la fois complice et témoin, filme la scène et diffuse la vidéo en ligne. À l’instar des médias de la plupart des pays occidentaux, les journalistes suisses se sont emparés de l’événement, mais surtout de la vidéo, qu’ils ont à leur tour rendue disponible, cette fois sur leur propre site. Des adultes se sont ainsi octroyé le droit de rendre publiques des vidéos mettant en scène des actes de violence commis par des adolescents, au moment même où les médias condamnaient cette diffusion par les jeunes auteurs de la vidéo.

    Cela renforce par le fait même une représentation tronquée d’une génération entière. Loin de la réalité empirique d’une jeunesse assez bien dans sa peau, l’insistance des médias sur des cas isolés de débordement résulte d’un sentiment de plus en plus généralisé que nos sociétés assisteraient à l’émergence d’une génération particulièrement violente. Les spectateurs sont abandonnés à l’inquiétude que provoquent en eux des images arrachées de leur contexte et, par conséquent, à un vide de sens qui les laisse perplexes. L’adophobie les entraîne à l’intérieur d’un cercle qui tend à se réduire : parce que ces spectateurs ont la volonté de comprendre, les « preuves » visuelles les touchent et les choquent ; ils sont alors sensibilisés, mais le plus souvent aussi, inquiétés. Les voici devenus paradoxalement diffuseurs directs ou indirects de ces images qu’ils dénoncent, concourant à les surexposer.

    Lachance Jocelyn (2016). “Quand des adultes popularisent des images proscrites”, in Adophobie. Le piège des images, collection « Parcours numériques », Les Presses de l’Université de Montréal, Montréal, p. 44-47, ISBN: 978-2-7606-3719-1 (http://www.parcoursnumeriques-pum.ca/quand-des-adultes-popularisent-des-imag (...)), RIS, BibTeX.

    Dernière mise à jour : 3 novembre 2016
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    Réalisé avec SPIP pour la Collection Parcours Numériques aux Editions PUM par Owell.co

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    • Droit à l’image sur Internet - Dossier complet, blogue de l’Agence CSV

    • Bibliographie de « Quand des adultes diffusent des images proscrites »

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