Adophobie Le piège des images
  • Jocelyn Lachance

L’adophobie policière

    Les espaces numériques et les espaces publics sont l’objet d’une surveillance constante, accrue depuis quelques années, dans l’objectif notamment de limiter les interactions juvéniles qui échapperaient au contrôle de leurs aînés. Si certains adultes racontent encore aujourd’hui la liberté dont ils jouissaient à l’époque de leur propre adolescence, errant dans les rues le soir, nombre d’entre eux s’inquiètent, voire s’indignent désormais, d’apercevoir de jeunes adolescents traînant sans surveillance aux mêmes heures. En ce sens, le sentiment d’insécurité a découlé, au fil des décennies, d’une transformation des représentations collectives des adolescents. Ces derniers seraient en danger, par exemple, lorsqu’ils quittent la maison tard le soir, suspects et éventuellement dangereux lorsqu’ils flânent dans les lieux publics à des heures « inhabituelles ». Dans ce contexte, l’occupation de l’espace par les adolescents semble soumise à l’injonction d’une justification, ce qui va parfois jusqu’à banaliser l’intervention des policiers et qui n’est pas sans entraîner des conséquences sur les rapports entre les jeunes et les forces de l’ordre.

    L’adophobie n’est pas toujours la première des craintes à s’exprimer au sein de la rencontre entre adultes et jeunes. Par contre, elle se révèle parfois comme l’allié privilégié d’autres formes de discrimination, notamment celle consistant à juger les personnes en fonction non pas de l’âge, mais du territoire qu’elles occupent. En ce sens, derrière l’adophobie se cachent d’autres phobies sociales. Plus précisément, à la représentation négative entretenue à l’égard de certains quartiers se superpose une représentation spécifique de la jeunesse, ce qui a pour effet de transformer les adolescents occupant certains lieux en cibles privilégiées pour exprimer un malaise qui dépasse le contexte des rapports intergénérationnels. Les confrontations entre forces de l’ordre et jeunesse des quartiers populaires témoignent alors de la convergence de malaises multiples, dont l’adophobie s’accommode : sur fond de conflits intergénérationnels s’exprime aussi un clivage territorial, séparant géographiquement deux mondes avec ses adultes et leurs enfants. L’adophobie est alors mobilisée plus ou moins consciemment afin d’alimenter la peur des « banlieues ».

    En France, les travaux du sociologue Sebastian Roché [1] soulèvent des questions légitimes. Selon ses recherches, 34 % des adolescents n’ont pas confiance en la police, et 40 % considèrent les policiers comme racistes et agressifs. Seulement 62 % de ces jeunes affirment leur faire confiance. Cette méfiance significative s’enracinerait dans des expériences concrètes vécues par les jeunes enquêtés, témoignant de la conséquence sur les représentations d’une surveillance des espaces publics par les policiers : un adolescent sur quatre aurait été contrôlé dans la rue alors qu’il s’y promenait à pied ou en deux-roues. 8 % déclarent avoir été contrôlés sur leur vélo ou leur scooter, 15 % se seraient fait contrôler dans la rue, dans un parc, sur une place ou dans un hall d’immeuble. Parmi ceux disant passer très souvent leur temps libre au bas des immeubles, 47 % ont affirmé avoir été victimes de harcèlement de la part des policiers. À cet effet, les chercheurs remarquent que la confiance s’effrite fortement dès que les répondants déclarent avoir été l’objet d’un contrôle dans la rue (35 % contre 69 %) ou de tout autre contact à l’initiative de la police [2]. L’enquête souligne à la fois le rapport de force qui anime les relations adultes/ados et la délégitimation progressive des policiers par des jeunes.

    Le malaise soulevé par Roché et son équipe nous rappelle que si l’adophobie policière n’est pas un fait objectif, elle existe au moins dans la représentation de certains jeunes. Parmi eux, plusieurs se considèrent comme des cibles privilégiées des policiers, les victimes d’une adophobie qui s’exprimerait par un traitement injuste à leur égard. En s’attardant un peu plus longuement sur les résultats de l’enquête de Roché, il s’avère d’ailleurs que ce sont, au final, des jeunes investissant plus que les autres les espaces publics qui sont contrôlés et qui font l’expérience de l’intervention policière. En d’autres termes, à l’heure de la multiplication des « espaces interdictionnels », le sentiment d’une adophobie chez les jeunes s’appuierait sur des expériences de confrontation entre jeunes et adultes dans des lieux publics. Cette adophobie ne prendrait cependant pas seulement sa source dans de telles rencontres. Mais elle ne s’exprimerait pas non plus seulement dans les discours d’adultes : elle s’immiscerait parfois dans les interprétations de certains jeunes qui en dénoncent alors indirectement l’existence. Des ados courent ainsi le risque de sombrer dans cette voie qui colore de noir même les zones grises. Il importe donc également de s’interroger sur l’intériorisation, voire le caractère instrumentalisé de la stigmatisation qui, nous pouvons l’imaginer, s’effectue chez certains adolescents. Si des adultes ont parfois peine à se reconnaître dans la jeunesse contemporaine, des adolescents vivent difficilement avec des représentations négatives, souvent ambivalentes, de certains adultes à leur égard, jusqu’à invoquer une adophobie dont les contours restent difficiles à tracer. À partir de quand, en fonction de quels critères et comment vérifier si des comportements d’adultes sont assurément motivés par une adophobie plus ou moins consciente ?

    Cet exemple souligne que les rencontres entre les adultes et les adolescents sont toujours des représentations que les uns construisent au sujet des autres. Celles des plus jeunes reposent à la fois sur des expériences « directes » de rencontre et « indirectes » de confrontation des adultes aux « images » multiples de la jeunesse. Les expériences directes concernent la rencontre des adultes avec des adolescents, sur leurs lieux de travail (lorsque les premiers sont des professionnels de l’adolescence), mais surtout au sein de leur famille (lorsqu’ils sont parents, beaux-parents). Elles participent à l’élaboration de représentations à partir de deux principes fondamentalement biaisés : il s’agit d’interpréter des comportements visibles et des paroles d’ados côtoyés au quotidien, puis, à partir de ce qui est vu, entendu et retenu, de décrire sommairement ce qui a été perçu, voire d’y trouver un sens. D’emblée, de nombreux filtres interprétatifs s’imposent, lesquels sont amenés par les positions de chacun, leurs rôles et leurs statuts, la qualité des relations familiales, marquées par la complicité, l’autorité, ou encore les missions orientant les professionnels. Par la suite, ces expériences directes, mais partielles, invitent certains à des généralisations hâtives, en leur faisant supposer que les constats produits seraient représentatifs de la population jeune dans son ensemble. Comme l’illustre l’exemple de la rencontre entre policiers et jeunes, l’adophobie des adultes et le sentiment des adolescents d’en être victimes peuvent naître d’expériences directes ou être renforcés par elles. Mais des expériences indirectes participent aussi à la construction de ces représentations : ainsi, les discours qui circulent viennent confirmer ou encore permettent de nuancer, voire d’infirmer ce qui est vécu dans le quotidien. Parfois produits par des experts (sociologues, psychologues, psychiatres, médecins), ces discours prennent aussi la forme de retours d’expérience. C’est le cas lorsque des professionnels partagent leur vécu auprès de leurs collègues.

    À ces discours s’ajoutent des mises en scène d’adolescents produites par des adultes ou par les ados eux-mêmes et dont la réception est marquée par une caractéristique intrinsèque des images. En effet, l’ambivalence de la photo et de la vidéo en tant que moyens qui à la fois déforment et révèlent la « vérité » invite les individus à des interprétations qui, le plus souvent, semblent confirmer ce qu’ils pensaient déjà. En d’autres termes, cette ambivalence autorise chacun à rejeter la « preuve visuelle » lorsque celle-ci ne s’accorde pas à ses certitudes ou, au contraire, l’invite à trouver dans ces mêmes images une preuve rassurante confirmant ses impressions, voire ses inquiétudes. Or, puisque l’adophobie renvoie d’abord et avant tout à un sentiment profond de menace, c’est sans surprise que ce qui confirme ce sentiment soit souvent ce qui s’impose davantage. La lecture rationnelle des images semble difficile à réaliser, parce qu’elle ne correspond pas à une recherche plus ou moins consciente de confirmation de son point de vue individuel : elle tend plutôt à mettre l’individu en présence de ses propres contradictions, le forçant ainsi à réévaluer ses représentations en les libérant de ses affects. Au contraire, une lecture émotive des images facilite le renforcement de ce qui est déjà pensé ou cru par des individus qui sont alors confortés dans leurs idées initiales.

    Lachance Jocelyn (2016). “L’adophobie policière”, in Adophobie. Le piège des images, collection « Parcours numériques », Les Presses de l’Université de Montréal, Montréal, p. 65-70, ISBN: 978-2-7606-3719-1 (http://www.parcoursnumeriques-pum.ca/l-adophobie-policiere), RIS, BibTeX.

    Dernière mise à jour : 3 novembre 2016
    Licence Creative Commons
    Cette œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale 4.0 International. Merci de citer l'auteur et la source.

    Réalisé avec SPIP pour la Collection Parcours Numériques aux Editions PUM par Owell.co

    Sommaire
    Notes additionnelles

    Contenus additionnels : 2 contenus

    • Questions Publiques : intervention de Sebastian Roché sur sécurité et délinquance (21 février 2011)

    • Bibliographie de la Partie I : Adophobie et violence

    .