Adophobie Le piège des images
  • Jocelyn Lachance

La dramatisation des selfies

    La médiatisation soudaine des selfies — à l’été 2014 — illustre bien un emballement médiatique qui se traduit par un intérêt permanent pour les dangers apparemment propres à une pratique présentée comme inédite. S’inscrivant dans une longue tradition de l’autoportrait que l’avènement du numérique a simplement démocratisée, les adeptes de selfies ont été rapidement accusés d’exhibitionnisme et de narcissisme, deux termes particulièrement prisés par les médias lorsqu’il s’agit d’aborder les mises en scène de soi sur Internet [1]. Mais au-delà de ces lieux communs, c’est le lien entre la pratique de l’autoportrait numérique et la sexualité — et dans une certaine proportion la mort — qui a été le plus souvent exploité. Des faits divers, allant du décès accidentel d’un jeune se tuant avec une arme en prenant un selfie [2] à celle d’un couple tombant du haut d’une falaise sous les yeux de leurs enfants [3], ont souligné non pas la dangerosité d’une pratique tout à fait bénigne, mais surtout la tendance des médias à dramatiser à tout prix le phénomène. En Grande-Bretagne, certains ont même osé attribuer le suicide d’un adolescent à la pratique compulsive du selfie [4], illustrant une fois de plus la tendance à traquer les expressions, dans les espaces numériques, de l’un des plus grands tabous de l’humanité : la mort [5]. Le selfie est surtout une manière de se situer dans l’espace et dans le temps, de symboliser sa présence dans un lieu ou sa participation à un événement en associant à l’expression de son visage un arrière-plan, ou encore de figer un moment important de son existence [6].

    L’adophobie prend forme même dans les phénomènes les plus banals. Elle encourage ses adeptes à chercher des problèmes au sein de choses présentées comme dangereuses parce qu’elles sont nouvelles. Étant associés à la mort et surtout à la sexualité, les selfies sont devenus pour le grand public l’objet de questionnements, et sont parfois considérés comme les responsables d’une apparente décadence de la jeunesse. Parce que des selfies soulignent un rapport singulier d’adolescents avec la sexualité, cette pratique a bousculé les représentations d’adultes surpris par des mises en scène qui semblent décloisonner les espaces de l’intimité, autrefois bien délimités. En d’autres termes, l’une des raisons de leur inquiétude est la redéfinition des limites circonscrivant la place occupée par la sexualité, longtemps évacuée des espaces publics ou dûment limitée (s’embrasser en public est toléré, mais dans une certaine mesure).

    Si la mise en scène de la nudité a fait l’objet d’une attention médiatique dès l’apparition des médias sociaux, le phénomène du selfie a remis en avant le désarroi de certaines personnes face à la publication en ligne de nus par des jeunes. Une fois de plus, l’accent a été mis sur l’exposition du corps des adolescentes, celui des garçons semblant peu préoccuper le grand public. Dans certains cas, le ton alarmiste des médias est allé de pair avec des raccourcis établissant des liens directs entre la publication en ligne de photos de nudité, les risques de harcèlement et la compromission de l’avenir des jeunes. Les selfies à caractère érotique ou sexuel renvoient dans certains cas à un désir des jeunes filles de faire valider la transformation d’un corps d’enfant en un corps de femme. Le cliché photographique étant destiné à montrer sa féminité, mais surtout sa capacité et son talent à la mettre en scène, le corps devient un support de l’identité. Ainsi est-il utilisé, ciblé, transformé, puis présenté pour exprimer aux yeux des autres une image de soi. De plus, la dimension du risque est importante, il s’agit d’affronter le regard des autres et de s’exposer à un éventuel commentaire cinglant. L’abandon au regard anonyme des internautes, par une jeune fille, d’une image compromettante où elle est reconnaissable peut être qualifié d’ordalie numérique : l’adolescente joue alors le tout pour le tout, s’offrant au hasard de ceux qui la verront peut-être et au risque d’une mort identitaire.

    Au Moyen Âge, l’ordalie était un rite judiciaire consistant à déterminer la culpabilité d’une personne en fonction d’une décision divine, émanant d’une force supérieure qui dépassait l’individu. Une épreuve s’imposait au suspect ; son issue, favorable ou non, n’appartenait qu’à cette force supérieure et venait alors confirmer ou infirmer la culpabilité du suspect. Dans le contexte contemporain, le discours de certains adolescents réactualise l’ordalie [7]. Après s’être mis à l’épreuve individuellement, après avoir affronté la mort lors d’une tentative de suicide, d’une course de voitures, d’une consommation excessive de psychotropes au risque de faire une overdose, des jeunes racontent s’en être remis, à ce moment précis du passage à l’acte, au hasard ou au destin. L’issue favorable de cette mise en danger radicale de soi vient alors confirmer, selon eux — et donc subjectivement —, leur droit de vivre. L’ordalie persiste donc dans les discours des jeunes d’aujourd’hui.

    Celle-ci est réactualisée dans des pratiques numériques pour au moins deux raisons. D’abord, le passage à l’acte ne s’adresse pas à des personnes, mais bien à un regard anonyme, à une « communauté » des internautes pour reprendre les termes de certains. C’est moins la quête d’un retour sous forme de commentaires que l’envie de jeter dans le vide des images compromettantes de soi qui motive ces comportements. Ensuite, par l’intermédiaire des traces laissées en ligne, la personne espère plus ou moins consciemment que d’autres deviendront les témoins de l’expression de la souffrance qui anime son passage à l’acte. Comme une cicatrice, les vidéos ou les photos sont alors des adresses visuelles qui demandent à être découvertes non pas pour être jugées, mais pour révéler aux yeux des autres le message implicite qu’elles dissimulent. Les particularités de l’ordalie numérique sont donc de deux ordres : d’une part, le jeu avec la mort se réalise sur le plan de l’identité, comme si la mise en image du corps facilitait ce glissement ; d’autre part, le risque est effectif à condition qu’il existe une trace visuelle du passage à l’acte, puisque celui-ci consiste en la fabrication et en l’abandon de cette trace. La perte de maîtrise inhérente à l’ordalie s’enlise alors dans une temporalité dépassant de loin celle de l’acte de diffusion, car contrairement à la cicatrice, qui s’efface du corps, la photo ou la vidéo publiée en ligne résiste à l’épreuve du temps.

    Rappelons cependant que la diffusion de telles photos et vidéos est encore loin d’être le fait d’une majorité de jeunes filles [8]. S’il est important de prendre au sérieux le phénomène, d’en explorer le sens pour mieux intervenir auprès des jeunes générations, les commentaires du grand public accompagnant certains articles de presse soulignent l’existence d’une adophobie qui autorise l’expression de lieux communs, renvoyant, une fois de plus, les adolescentes à leur position de victimes ou de provocatrices. Quelques exemples de commentaires sur le sujet rappellent au passage que la violence des mots sur Internet n’est pas l’exclusivité des jeunes :

    « De plus en plus de gamines sans cervelle qui aguichent avec leurs artifices ! ! ! ; Quand on est conne... ; Moi ce qui m’énerve la dedant [sic] c’est que elles s’avent [sic] très bien ce qu’elles font et après si jamais ont [sic] les mates [sic] ou quoi elles vont faires [sic] commes [sic] de si rien n’était, et le pire c’est quand elles sont choqué [sic] j’suis désolé, mais des filles de 16 ans qui s’habille [sic] pour aller en cours en legging avec des sous-vêtement [sic] qui se voit [sic] fort c’est de la provoque [9]. »

    La sexualité adolescente, lorsqu’elle se montre, choque et perturbe ; elle provoque chez certains adultes une incompréhension parce qu’elle souligne le désarroi de ceux-ci, parfois dépassés non pas par les événements, mais par leur difficulté à examiner le phénomène en prenant une distance critique. Elle suscite même la violence de propos diffusés publiquement. Rappelant le phénomène de l’hypersexualisation [10], celui de la diffusion de selfies à caractère érotique ou sexuel suscite des inquiétudes parce qu’il génère une nouvelle visibilité des corps dans des espaces dont les adultes ne maîtrisent pas toujours les codes.

    Traquant sans cesse les nouvelles mises en scène de la sexualité, les médias se sont intéressés en 2014 au « sexfie ». Consistant à diffuser en ligne un « selfie de couple » quelques instants après avoir eu une relation sexuelle, la pratique du sexfie souligne le décloisonnement progressif des espaces où s’exprime la sexualité [11]. Il s’agit une fois de plus de rechercher la validation des amis, qui sont tenus au courant des événements de la vie intime du jeune couple. Cette recherche se banalise dans un monde où la reconnaissance n’est plus seulement un but, mais aussi un moyen. En fait,

    « la présentation de soi (sous la forme de profil, de critères ou de productions choisies) est dans ce cas moins faite dans un but de reconnaissance et d’attestation de soi que jouée comme ressource afin d’obtenir des bénéfices matériels ou symboliques [12]. »

    Le regard de l’autre n’est plus recherché pour obtenir la confirmation d’un statut, mais pour valider la démarche personnelle de l’individu, ses choix, la qualité de ses relations, la direction que prend son existence. Les sexfies sont ainsi des manières de trouver des témoins dans une période de la vie où les implications les plus intimes sont sujettes à des questionnements, à des hésitations et à des incertitudes. Ces mises en scène attirent le regard des autres dans la zone grise où converge ce qui relève du public et du privé.

    Lachance Jocelyn (2016). “La dramatisation des selfies”, in Adophobie. Le piège des images, collection « Parcours numériques », Les Presses de l’Université de Montréal, Montréal, p. 104-110, ISBN: 978-2-7606-3719-1 (http://www.parcoursnumeriques-pum.ca/la-dramatisation-des-selfies), RIS, BibTeX.

    Dernière mise à jour : 3 novembre 2016
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    Réalisé avec SPIP pour la Collection Parcours Numériques aux Editions PUM par Owell.co

    Sommaire
    Notes additionnelles

    [5Des journalistes s’intéressèrent aussi à des ados se photographiant avant d’aller à un enterrement : Caroline Piquet, « Selfies at funerals : non, ces ados ne sont pas choquants », Slate.fr, 31 octobre 2013.

    [6Jocelyn Lachance, Photos d’ados à l’ère du numérique, collection « Adologiques », Québec / Paris, Presses de l’Université Laval / Hermann, 2013.

    [7David Le Breton, Conduites à risque, Paris, PUF, 2002.

    [10Voir le chapitre « De l’hypersexualisation ».

    Contenus additionnels : 2 contenus

    • Jocelyn Lachance, Yann Leroux et Sophie Limare, « Selfies d’ados », Presses de l’Université Laval, coll. « Adologiques », 2017 (à paraître)

    • Bibliographie de « La dramatisation des selfies »

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