Mémoires audiovisuelles Les archives en ligne ont-elles un sens ?
  • Matteo Treleani

Conclusions

    La rediffusion des archives audiovisuelles fait face à de nombreux défis, qu’on peut résumer par deux situations opposées. D’un côté, il y a ce que nous pouvons appeler effet d’incertitude ou, mieux, effet Fellini. Dans Fellini Roma [vidéo1], le réalisateur filme la découverte d’une ancienne maison romaine lors des travaux de construction d’une ligne de métro. Des ingénieurs et des historiens de l’art entrent dans la maison et éclairent avec des torches de splendides fresques anciennes. Ils se rendent cependant vite compte que les dessins sont en train de se désintégrer. L’air, apporté par l’extérieur, entre en contact avec une salle isolée depuis des siècles. Un effet chimique produit la pulvérisation des fresques qui n’étaient pas prêtes à l’exposition à un nouveau système. Fellini représente ainsi le conflit entre l’ancien et le moderne, et son rapport très délicat, où l’ancien risque toujours de se laisser détruire par l’arrivée du nouveau. Pour présenter l’ancien, on finit par le détruire, dans une sorte de principe d’incertitude pervers, où il s’offre au nouveau en risquant son existence en tant que telle. C’est ce que François Hartog (2003 [réf1]) a nommé présentisme, un régime d’historicité où l’on surexpose le temps présent en le renfermant en lui-même, sans relations au passé.

    De l’autre côté, la position opposée peut être illustrée par la controverse autour du lac Vostok, une poche d’eau retenue sous une couche de glace, qui pourrait renfermer des formes de vie millénaires. Sauf que, jusqu’en 2012, les scientifiques se sont empêchés d’aller le vérifier puisque la pénétration de cet espace en aurait altéré l’équilibre [1]. Par souci de ne pas mettre en péril un écosystème très fragile à tout contact avec l’extérieur, on a, pendant plusieurs années, préféré ne pas percer la surface de glace. Entre la connaissance au risque d’altérer pour toujours l’objet et la non-connaissance conservant l’objet dans son statut, on a ainsi préféré la non-connaissance.

    En d’autres termes, l’intégrité s’oppose souvent à l’interprétabilité des objets du passé. Et si ces exemples présentent des questions bien matérielles, nous avons vu que la seule rediffusion d’une archive dans le présent finit par modifier son statut. La rediffusion fait dire au document autre chose que ce qu’il dit et tout l’enjeu de l’éditorialisation réside dans la capacité d’adapter l’ancien au monde moderne tout en sauvegardant certains seuils critiques. Les éditorialisations d’archives semblent être prises entre ces deux extrêmes, un pôle rhétorique et un pôle philologique. Pencher trop d’un côté finit par effacer l’intérêt du document : un excès d’actualité ne peut que neutraliser le caractère passé du document avec pour résultat d’en faire le support d’un discours dénué de fiabilité historique. Mais aussi, les excès du tout numérique et la non-conservation des pellicules, visant à rendre la préservation et l’exploitation plus simples, risquent de détruire matériellement les films du passé. En même temps, le seul fait de projeter une bobine rare l’abîme, souvent sans remèdes possibles. Le fait de voir un film le détruit. Alors qu’à l’opposé, un excès de philologie peut avoir comme effet pervers de rendre le document trop proche, en perdant sa caractéristique définitoire, son caractère étrange et lointain, la difficulté de son interprétation faisant partie de son être en tant qu’archive.

    Entre les deux pôles, alors, l’effet Fellini, soit l’adaptation du passé au présent au risque de sa disparition, et l’effet Vostok, soit la conservation du passé dans le passé au risque de la non-connaissance, il y aurait la possibilité d’adopter une attitude déontologique et éthique vis-à-vis des archives rediffusées. Entre l’archive fermée, mais conservée, et l’archive ouverte, mais dénaturée, l’éditorialisation doit trouver un juste milieu, l’adaptant sans l’altérer et la sauvegardant sans en empêcher l’interprétabilité. L’anthropologie visuelle, tout comme les pratiques de conservation des biens culturels, nous a fourni une solution. L’éditorialisation doit pouvoir expliciter le regard contemporain porté sur le passé ainsi que donner aux usagers les outils critiques pour juger de la fiabilité du discours historique construit autour du document. Cette attitude permet ainsi de voir comment l’éditorialisation s’opère sur le document pour le rendre plus proche de nous, afin de le rendre signifiant et de dépasser l’obstacle de la recontextualisation diachronique.

    Nous pouvons également adopter cette attitude ethnologique pour la remédiation. La recontextualisation devient alors visible et mise en relief. La recontextualisation des archives audiovisuelles ne se résume toutefois pas une forme d’éthique du passé. Il faut pouvoir appliquer ce regard au travail éditorial de la recontextualisation, non seulement du point de vue du contenu, mais également du point de vue de la technique et des stratégies numériques adoptées. La technique n’est pas neutre, elle apporte du sens, mais elle seule ne suffit pas à doter les documents d’un dispositif interprétatif adéquat. Il faut revenir aux fins humaines de la technique, à la technique comme outil, qu’il faut utiliser consciemment. Pour montrer l’effet de la technique, on peut rendre l’utilisation explicite. Une éthique de la technique ou du numérique devrait ainsi s’accompagner d’une éthique du passé.

    Le but de notre ouvrage était, en définitive, d’observer que l’humain est plus qu’important dans l’enjeu du patrimoine, il est incontournable. Affirmer aujourd’hui que l’humain dans le patrimoine culturel n’est pas juste un aspect à considérer, mais l’aspect fondateur et final de toute stratégie et de tout discours sur le patrimoine n’est pas à la mode. Les outils technologiques permettent des avancées extraordinaires dans tous les domaines, culturels ou autres. Leur utilisation a permis une révolution dans l’espace médiatique et celui des archives. Mais ils restent des outils qu’il faut maîtriser dans un cadre culturel et humain. En affirmant l’importance du support dans la transmission des messages, on risque en fait d’oublier de lire le message. Comme l’affirmait Antoine de Saint-Exupéry (1939 [réf2]), « il se forme une piètre idée de la culture celui qui croit qu’elle repose sur la mémoire des formules ».

    Treleani Matteo (2014). “Conclusions”, in Mémoires audiovisuelles, collection « Parcours Numériques », Les Presses de l’Université de Montréal, Montréal, p. 191-194, ISBN: 978-2-7606-3368-1 (http://www.parcoursnumeriques-pum.ca/conclusions), RIS, BibTeX.

    Dernière mise à jour : 11 mai 2014
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    Réalisé avec SPIP pour la Collection Parcours Numériques aux Editions PUM par Owell.co

    Sommaire
    Notes additionnelles

    [vidéo1Fellini Roma est un film du réalisateur italien Federico Fellini, avec Marcello Mastroianni, Anna Magnani et Federico Fellini lui-même (1972). Voir la bande annonce du film.

    [1En effet, la question ne se pose plus dans le milieu scientifique puisque, récemment, une sonde scientifique russe y a été plongée. Voir à ce sujet l’article du site La Recherche (06/02/2012).

    Contenus additionnels : 3 contenus

    • Bande annonce de Fellini Roma de Federico Fellini (1972)

    • Lac Vostok

    • Terre des hommes par Antoine de Saint-Exupéry

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