Mémoires audiovisuelles Les archives en ligne ont-elles un sens ?
  • Matteo Treleani
Chapitre 3

La sémiotique de l’archive

    « Le passé est un pays étranger, écrivait Hartley dans The Go-Between [réf1], les choses se font différemment là-bas. » Comprendre le passé est donc une question de traduction. Le passé est un ailleurs conceptuel, mais aussi un endroit où les choses se font autrement. Hartley territorialise ainsi une temporalité et concrétise la distance historique en distance spatiale et la distance du regard (soit des pratiques que l’on ferait différemment aujourd’hui) en distance culturelle.

    L’analogie avec la traduction permet d’aborder les questions de mémoire et d’archives avec une approche sémiotique. Traduction et réinterprétation donc, entre différents langages parce que dans le passé on utilise un langage qui actualise des références différentes de celles du présent. Et traduction entre points de vue et perspectives temporelles différents. Pour comprendre un document d’archives, il faut le traduire et pour le traduire, on ne peut qu’utiliser le langage du présent. Cette analogie a toutefois ses limites. La traduction se fait normalement in præsentia du texte original : une traduction du latin au français offre toujours la possibilité de revenir au latin pour vérifier la source. La traduction du passé au présent, elle, se fait in absentia. Le passé n’est plus et ne sera plus jamais. Une enquête philologique ne pourra jamais nous donner la version d’origine, ce que l’on pouvait comprendre de la Commedia de Dante au XIVe siècle, par exemple [réf2]. Cependant, l’analogie de la traduction est pertinente au sens d’une traduction culturelle, comme nous allons le voir. Cette dernière, qui s’effectue d’une autre culture à la nôtre, se fait toujours in absentia. Le regard que l’on porte sur une culture autre, qu’elle soit lointaine ou proche, est toujours influencé par sa vision du monde et modifie son objet. La traduction culturelle, comme la traduction diachronique, est régie par un principe d’incertitude qui modifie l’état des choses observées.

    À travers l’analyse d’un exemple, nous allons voir que l’on peut considérer la distance historique comme une distance culturelle, ce qui permettrait d’intégrer la question diachronique dans le cadre d’une approche structurale. Le temps implique d’ailleurs un changement de valeurs qui peut être vu comme un déplacement. Une sémiotique de l’archive et de la mémoire ne peut par conséquent pas faire abstraction d’une sémiotique de la culture. À l’inverse, la mémoire et l’archive sont des objets culturels capables de faire de la sémiotique une étude diachronique, qui tient compte des dynamiques et changements culturels. Ces objets nous aideront ainsi à nous éloigner d’une forme d’averroïsme culturel et d’une vision exclusivement synchronique de la culture, soit une culture qui est en même temps moteur et résultat de l’interprétation. Décrire la problématique de l’archive et du fossé d’intelligibilité dans les termes d’une sémiotique de la culture permettra enfin de mieux comprendre les stratégies de la mémoire comme transmission en considérant les phénomènes culturels comme des phénomènes situés historiquement.

    Les théories sémiotiques de la culture

    Nous avons évoqué une sémiotique de la mémoire comme dépassement des approches phénoménologiques et de sémiotisation de la technique à travers la notion de contexte diachronique du document. Maintenant, définissons de manière holistique comment, précisément, l’on saisit un document, pour voir de quelle manière celui-ci nous renvoie au passé. Nous allons ici convoquer des théories de la culture pour ensuite dessiner un schéma du fossé d’intelligibilité.

    Nous utiliserons la notion de culture de l’anthropologue Clifford Geertz et les notions d’encyclopédie chez Umberto Eco et de sémiosphère chez Juri Lotman (deux concepts similaires, sinon équivalents). Ces notions nous permettent de voir la culture comme un réseau intertextuel. En même temps, il faudra développer ce dernier à partir d’une théorie de la documentalité comme celle de Maurizio Ferraris pour éviter l’hypostase d’une vision de la culture transcendante aux pratiques.

    L’anthropologue Clifford Geertz définit la culture comme « la toile de significations où l’homme est suspendu et qu’il a lui-même tissée » (Geertz, 1973 : 5 [réf3]). Son étude serait non pas une science expérimentale à la recherche de lois, mais une science interprétative qui recherche du sens. Dans l’idée de toile ou de tissu, nous pouvons voir le réseau de liens entre les significations et les objets culturels. Chaque objet et chaque signification renvoient à d’autres objets et à d’autres significations. Cette idée est empruntée à Charles Sanders Peirce, qui affirme que pour comprendre un signe, on le traduit dans un autre signe, à l’aide d’un signe intermédiaire qui permet de les mettre en relation [réf4]. Le réseau constitue une relation nécessaire à la compréhension : pour comprendre il faut traduire, et pour traduire on déploie un réseau d’éléments. Les signes sont donc convoqués en soutien à l’interprétation. On voit ici la nécessité de convoquer d’autres significations pour en comprendre une première. En d’autres termes, un objet culturel est toujours intégré dans un réseau de sens qui le rend intelligible.

    Geertz décrit également l’attitude du chercheur devant l’objet culturel. Initiateur de l’anthropologie interprétative, il explique que l’étude de la culture ne peut qu’être une science qui interprète et non pas une science qui trouve des lois. L’interprétation est une traduction qui vise à expliquer, à mieux comprendre, et non pas à prévoir ou trouver des solutions. C’est-à-dire que la recherche anthropologique ne fait que produire d’autres significations et convoquer des objets culturels pour un accroissement de la connaissance autour d’un domaine. L’étude de la culture ne peut pas faire abstraction de la culture même et de son réseau de sens, elle est forcément impliquée dans cette toile de significations. L’homme et les documents sont suspendus dans ce réseau, mais le chercheur qui approche la culture en fait également partie et il ne peut que le convoquer pour interpréter.

    Umberto Eco a bien théorisé cette idée avec la notion d’encyclopédie. Il s’agit d’un concept complexe et dont le terme peut être trompeur : l’encyclopédie dans ce sens n’a presque rien à voir avec l’ensemble de volumes que nous pouvons acheter dans les librairies. Eco utilise plutôt le terme comme il a été employé par Leibniz : l’encyclopédie serait une bibliothèque en tant qu’inventaire de toutes les connaissances (Eco, 2007 [réf5]). Et vu que la plupart des choses peuvent être vues à partir de perspectives différentes, une vérité peut loger à plusieurs enseignes, selon ses rapports.

    Leibniz pense à une encyclopédie multidimensionnelle où on établit des interconnexions multiples et transversales.
    (Eco, 2007 : 53)


    De l’encyclopédie de D’Alembert [réf6], on retient donc seulement l’idée d’un catalogue hypothétique de toutes les connaissances d’une culture. Ce qui serait impraticable dans une publication. L’encyclopédie n’est qu’une « idée régulatrice » (Eco, 1984 [réf7]), soit l’idée abstraite de l’ensemble des connaissances, la « bibliothèque des bibliothèques ». Eco n’affirme pas que cette « bibliothèque des bibliothèques » a une existence ontologique, mais c’est justement l’hypothèse de son existence qui influence et règle la compréhension et l’interprétation des objets culturels (c’est donc une perspective gnoséologique et non ontologique). Il s’agit, en d’autres termes, d’un postulat sémiotique :

    Tout interprète ayant à interpréter un texte n’est pas tenu de connaître l’encyclopédie dans son entier ; il lui suffit de connaître la portion d’encyclopédie nécessaire à la compréhension de ce texte.
    (Ibid. : 110)

    Le réseau intertextuel

    La culture ou l’encyclopédie globale sont donc aussi l’ensemble des productions culturelles liées entre elles. Cet ensemble influence directement nos interprétations et nos sémioses parce que leur déploiement se stabilise dans nos habitudes interprétatives. Geertz et Lotman (1984 [réf8]) insistent sur le terme de significations, et Eco, tout en associant l’encyclopédie à une bibliothèque des bibliothèques, utilise cette notion pour expliquer des problèmes de sémantique. Ces approches font évoluer l’analyse structurale vers une conception dynamique et pragmatique, le réseau convoqué étant adapté à l’usage qu’on en fait.

    Or, aux fins de cette recherche, il sera utile de considérer ce rhizome (la forme qu’Umberto Eco donne à l’encyclopédie) comme un réseau intertextuel ou, autrement dit, comme une toile de documents, d’inscriptions sur un support physique. Suivant la théorie de la documentalité de Maurizio Ferraris, nous pouvons voir la culture comme le résultat de l’ensemble des documents et non pas les documents comme une matérialisation d’une culture transcendante (Ferraris, 2009 [réf9]). « Ce sont les signes, les textes, les sémioses qui définissent cette dimension du réel que nous appelons culture (et qui est une dimension et non pas le réel). Il n’y a pas de culture — abstraite, idéale ou autonome — qui se matérialise dans des textes, les textes sont la culture », affirme Anna Maria Lorusso (2010 [réf10] ; nous traduisons [1]) en relisant Ferraris afin de définir une approche sémiotique de la culture.

    Au lieu de concevoir un esprit qui, de façon pentecôtiste, descend sur terre et se concrétise en documents, nous devrions penser à des lettres qui donnent vie, dans le monde de la culture, de la psyché et de la société, à un esprit.
    (Ferraris, 2009 : 321 ; nous traduisons)

    Ainsi, Ferraris conçoit une phénoménologie de la lettre fondée sur des enregistrements. Plutôt qu’une intentionnalité collective qui constituerait une réalité sociale se déclinant par la suite dans les objets sociaux, Ferraris pense que ce sont les objets sociaux qui constituent la réalité sociale :

    Les enregistrements, les documents sont les constituants de la réalité sociale. Le collectif consiste en gestes, comportements, inscriptions : choses qui ont à voir avec la notion de document.
    (Treleani, 2012b [réf11])

    Ainsi, sciences des lettres et de l’esprit se trouvent liées.

    Or, chaque recontextualisation est la production d’un discours historique, matérialisé dans un réseau de documents. On ne constitue pas un tel réseau pour rendre exhaustive l’explication du document. On vise plutôt à mettre en avant certains documents au détriment d’autres afin de produire des interprétations fiables. Dans le cas du chien Sophie, il ne s’agit pas de comprendre quelle est la signification du document hors contexte. On ne veut pas voir quels éléments sont nécessaires pour donner la bonne interprétation, mais plutôt utiliser des documents pour produire une bonne interprétation de l’archive. En considérant l’encyclopédie comme un réseau intertextuel de documents, nous prenons donc seulement en compte des signes formés. Au lieu de faire référence à des connaissances abstraites ou subjectives, nous privilégions les connaissances matérialisées dans des documents [2].

    Le point de vue culturel

    On peut résumer la stratégie adoptée vis-à-vis des théories que nous avons brièvement présentées à l’aide de la notion de point de vue culturel. La sémiotique de la culture n’a pas un objet d’étude distinct de la sémiotique traditionnelle. Elle adopte un regard culturel sur ses objets en tissant des liens et en établissant des comparaisons entre des phénomènes. Son approche méthodologique serait par conséquent anti-substantialiste (Lorusso, 2010). Une analyse sémiotique de la culture ne considère pas des objets différents qui peuvent être définis comme culturels, mais elle observe ses objets à travers la perspective culturelle.

    C’est l’approche qu’adopte également Ugo Volli quand il affirme que la sémiotique devrait faire un usage adjectival de la culture (Volli, 2010 [réf12]). Étudier la culture ne signifie pas travailler sur un objet, un substantif, mais adopter un regard culturel sur les objets. Le concept devient un adjectif parce qu’il montre l’optique dans laquelle nous faisons nos analyses et non pas le contenu objectif des objets analysés. L’intérêt d’une sémiotique est justement cette capacité à considérer les phénomènes comme culturels et non pas étudier des phénomènes culturels que nous aurions du mal à définir en tant que tel. Le point de vue culturel sur le numérique a été adopté par exemple par Milad Doueihi, qui relève l’importance de cette dimension par rapport à ce sujet en privilégiant les phénomènes culturels plutôt que la technique dans ses analyses (Doueihi, 2012 [réf13]).

    Concrètement, étudier les phénomènes comme culturels signifie les intégrer dans un réseau de sens et de significations constitué par d’autres phénomènes [3]. Il s’agit d’étudier les objets comme des entités relationnelles qui font sens en fonction du système où ils sont intégrés et de la mémoire dont ils témoignent. Adopter un regard culturel sur les phénomènes observés correspond à considérer les éléments comme signifiants parce qu’ils font partie d’un réseau d’autres éléments. Un document audiovisuel n’aura de sens qu’en rapport avec d’autres documents du même type ou liés. L’utilité sémiotique d’adopter ce regard sur l’archive est alors pragmatique, elle vise à la constitution d’une rhétorique de la recontextualisation.

    Les conditions d’intelligibilité d’un document

    Umberto Eco raconte que lorsque Marco Polo arrive à Sumatra, il voit pour la première fois un rhinocéros (Eco, 1997 [réf14]). Personne n’avait jamais observé un tel animal en Occident, et ne sachant pas de quoi il s’agit, Polo croit reconnaître une licorne. Comme dans la légende, l’animal a quatre pattes et une corne sur le front. Certes, Marco Polo concède que cette licorne a peu à voir avec ses descriptions dans les récits traditionnels. Ce n’est pas un bel animal blanc, mais une « bête laide », grise, avec un profil disgracieux, une peau épaisse et des pattes d’éléphant. Marco Polo, face à un élément inconnu, utilise son encyclopédie pour lui donner du sens. Il met en relation le phénomène avec des connaissances qui font partie de sa culture, comme les légendes de licornes. Dans un principe peircien, chaque connaissance dérive de la connaissance de faits externes et de connaissances précédentes (Peirce, 1934 [réf15]). Eco nous explique que des faits sortent de nos catégories mentales, comme le rhinocéros pour Polo ou l’ornithorynque quand il a été découvert. D’un certain point de vue, les documents d’archives sont des éléments posant des problèmes similaires : nous n’avons pas toujours les bonnes connaissances pour les interpréter.

    Les conditions d’intelligibilité sont ainsi les connaissances et les documents nécessaires pour pouvoir comprendre un objet culturel. Prenons la vidéo qui parle du « déplacement de la tour Eiffel » de 1964. Il s’agit d’un cas limite, utile à prendre en considération parce qu’il montre que des références culturelles sont nécessaires pour comprendre un document et, également, pour en juger la vraisemblance. Chacune des références convoquées est un signe, au sens de Peirce, qui nous permet de mieux comprendre le document en question. Des photos de la tour Eiffel, une page Wikipédia qui décrit l’histoire de sa construction, ou encore des cartes postales, sont par exemple des documents qui peuvent être utilisés pour interpréter la vidéo.

    Convoquer une vidéo de la tour Eiffel des années soixante et une vidéo des années quatre-vingt-dix nous permet de voir que la collocation topographique du monument est toujours la même. Des articles qui en décrivent la hauteur ou le poids, ou seulement d’autres images la représentant seraient suffisants pour mettre en doute la possibilité d’un déplacement. L’événement représenté dans le reportage devient alors très improbable. D’autres références rendent pourtant l’interprétation difficile : une description de l’ORTF [réf16] ou du journal télévisé (dorénavant JT), et donc beaucoup d’autres JT, nous font croire que ce type de vidéo s’accompagne de la promesse d’un monde possiblement authentique. Le JT parle de la réalité ; il ne raconte pas d’histoires de fiction. Le genre du reportage ne correspond pas à celui de la blague ou du mensonge. Ces éléments sont nécessaires à la compréhension, mais ils nous donnent des perspectives différentes du document. Le cas est intéressant parce que ces perspectives deviennent vite contradictoires.

    Or, comme nous l’avons déjà vu, le reportage était un poisson d’avril. Il suffit de voir sa date de diffusion pour le comprendre. Pourtant, cette affirmation elle-même renvoie à une grande quantité de références culturelles. Nous avons vu que les éléments du document sont activés par le contexte, et le cas des blogs qui ont repris l’histoire en se posant la question de sa véridicité démontre que le contexte peut distraire notre attention en laissant des éléments inaperçus (comme la date). D’abord, il faut savoir ce qu’est un poisson d’avril. C’est une blague qui n’existe que dans certains pays. Ensuite, pour lier cette blague à la possibilité qu’un JT en fasse une, il faut avoir vu d’autres JT du 1er avril. France 3, le 1er avril 2009, avait annoncé la déroutante nouvelle que la vitesse de rotation de la Terre avait diminué à cause des éoliennes. Et si ainsi les jours seront plus longs, nous allons tous être plus jeunes [vidéo1]... Avoir vu cette édition du JT et ses commentaires est un autre élément qui nous permet de mettre en perspective le reportage sur la tour Eiffel. Si d’autres JT font normalement des blagues le 1er avril, et que l’information donnée par l’ORTF a l’air bien étrange, il se peut que le reportage soit un poisson d’avril. Cette inférence permet d’ailleurs d’activer des éléments du texte, comme la date ou le fait que parfois le commentateur rigole en posant des questions sur le chantier du déplacement.

    La portion d’encyclopédie convoquée pour comprendre ce document est bien concrète et peut être actualisée à travers un réseau de documents interconnectés. Ce sont les compétences encyclopédiques nécessaires à l’interprétation du document, c’est-à-dire un réseau intertextuel, où la référence à d’autres textes permet de mieux comprendre le document et ses logiques. Les autres documents nous donnent des informations (la hauteur de la tour Eiffel et son emplacement), des connaissances (l’existence des poissons d’avril), des règles interprétatives liées aux genres (l’habitude des JT de faire des poissons d’avril). Le réseau est bien évidemment illimité.

    Nous ne pouvons pas retracer la globalité d’un réseau intertextuel qui pose les conditions nécessaires à l’interprétation. Dans la visée d’une rhétorique de la recontextualisation pourtant, il est utile de voir qu’ajouter un élément au réseau implique un changement dans le parcours interprétatif (par exemple lier la vidéo du déplacement à des vidéos similaires où l’on montre d’autres poissons d’avril de JT). Si construire le réseau nécessaire était impossible et inutile (ce n’est sûrement pas la bonne question à se poser), nous pouvons pourtant manipuler le réseau existant en y ajoutant des éléments pertinents. Le réseau intertextuel a une finalité pragmatique.

    Nouvelle version du fossé d’intelligibilité

    À ce stade, on peut voir le fossé d’intelligibilité comme un manque de références culturelles convoquées à l’époque de diffusion du document. Nous pouvons considérer l’exemple déjà cité du tableau de Francesco Maffei, censé représenter Salomé et Jean-Baptiste jusqu’à l’étude de Panofsky qui révèle les références nécessaires pour comprendre qu’il s’agit de Judith et Holopherne (Panofsky, 1975 [réf17]). La femme porte une épée, comme Judith qui a tué Holopherne, et non pas comme Salomé qui porte la tête d’un saint. La tête est pourtant posée sur un plateau, ce qui ne correspond pas à l’épisode de Judith et Holopherne, mais à celui de Salomé et Jean-Baptiste. La référence nécessaire pour interpréter le tableau est que les têtes coupées des épisodes bibliques étaient normalement représentées sur un plateau dans l’Italie du Nord du XVIe siècle, par transfert culturel de l’épisode de Salomé.

    Pour interpréter le tableau, on convoque alors des connaissances qui appartiennent à un réseau intertextuel. À l’époque de production du tableau, on pouvait faire référence à l’épisode biblique de Salomé et Jean-Baptiste, à l’épisode de Judith et Holopherne, mais surtout aux autres tableaux de l’époque qui représentaient la tête d’Holopherne déposée sur un plateau, sans relation avec l’épisode biblique où la tête est jetée dans un sac. Panofsky montre bien qu’une forme symbolique du XVIe siècle, perdue aujourd’hui, était diffusée grâce à la présence d’autres tableaux représentant des têtes coupées. Il y avait donc un habitus peircien, une habitude interprétative, qui associait la tête coupée de tous les épisodes bibliques à sa représentation sur un plateau. Personne n’aurait eu de doutes sur l’épisode représenté. La femme porte une épée, signe qu’elle a tué l’homme : il s’agit donc de Judith.

    Nous pouvons affirmer que le tableau se trouve transposé dans un réseau intertextuel qui n’est plus le sien. Le fossé d’intelligibilité est ce changement, d’un réseau intertextuel du passé à un réseau intertextuel du présent. Deux portions encyclopédiques différentes ou deux sémiosphères nous font voir le tableau différemment.

    Le paradoxe de l’archive

    Les conditions optimales d’intelligibilité d’un document ne sont donc pas satisfaites pour les documents d’archives. Le passé creuse un fossé qui détache le document de son réseau intertextuel et des autres documents qui auraient été nécessaires pour l’interpréter. En effet, la condition du document d’archives est une condition paradoxale. Elle fait face à ce paradoxe du passé évoqué précédemment. Tout en étant difficilement interprétable, le document est constitutivement en manque de son réseau intertextuel. C’est-à-dire qu’un document devient une archive quand il manque de références culturelles. S’il était noyé dans un réseau actuel, le document manquerait de caractéristiques constitutives : celles d’être une archive et de venir du passé. Le document d’archives est justement le lien qui nous rapproche du passé et c’est à travers lui que nous pouvons en avoir une vision fragmentaire. Pour pousser le schéma du fossé d’intelligibilité à ses limites, on pourrait affirmer que pour reconstruire le réseau intertextuel du passé, il faudrait voyager dans le temps et ramener le document à son époque. Toutefois, même en admettant pouvoir le faire, on tomberait dans une aporie classique : le document ne serait plus une archive. L’archive est telle parce qu’en manque du réseau intertextuel qui l’a produit. Comment poser les conditions d’intelligibilité de quelque chose qui fait du manque de ces conditions sa caractéristique principale ? Transposé dans un réseau qui n’est plus le sien, le document d’archives est déconnecté du monde médiatique et des références qui le rendent interprétable.

    On pourrait affirmer qu’il suffirait de reconstruire le réseau intertextuel du passé pour induire une interprétation proche du passé et fidèle aux contenus du document. L’enjeu de la recontextualisation serait donc un enjeu en premier lieu historique, où une analyse soigneuse du document permettrait de comprendre les références à expliciter pour rendre l’interprétation fiable. On pourrait banalement réduire la question aux notes utilisées lors de l’écriture d’un texte ancien, par exemple.

    Mais le problème majeur, qui a bien été souligné par les études historiographiques, est que nous ne pouvons pas faire abstraction du présent (Ginzburg, 2011 [réf18]). Tout en ayant perdu un réseau intertextuel reconstructible, nous ne pouvons pas oublier le présent. Nous ne pourrions jamais mettre entre parenthèses ce que nous savons de la suite de la guerre d’Algérie quand nous regardons l’allocution du général qui dit « Je vous ai compris » aux pieds noirs en juin 1958, par exemple [réf19].

    Le réseau intertextuel du présent est toujours présent, mais il est aussi toujours dynamique, en modification constante et continue parce que le futur va apporter de nouveaux éléments interprétatifs et en noyer d’autres. Ce changement est par exemple à la base du débat sur la forme de la représentation en Grèce antique chez Vernant (1965 [réf20]). Selon Vernant, la Renaissance aurait porté des formes symboliques, comme celles de la perspective et de la représentation du paysage, qui ont réglé nos habitudes interprétatives et qui n’étaient pas courantes à l’époque des Grecs. Il serait par conséquent difficile de comprendre les Grecs sans se défaire de la Renaissance. On rentre alors dans la question, très débattue en histoire, de la bonne distance.

    Toute recontextualisation est alors, en effet, la production d’un nouveau discours médiatique. En ne pouvant pas faire abstraction des nos connaissances présentes, une rhétorique qui vise à poser les conditions de l’intelligibilité d’un document du passé devra toujours tenir compte du présent. Ce qui nous mène à affirmer que la publication d’un document d’archives équivaut à la production d’un discours médiatique dont la spécificité est une relation privilégiée avec le passé. Il ne s’agit pas seulement de récupérer des références culturelles perdues pour rendre un document intelligible, il faut plutôt donner un sens au document en construisant la relation entre le réseau intertextuel du passé et le réseau intertextuel du présent.

    Il s’agit, autrement dit, de tisser les liens entre le passé du document et le présent de la lecture, à l’aide d’une remédiation et d’une éditorialisation.

    Les enjeux d’une sémiotique de l’archive

    Le problème que nous avons traduit jusqu’ici nous amène sur un territoire typique de la sémiotique interprétative, celui de la commensurabilité entre systèmes hétérogènes, comme le dit Claudio Paolucci, qui consiste à construire « un plan d’opérabilité local qui traduit des éléments hétérogènes d’un domaine à l’autre » (2010 : 248 [réf21] ; nous traduisons [4]). Une sémiotique de l’archive devrait rendre commensurable un document qui appartient à un réseau intertextuel du passé dans un réseau intertextuel du présent, soit construire une sorte de matrice intertextuelle de façon à pouvoir rendre intelligible un élément qui fonde les conditions de possibilité de son interprétation ailleurs.

    Si la sémiotique de la culture opère une traduction entre deux portions encyclopédiques, selon Paolucci, une sémiotique de l’archive aurait le même but. Le changement temporel est un changement en premier lieu culturel, parce qu’il implique une évolution et une modification des valeurs sous-jacentes (nous allons le voir dans l’exemple de la vidéosurveillance). Là où la sémiotique de la culture traduit dans notre langage un phénomène qui est inscrit dans un réseau de significations autres, la sémiotique de l’archive doit traduire le document qui appartient à une portion encyclopédique du passé dans une portion encyclopédique contemporaine. La démarche ethnographique, par exemple, traduit un rituel dans le langage occidental avec la médiation de l’observateur, l’ethnologue. Elle convoque des connaissances de cette culture pour donner un sens au rituel et elle met ces connaissances en réseau dans un langage qui fait référence à un réseau intertextuel autre par rapport au rituel (celui de l’ethnographie, par exemple). Cette démarche correspond à la construction d’un plan de commensurabilité entre réseaux intertextuels différents. La sémiotique de l’archive devrait s’occuper des valeurs d’échange qui permettent le passage d’un réseau à l’autre. Une théorie de la recontextualisation conçue de cette manière serait équivalente à une rhétorique.

    Nous allons mettre en œuvre ces observations dans une analyse, nécessaire pour l’évolution du discours théorique. L’exemple d’un document sur la vidéosurveillance nous montrera que la distance historique et la distance temporelle peuvent être vues comme une distance culturelle. L’écart historique implique un changement dans les valeurs véhiculées par le document audiovisuel, et l’éditorialisation souligne ce changement afin de donner un sens au document dans le présent. Ainsi, la recontextualisation agit comme une énonciation du document. Nous allons analyser deux éditorialisations de ce même document et observer comment deux stratégies rhétoriques mettent en valeur l’écart historique en donnant un sens au fossé d’intelligibilité. L’écart historique est ainsi rendu signifiant [5].

    « La vidéosurveillance comme anticipation »

    Sortie de la guerre, l’Europe rêve de se doter d’un système de vidéosurveillance pour garantir la sécurité dans les rues. Publiée en ligne sur Ina.fr, la vidéo « La vidéosurveillance avant l’heure » est un reportage d’anticipation diffusé le 1er janvier 1947 qui relate la possibilité de diminuer le nombre d’agents dans les rues grâce à un système de caméras. Dans un Paris du futur, les policiers vont pouvoir surveiller les rues depuis leur bureau sur des écrans. Les agents vont intervenir seulement quand un crime a lieu en direct.

    La vidéo a été publiée par l’Ina à l’aide de deux éditorialisations qui mettent en relation le point de vue du passé et le point de vue du présent, en essayant de combler le fossé d’intelligibilité dans la comparaison entre deux points de vue historiques. Nous allons en faire une analyse comparée afin d’en comprendre les enjeux sémiotiques et rhétoriques.

    Première éditorialisation : le Blognote

    La première éditorialisation a été faite sur un blog de l’Ina, le Blognote [6] [réf22]. Nous allons analyser, en suivant les théories de François Rastier, la construction de catégories sémantiques à partir d’éléments pertinents dans un parcours interprétatif (Rastier, 2000 [réf23]). Nous avons vu qu’à travers un système de dissimulation ou renforcement (Rastier, 1987 [réf24]), les éléments de la page actualisent et rendent pertinents des éléments plutôt que d’autres. Nous avons isolé, comme éléments signifiants, le titre, la description documentaire et les mots-clés. Comme on peut le voir, il ne s’agit pas vraiment d’éléments de contexte, mais plutôt d’éléments paratextuels.

    JPEG - 170.6 ko
    Article "Big Brother, version 1947" sur le Blognote de l’Ina
    Article "Big Brother, version 1947" sur le Blognote de l’Ina

    Analyse du document audiovisuel

    La vidéo montre la mise en scène d’un futur hypothétique où les caméras permettront de surveiller les rues de Paris. Les premières images montrent des piétons qui se promènent paisiblement dans la rue. On voit de petites colonnes qui pourraient cacher des caméras et ensuite des agents qui observent des écrans, assis sur des fauteuils. La voix off affirme :

    À la préfecture des fonctionnaires attentifs surveilleront sur de multiples écrans la vie de la capitale.


    On voit ensuite des écrans où des scènes de la vie quotidienne se déroulent tranquillement. Les images illustrent le discours de la voix off.

    Ce préambule construit un monde possible où la vidéosurveillance est une réalité dans la vie quotidienne des citoyens. Une coupure nous mène au contenu d’un écran. Après avoir dépeint une situation possible, le reportage laisse place à une énonciation dont l’instance provient des écrans de la préfecture. Il s’agit d’une fiction, d’une mise en scène, où nous voyons la poursuite d’un voleur, le tout raconté à partir du point de vue des caméras de la préfecture et, par conséquent, de la vidéosurveillance. Ceci vise à donner l’idée que tout ce qui se passe dans les rues de Paris entre dans l’ordre du visible. Même les actes cachés sont potentiellement enregistrés et diffusés dans les écrans pour être de suite contrôlés par les instances censées le faire, des fonctionnaires et non pas des policiers, soit des membres du service public voués au service de la communauté.

    Analysons dans le détail la petite fiction du reportage : des gens courent, la voix off affirme : « Tiens ! Un voleur ! » Les images le montrent qui s’enfuit dans les rues, mais le dispositif nous ramène aux écrans de la préfecture : on se retrouve dans l’instance de l’énonciation/contrôle. La voix off souligne lourdement le dispositif mis en acte par le document :

    Pourquoi d’ailleurs courir après lui ? On le voit si bien sur les écrans se sauver, prendre une rue à gauche, une à droite.


    À ce point le mécanisme fusionne les deux plans de l’énonciation : les fonctionnaires envoient deux policiers en motocyclette pour arrêter le voleur. Ils conduisent les policiers en regardant les déplacements du voleur et en dictant la route à suivre. Il y a une alternance des images des écrans de la préfecture et des images du voleur qui s’échappe et des policiers qui le poursuivent. Une fois que ces derniers l’ont trouvé, ils courent après lui. « Il suffira d’aller à sa rencontre », joue la voix off. La musique atténue la tension. De nouveau à l’intérieur du bureau de la préfecture, les écrans montrent des piétons qui se rencontrent et se saluent en enlevant leur chapeau. Un des « fonctionnaires attentifs » allume une cigarette, satisfait.

    La vidéo convoque deux sentiments, celui de la sécurité et celui du contrôle. Envisageant une hypothèse futuriste, mais vraisemblable (d’anticipation), elle montre la sécurité dans les rues grâce au contrôle. Encastrer la mise en scène à travers les écrans de la préfecture met le spectateur dans l’optique du contrôle. Le spectateur assume le point de vue du contrôleur, il en détient le savoir visuel dans le reportage et il observe les événements en même temps que le « fonctionnaire attentif ». Ce dernier a le seul rôle de surveiller attentivement. La vidéo construit ainsi un monde possible qui se trouve dans un [futur]1 par rapport au [présent]1 de sa diffusion (l’an 1947). Observée en tant que vidéo d’archive, avec le regard d’aujourd’hui, nous ne pouvons que superposer au [futur]1 un [présent]2 (futur par rapport au passé de l’énonciation, mais présent par rapport à la vision actuelle). Le [futur]1 est assez vraisemblable, au point que le [présent]2 réel, c’est-à-dire l’aujourd’hui, présente des éléments très similaires à ceux envisagés dans le reportage. La superposition des mondes possibles montre toutefois une friction qui n’est pas due à la présence ou absence des éléments envisagés (les caméras de vidéosurveillance), mais à la valeur que ces éléments prennent dans le nouveau contexte encyclopédique. Nous allons voir que la remédiation souligne cette friction.

    Le document dans son contexte multimédia

    On peut voir dans le Blognote de l’Ina une double remédiation. La première se trouve dans la mise en scène de la poursuite du voleur dans la fiction que l’on visionne à travers les écrans de la préfecture (qui sont toujours marqués comme tels, le bord des écrans étant toujours visible). Cette fiction montre un futur possible. La deuxième est la remédiation du document sur le site web. Le premier élément est englobé dans une structure qui en délimite l’horizon de sens. Les éléments significatifs du Blognote, en effet, activent une isotopie qui dépasse la sécurité et le contrôle. En particulier, nous pouvons isoler deux thématiques, celle de l’excès du contrôle et indirectement celle du droit à la vie privée. La vidéo est intitulée « Big Brother, version 1947 ». La description continue comme suit :

    Savez-vous que peut-être demain les rues de Paris seront privées d’agents ? Nous sommes en 1947, la loi Loppsi 2 n’existe pas encore et pourtant, la vidéosurveillance est déjà envisagée : des caméras de télévision, quelques fonctionnaires de police attentifs et le tour est joué. Retour vers le futur.

    En premier lieu, le titre « Big Brother, version 1947 » est une référence littéraire à une notion encyclopédique bien connue, celle du Big Brother de George Orwell, dont l’œuvre est intitulée 1984 [réf25]. Curieusement, le roman a été publié juste deux ans après ce reportage, en 1949. Le titre relève une tension entre l’an 1984 et l’an 1947 de la diffusion, il met l’accent sur une référence intertextuelle que l’on ne pouvait pas avoir à l’époque de diffusion et qui représente aujourd’hui la peur d’une société excessivement contrôlée et surveillée. Ce premier élément est une étape du parcours interprétatif qui actualise un noyau du réseau intertextuel contemporain en révélant un changement de valeurs ayant eu lieu dans le temps. Le deuxième élément est la référence à la loi Loppsi 2, qui met le document en relation avec l’actualité de la France, lors de la publication du post sur le blog, où le gouvernement de Sarkozy a proposé une loi sur la sécurité intérieure qui implémente, entre autres mesures, un système de vidéosurveillance dans les villes. La loi a fait l’objet de plusieurs polémiques concernant le droit à la vie privée et la crainte d’une société trop contrôlée par l’État [réf26]. À travers la médiation du Big Brother, un renvoi intertextuel qui représente le changement de valeurs sur le contrôle, on cite un événement contemporain controversé. La valeur du reportage est mise en doute avec la superposition d’une nouvelle thématique qui a ses bases dans l’excès de contrôle. Le post cite en outre la loi du gouvernement en la mettant en doute par transitivité (le reportage est peu fiable parce qu’à l’époque nous ne nous rendions pas compte des conséquences de la vidéosurveillance et pourtant aujourd’hui on revient en arrière avec une loi similaire). L’accent ironique dans la description des « fonctionnaires attentifs » révèle finalement la superficialité de l’anticipation proposée par le reportage.

    Le document, présentant les thématiques du contrôle et de la sécurité basée sur le contrôle, est englobé dans un nouveau réseau intertextuel qui active deux autres thématiques : l’excès de contrôle et le droit à la vie privée. Le rapport entre ces quatre pôles fait surgir le changement valorial qui a eu lieu.

    Seconde éditorialisation : Ina.fr

    La même vidéo publiée sur le site Ina.fr présente un contexte de publication différent et par conséquent une nouvelle éditorialisation.

    JPEG - 143.8 ko
    "La vidéosurveillance avant l’heure..." : vidéo sur ina.fr
    "La vidéosurveillance avant l’heure..." : vidéo sur ina.fr

    Celle-ci englobe le document dans le réseau encyclopédique du présent de la même façon. Ce qui change est sa stratégie rhétorique. On peut lister les éléments significatifs de la remédiation qui ont une influence sur le document. Parmi les éléments paratextuels, il y a le titre et la description de la vidéo. Le titre est : « La vidéosurveillance avant l’heure... » La phrase ne donne pas de jugements de valeur sur le contenu du film, mais elle sous-entend quelque chose grâce aux points de suspension. La description affirme :

    Le film imagine les utilisations et applications de la télévision dans le futur dans différents domaines, ici déroutante anticipation de la vidéosurveillance.


    On décrit le contenu avec un résumé minimal qui laisse toutefois comprendre un changement de valeurs par l’utilisation du terme disphorique déroutante. L’éditorialisation d’Ina.fr, moins directe, n’induit pas un parcours interprétatif préétabli avec des éléments textuels précis, mais elle suggère une interprétation possible en jouant sur les compétences encyclopédiques de l’usager.

    Ina.fr suggère de façon moins directe un parcours interprétatif. Il s’agit du système de recommandations, typique d’autres web Tv ou User Generated Contents comme YouTube. À côté du lecteur vidéo, on peut trouver une liste de vidéos similaires. Le réseau de vidéos proposé par le système de recommandations est une forme de matérialisation des associations intertextuelles, telle que conçue par Lev Manovich (2001 [réf27]). Les associations psychologiques qui restaient implicites dans la lecture traditionnelle sont extériorisées à travers la logique des hyperliens. Parmi les documents auxquels renvoie le système de recommandations, l’on trouve « Dossier : la vidéosurveillance un système efficace, mais controversé [réf28] », un reportage de France 3 où l’on critique le système par rapport au droit à la vie privée et l’on met en doute son utilité [réf30]. Une autre vidéo donne une vision opposée de la question. Il s’agit de « Lutte anti-terroriste et vidéosurveillance », un reportage de 2007 de France 2 où l’on exprime l’utilité du système qui a facilité l’arrestation de quelques terroristes [réf31]. Le système de recommandations active un réseau intertextuel où les controverses autour du thème de la vidéosurveillance sont soulignées et valorisées.

    Là où la première éditorialisation activait des compétences encyclopédiques à partir d’un tissu que nous pouvons appeler textuel, des éléments de la page, donc, la deuxième éditorialisation matérialise des associations intertextuelles et par conséquent des renvois à d’autres documents. L’éditorialisation d’Ina.fr est une concrétisation du réseau intertextuel et elle rend commensurable le document grâce à la présence de documents, et donc de nœuds encyclopédiques, qui montrent l’écart entre le réseau intertextuel du passé et le réseau intertextuel du présent. Ce faisant, ils le valorisent et produisent un plan de commensurabilité qui unit le présent au passé dans la différence.

    Le document et les seuils d’opérabilité

    À partir des deux éditorialisations, nous pouvons voir deux approches ou positions sémiotiques [7]. Les deux sont présentes dans chaque remédiation tout en étant développées de façon différente. Elles sont deux points de vue sur la recontextualisation du document, qui voient cette dernière comme la négociation d’une tension entre l’objet-document et le réseau intertextuel et structurel dans lequel il est intégré. Cette dualité va nous permettre d’observer le document par rapport à ses seuils d’opérabilité, parce que la remédiation fait du document quelque chose d’autre, elle l’utilise d’une certaine manière, mais dans le cadre de certaines limites. Le document appartient à une collectivité qui n’est plus là et, également, à une individualité qui, en faisant de lui l’objet d’une remédiation, y inscrit sa propre intention signifiante. Le souvenir survit, tout en ayant perdu le contexte où il avait été produit, et il est considéré comme une nouvelle mémoire, un nouveau présent du passé, en termes augustiniens. Toutefois, ce présent y exerce un pouvoir seulement relatif, parce qu’il peut lui faire dire autre chose que ce qu’il dit, mais pas tout ce qu’il veut. L’éditorialisation, en ce sens, n’a jamais une autorité absolue sur le document, mais en même temps, elle ne peut que lui en donner une, vu que le document publié n’existe que sous cette forme.

    Les deux positions sémiotiques correspondent à une mise en forme de cette tension entre une objectalité du document et une intention signifiante de l’éditorialisation qui, à partir du document, lui fait dire autre chose. Une première position est exogène et centripète. Il s’agit d’une position qui, à partir d’une grande quantité de renvois intertextuels (encyclopédique au sens d’Eco, donc), vise à mieux définir l’intelligibilité du document. De l’extérieur, donc, de l’intertexte, elle va vers le document. C’est une position que nous pouvons appeler encyclopédique, parce qu’elle détermine les éléments du réseau intertextuel qui seront pris en charge par l’éditorialisation. Elle est exogène vu qu’elle est générée d’un extérieur du document, mais elle a une force centripète qui l’amène vers le document en essayant de limiter les associations possibles (choisir des associations signifie en exclure d’autres et les noyer). L’autre position est à l’inverse endogène et centrifuge au sens où elle part d’un ensemble cohérent que l’on peut rapporter à un tissu de signes, une structure textuelle, mais c’est à partir de ce tissu que l’on déploie un réseau d’associations possibles. On appellera cette position textuelle : elle est produite à partir d’un texte isolable, la structure de la remédiation sur la page web, par exemple, mais elle ouvre un champ de possibilités qui sont possibles seulement à partir de cette structure. D’un côté, la structure textuelle est immanente à l’éditorialisation, de l’autre, au réseau local composé de nouvelles références intertextuelles. Cette position part donc du texte et vise les références intertextuelles (encyclopédiques) extérieures au texte, dans un mouvement opposé à celui de l’encyclopédique.

    Dans le cas de la première éditorialisation, le Blognote, la première position, celle du réseau encyclopédique, correspond à l’actualisation de nœuds intertextuels relatifs au Big Brother et à la loi Loppsi 2. La position encyclopédique est dans ce sens exogène, parce qu’elle renvoie à des références autres, par rapport au document, mais en même temps centripète, parce qu’à partir d’un réseau intertextuel elle essaie de le restreindre en déterminant une portion d’encyclopédie déterminée localement. Ce qui est beaucoup plus évident dans la deuxième éditorialisation, sur Ina.fr, où la position encyclopédique est concrétisée dans les vidéos similaires qui actualisent, en les matérialisant, des associations intertextuelles possibles. Cette matérialisation est pourtant une limitation, parce que l’externalisation des associations psychologiques est en quelque sorte un frein à l’interactivité cognitive, comme le souligne Manovich. En d’autres termes, le fait de proposer matériellement des connexions intertextuelles à travers les hyperliens du site web, implique la limitation des connexions qu’un usager aurait pu faire cognitivement.

    La deuxième position sémiotique est la structure textuelle qui organise et coordonne les éléments entre eux. Dans l’éditorialisation du Blognote, elle émerge à partir du facteur qui met en doute la valeur du contenu du reportage sur la vidéosurveillance et la loi Loppsi 2. Il s’agit d’une opération de cohésion syntaxique et de cohérence sémantique. Dans la deuxième éditorialisation, la position sémiotique textuelle est opérée par la figuration simulacrale du réseau intertextuel, soit dans la présence de liens vers des vidéos similaires. Cette position est endogène parce qu’elle se trouve dans la cohésion textuelle, mais elle est en même temps centrifuge parce qu’elle renvoie à d’autres références et à d’autres possibilités.

    Une sémiotique de l’archive, dans ce cadre, peut avoir une visée double. Le contrôle du document, en premier lieu, consiste en une approche diplomatique qui observe les processus encyclopédiques et textuels qui, dans l’éditorialisation, reconstruisent son sens dans le respect de son authenticité. En deuxième lieu, une sémiotique de l’archive peut se charger de négocier les marges d’opérabilité qui limitent l’espace d’intervention de l’éditorialisation. Cette double visée ne peut se retrouver que dans les stratégies rhétoriques de l’énonciation du document. Ceci, dans une optique qui est toujours en perspective, parce qu’il existe des limites d’adhésion à un événement historique, mais seulement dans la mesure où le document est exposé à une intention signifiante qui essaie de les dépasser et, également, il existe des limites à l’intelligibilité du document, mais elles sont actualisées seulement dans la mesure où la reconstruction du réseau encyclopédique essaie de s’en défaire.

    Voir la recontextualisation comme une opération rhétorique est une étape heuristique pour la réexploitation de l’archive. La rhétorique permet de penser la présentation du document dans le cadre de cette double tension, entre le document et son éditorialisation (les seuils d’opérabilité) et entre la structure textuelle et le réseau encyclopédique de référence.

    Treleani Matteo (2014). “La sémiotique de l’archive”, in Mémoires audiovisuelles, collection « Parcours Numériques », Les Presses de l’Université de Montréal, Montréal, p. 81-108, ISBN: 978-2-7606-3368-1 (http://www.parcoursnumeriques-pum.ca/la-semiotique-de-l-archive), RIS, BibTeX.

    Dernière mise à jour : 11 mai 2014
    Licence Creative Commons
    Cette œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale 4.0 International. Merci de citer l'auteur et la source.

    Réalisé avec SPIP pour la Collection Parcours Numériques aux Editions PUM par Owell.co

    Sommaire
    Notes additionnelles

    [réf1The Go-Between, Leslie Poles Hartley, New York Review Books, 2002.

    [réf2Le poème de Dante Alighieri, la Commedia, est nommé en français la Comédie ou Divine Comédie.

    [réf4Collected Papers of Charles Sanders Peirce, Charles Sanders Peirce, Harvard University Press (traductions partielles en italien, Opere, Bompiani, 2003, et en français, Écrits sur le signe, Éditions du Seuil, 1978).

    [réf5Dall’albero al labirinto, Umberto Eco, Bompiani, 2007 (traduction française, De l’arbre au labyrinthe, Grasset, 2010).

    [réf6L’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, éditée au XVIIIe siècle sous la direction de Diderot et D’Alembert, est la première encyclopédie française.

    [réf7Semiotica e filosofia del linguaggio, Umberto Eco, Bompiani, 1984 (traduction française, Sémiotique et philosophie du langage, PUF, 1988).

    [réf8La sémiosphère, Juri Lotman, Presses Universitaires de Limoges, 1984.

    [réf10« Il punto di vista semio-culturale », Anna Maria Lorusso, in « Analisi delle culture, culture delle analisi », Lexia, rivista internazionale di semiotica, n° 5-6, p. 53-81, 2010.

    [1« Sono i segni, i testi, le semiosi che definiscono quella dimensione del reale che noi chiamiamo cultura (e che è una dimensione non il reale). Non c’è una cultura — astratta, ideale o autonoma — che si materializza nei testi, i testi sono la cultura. »

    [réf11« Pour une grammatologie comme science positive. Interview de Maurizio Ferraris », Matteo Treleani, Sciences humaines et patrimoine numérique, e-Dossier de l’audiovisuel, 2012.

    [2Cette approche suit d’ailleurs le concept de la trivialité et de la circulation des savoirs développé par Yves Jeanneret (2008 : 27).

    [réf12« Al di là delle culture, le strategia della memoria », Ugo Volli, in « Analisi delle culture, culture delle analisi », Lexia, rivista internazionale di semiotica, n° 5-6, p. 27-41, 2010.

    [réf13Pour un humanisme numérique, Milad Doueihi, Éditions du Seuil, 2012.

    [3Ce qui, d’autre part, est la démarche adoptée par Foucault dans L’archéologie du savoir (1969 : 12).

    [réf14Kant e l’ornitorinco, Umberto Eco, Bompiani, 1997 (traduction française, Kant et l’ornithorynque, Paris, Grasset, 2001).

    [réf15Collected Papers of Charles Sanders Peirce, Charles Sanders Peirce, Harvard University Press (traductions partielles en italien, Opere, Bompiani, 2003, et en français, Écrits sur le signe, Éditions du Seuil, 1978).

    [réf16L’ORTF — Office de Radiodiffusion-Télévision Française —est un établissement public français créé en 1964 et démantelé en 1974. Il avait, entre autres missions, la gestion de la radiodiffusion et de la télévision publique française. En savoir plus sur l’ORTF.

    [vidéo1Vidéo du reportage du 12/13 de France 3 Poitou Charentes diffusé le 1er avril 2009

    .

    [réf18« Nos mots et les leurs : une réflexion sur le métier d’historien aujourd’hui », Carlo Ginzburg, conférence Carlo Ginzburg : Des formes et des preuves, 4 mars 2011, INHA, Paris.

    [réf19Cette phrase du général de Gaulle est extraite du discours prononcé au balcon lors du Forum d’Alger le 4 juin 1958. En savoir plus sur ce discours.

    [4« Un piano di operabilità locale che traduce elementi eterogenei da un dominio all’altro. »

    [5L’analyse est une reprise et un prolongement de celle faite par Treleani et Mussou (2012). Voir également l’analyse du site web Understanding 9/11 sur Internet Archive (Treleani, 2013).

    [6Voir l’article « Big Brother version 1947 », publié sur le Blognote de l’Ina le 4 janvier 2011 par la rédaction du site Ina.fr.

    [réf22Le Blognote est le blog utilisé par la rédaction d’ina.fr et les délégations régionales de l’Ina pour mettre en avant, à l’aide d’articles multimédia, des vidéos du fonds Ina ainsi que les événements organisés en région.

    [réf251984 est un roman d’anticipation écrit par George Orwell et publié en 1949.

    [réf26La loi Loppsi 2 ou Loi d’orientation et de programmation pour la performance de la sécurité intérieure a été publiée au journal officiel français le 15 mars 2011. Au préalable, le projet a été déposé en 2009 par le ministre de l’Intérieur français, Michèle Alliot-Marie, adopté en première lecture en février 2010 par l’Assemblée Nationale, examiné par le Sénat en septembre de la même année, puis a été en partie censuré par le Conseil Constitutionnel. En savoir plus sur Loppsi 2.

    [réf27The Language of New Media, Lev Manovich, MIT Press, 2001 (traduction française, Le langage des nouveaux médias, Les presses du réel, 2010).

    [réf30Voir le reportage intitulé « Manifestation contre la vidéosurveillance », diffusé le 13 mars 1999 dans le 19/20 sur France 3.

    [réf31Voir le reportage « Lutte anti-terroriste et vidéosurveillance » diffusé le 2 juillet 2007 lors du Journal Télévisé de France 2.

    [7On renvoie, ici, à l’analyse faite par Lucatti et Treleani (2013).

    Contenus additionnels : 6 contenus

    • Bibliographie du Chapitre 3 - La sémiotique de l’archive - du livre Mémoires audiovisuelles

    • "Recontextualisation" : article de Matteo Treleani pour Politique des algorithmes, revue Réseaux (n°177)

    • The Go-Between, livre de L.P.Hartley (1953)

    • Ils cherchaient les licornes par Umberto Eco

    • La vidéosurveillance avant l’heure... (1947) - Ina.fr

    • "Big Brother, version 1947" sur le BlogNote de l’Ina

    .