Mémoires audiovisuelles Les archives en ligne ont-elles un sens ?
  • Matteo Treleani
Chapitre 2

Le document entre support et mémoire

    Déporté dans un camp de concentration en Alsace pendant la Deuxième Guerre mondiale, Boris Pahor, écrivain slovène de Trieste [réf1], y a côtoyé Ivo, un ami italien qui ne réussira pas à passer l’hiver dans les baraques. Ces événements sont racontés dans son Pèlerin parmi les ombres [1], où il décrit sa visite dans le camp, comme touriste, au cours des années soixante. Alors qu’il regarde des objets, les souvenirs surgissent, mais il n’arrive plus à retrouver le visage d’Ivo et de beaucoup d’autres personnes mortes :

    Ivo ne m’apparaît pas, je ne vois pas son visage, l’entrepôt des morts et la pince sont là et semblent n’avoir aucun rapport ni avec moi ni avec lui. Je suis donc seul. Dans l’ombre chaude parce que le soleil de juillet est de l’autre côté de la baraque sur le côté droit. Et c’est en tournant la tête, perplexe, que je prends conscience qu’entre Ivo et moi, il y a mes chaussures légères, mon pantalon d’été, mon stylo à bille pour noter en vitesse le nom d’un objet nouveau, la Fiat 600 qui m’attend devant l’entrée et avec laquelle je passe souvent devant le dépôt du faubourg de Rojan où Ivo vendait son charbon. Je sens que je dois me libérer de tout ce qui est terrestre, enfiler les galoches de notre misère si je veux redevenir digne de mes camarades. Alors Ivo cessera d’être invisible et ne se formalisera pas parce que je vais retourner sur le rivage triestin ; peut-être n’exigera-t-il pas de ma fidélité que je ne me réjouisse pas à la vue des peaux brunes des baigneurs et que je ne goûte pas la musique de l’eau clapotant sous les pierres de la plage de Barkovlje.
    (Pahor, 1966 : 62 [réf2])

    La mémoire et l’histoire

    Prenons cet objet si particulier que Boris revoit lors de la visite dans le camp : la pince. Il s’agit d’une grande pince que les SS utilisaient pour déplacer les cadavres en les attrapant par le cou. L’écrivain se demandait quelques pages plus tôt comment quelqu’un avait pu inventer un objet si fonctionnel et en même temps si immonde. Et puis l’entrepôt des morts, où les cadavres étaient jetés : « L’entrepôt des morts et la pince sont là et semblent n’avoir aucun rapport ni avec moi ni avec lui. » L’objet n’a plus aucun rapport avec lui, échappé du camp et ayant continué sa vie à Trieste. Il reste là, impassible, trace de l’histoire désormais détachée de la mémoire personnelle. Il a également perdu son rapport avec Ivo puisqu’il ne renvoie pas directement à lui et à l’événement qui a décrété sa mort. Il ne parle tout simplement pas, c’est Boris qui le fait parler grâce à la mémoire de l’événement. La distanciation des objets, la pince en particulier, marque l’esprit de l’écrivain, surtout le fait que, leur fonction perdue, ils puissent rester là, muets, sans aucune relation évidente avec l’horreur à laquelle ils ont participé. L’objet survit physiquement, mais sans contexte. Ce manque en empêche la lisibilité : il faut un travail de mémoire pour qu’il puisse renvoyer aux événements. Le paradoxe, c’est que le fait d’être isolé de l’histoire et de la vie qui continue lui permit d’en garder la trace.

    Boris Pahor est en outre perturbé par la culpabilité d’avoir survécu. Primo Levi a magistralement parlé de ce sentiment, mais chez Pahor il y a autre chose encore. Il ne se sent pas juste coupable, il sent l’éloignement des amis qu’il a côtoyés et leur présence dans les lieux comme si l’événement les avait pris au piège. C’est la raison pour laquelle il n’arrive plus à se souvenir du visage d’Ivo. Il se sent définitivement éloigné de son ami, comme si Ivo, désormais, vivait dans un monde parallèle, l’événement historique, d’où il ne peut plus sortir.

    On peut relever trois niveaux dans la séquence racontée par Boris Pahor, qui peuvent être résumés dans le document, la mémoire et l’histoire qui, dans le roman, correspondent à la pince (l’objet), Boris (son souvenir), et Ivo (l’événement). Il y a d’un côté l’objet qui a survécu à l’histoire et à l’événement, mais qui en garde toutefois la trace, inscrite en lui. La pince a été gardée comme une relique dans le camp, on ne l’a plus utilisée. C’est d’ailleurs ce qui lui permet de garder la trace de l’événement. L’événement est par contre représenté par l’ami de Boris, Ivo. Celui-ci s’y trouve comme un revenant (ce qui explique le titre français du roman : Pèlerin parmi les ombres). Si le camp reste intact, tout comme l’objet, il ne conserve plus l’événement, il en constitue seulement la trace. Dans un premier temps, la relique donne une impression de réel, mais on se rend vite compte que cette sensation « ne renvoie qu’à elle-même », comme l’affirme Arlette Farge, à propos des archives : « ce ne sont que des traces brutes, qui ne renvoient qu’à elles-mêmes, si on ne se tient qu’à elles [...] Leur histoire n’existe qu’au moment où on leur pose un certain type de question et non au moment où on les recueille, fut-ce dans l’allégresse » (1989 : 19 [réf3]).

    L’objet détaché de l’événement pour une simple question temporelle est donc un support de mémoire, une hypomnema, dans les termes que Foucault emprunte à Platon (Foucault, 2001 [réf4]). Le support permet une inférence : grâce au témoignage de Boris, on peut reconstruire l’événement et l’histoire. La relation entre l’individu et le passé historique de l’événement est donnée par la médiation de l’objet culturalisé (ou du document).

    L’exemple de Boris Pahor introduit l’une des questions les plus épineuses concernant les archives. Il s’agit du rapport entre mémoire et histoire, et du rôle du document comme intermédiaire permettant la mise en rapport de l’approche phénoménologique, la mémoire individuelle, et du souvenir partagé dans une collectivité. L’exemple révèle donc un trait en particulier : la relation que l’histoire, collective, entretient avec la mémoire, individuelle. En d’autres termes, le discours historique est une sorte de souvenir collectif que l’on partage entre membres d’une communauté. Or, pour comprendre les enjeux de la recontextualisation, il faudra comprendre comment un élément singulier situé dans l’individualité du visionnement peut être lié à un passé partagé avec la collectivité. C’est ce que Pahor montre avec habileté, comme le dit Claudio Magris, soit la fusion entre l’horreur, individuelle, et l’histoire, collective et partagée (2009 [réf5]).

    Nous allons travailler sur ces notions en ayant deux buts. En premier lieu, il s’agira de comprendre comment le document, dans la contingence du présent, peut permettre au spectateur d’avoir une idée du passé historiquement fondée. En deuxième lieu, du point de vue théorique, il faut voir comment l’approche sémiotique peut être utile dans ce débat. Nous allons ainsi concevoir la notion de document dans un sens sémiotique. La recontextualisation se révèle être un enjeu fondamental dans la construction du discours sur le passé. Revenir à l’exemple de Pahor sera essentiel afin de comprendre l’ambiguïté de la perception du passé.

    La collectivité et l’individualité du souvenir

    Les approches disciplinaires qui ont traité la relation entre mémoire individuelle et collective s’intéressent soit, d’un côté, à la question sociale, et donc à la collectivité du souvenir, soit, de l’autre, à la question individuelle, et donc à l’égologie (le qui) du souvenir. Il ne s’agira pas ici de décrire ces approches, mais de trouver les liens qui existent entre elles et qui vont nous permettre de construire une théorie sémiotique du document pour comprendre comment le recontextualiser à travers les nouveaux médias afin de valoriser ses aspects historiques en éloignant la manipulation. Nous n’affirmons donc pas que cette sémiotique existe ; elle est à inventer [2]. La sémiotique comme nous l’entendons aurait les moyens de dépasser cette dualité, par des outils méthodologiques et d’analyse.

    La sociologie de la mémoire

    Ainsi, l’approche sociologique, d’une part, essaie de fonder la phénoménologie de l’histoire dans une sociologie de la mémoire. Eviatar Zerubavel, par exemple, dans son Time Maps : Collective Memory and the Social Shape of the Past (2003 [réf6]), affirme, par le fait que plusieurs personnes peuvent avoir les mêmes associations mnémoniques libres, que certains de leurs souvenirs individuels sont les manifestations d’une seule mémoire collective commune. Selon Zerubavel, il y aurait donc une stratification du temps qui structure socialement la mémoire. L’idée est celle d’une continuité historique entre présent et passé. Ignorer le background historique des pratiques sociales équivaudrait à vivre dans un monde à deux dimensions, où l’on perd la complexité de la chose : une sorte de Flatland [réf7]. Ces éléments peuvent servir, dans la démarche holistique et constructiviste qui est la nôtre, à intégrer le document historique dans un cadre plus large, composé d’un contexte social complexe. La mémoire n’est pas seulement le fruit de l’interaction entre le corps et l’environnement, car toute interaction présuppose en fait une série de pratiques précédentes que nous avons en commun avec notre communauté d’individus.

    Le discours de Zerubavel suit bien évidemment la théorisation de la mémoire collective de l’œuvre fondatrice de Maurice Halbwachs (1950 [réf8]). Halbwachs insistait déjà sur la construction sociale de la mémoire individuelle. Pour lui, la signification des comportements d’un individu est d’abord fournie par les conventions sociales, les habitudes et les valeurs de la collectivité dont il est membre. Par exemple, pour apprendre à déchiffrer, à exécuter, ou seulement à reconnaître et à distinguer les sons, leurs valeurs et les intervalles, les musiciens ont besoin d’évoquer une certaine quantité de souvenirs. Ces souvenirs ne sont pas seulement individuels, car ils sont les mêmes pour toute une communauté. Où se trouvent-ils et sous quelle forme se conservent-ils ? La correspondance dans le fonctionnement du cerveau de plusieurs hommes amène Halbwachs à l’hypothèse d’une mémoire collective où sont conservés les souvenirs d’une communauté : 

    Les signes sur la feuille de papier sont matériellement fixés : une partie des souvenirs des musiciens se conserve sous cette forme, c’est-à-dire hors d’eux dans la société de ceux qui, comme eux, s’intéressent exclusivement à la musique.(Halbwachs, 1997 : 48 [réf9])

    Des souvenirs sont donc partagés par un groupe. Qu’ils soient fixés sur un support, comme le papier, ou contenus à l’intérieur des membres du groupe, ce qui compte, c’est qu’ils sont là exclusivement parce qu’ils font partie du groupe. Là réside l’intérêt pour Halbwachs de définir un nouveau concept, celui d’une mémoire qui appartient à plusieurs personnes en même temps et qui n’existe que pour cette appartenance collective. Son existence est bien sûr théorique et non pas ontologique. Cette hypothèse permettra de donner un nom à la fondation sociale de la mémoire, de façon à rendre compte des souvenirs que l’on partage entre membres d’une collectivité. Le succès de l’expression mémoire collective ne confirme pas seulement l’utilité du terme, il démontre la liaison importante et en même temps complexe que l’on trouve entre la notion individuelle de mémoire et la notion collective d’histoire. Halbwachs a ainsi esquissé une sociologie phénoménologique, puisqu’il utilise une notion égologique, la mémoire, pour expliquer des comportements sociaux.

    Au-delà de la conceptualisation, le but ici est de voir comment ces souvenirs, que l’on peut rattacher à ce que Halbwachs nommait mémoire collective, sont en réseau avec nos autres souvenirs et influencent nos habitudes. Autrement dit, comment peut-on rattacher nos actions à des actions antérieures ? Ou à des habitudes socialement définies ? Zerubavel imagine des techniques de mise en relation entre passé et présent, des bridging techniques (Zerubavel, 2003 [réf10]), soit des techniques-pont permettant de faire des liens mnémoniques entre des événements présents et des événements passés, donc entre une inscription présente et une signification passée. L’on trouve, parmi ces techniques, des formes très diverses : un même lieu, les reliques, l’imitation et la réplication, l’utilisation d’une même date (c’est le cas des fêtes récurrentes), l’analogie historique et la continuité discursive.

    La phénoménologie de la mémoire

    L’approche phénoménologique de la mémoire, par ailleurs, celle de Paul Ricœur en premier lieu, montre une préoccupation inverse. Là où Zerubavel vise à exposer la construction sociale des habitudes individuelles, ce qui présuppose, pour Halbwachs, l’existence d’une notion intermédiaire, la mémoire collective, Ricœur cherche à enquêter sur l’ancrage subjectif du fait social. Il résume d’abord la thèse de Halbwachs de la façon suivante : si pour se souvenir on a besoin des autres, le cadre social n’est pas seulement une notion objective, il devient une dimension inhérente au travail de rappel. « C’est dans le cadre de la pensée collective que nous trouvons les moyens d’évoquer la suite et les enchaînements des objets. La pensée collective seule est capable de cette opération. » (Ricœur, 2000 : 150 [réf11]), mais comment expliquer le sentiment de l’unité de soi en tant que dérivé de cette pensée collective ? Là se trouve le point faible de la théorisation de Halbwachs, selon Ricœur : la mémoire collective rend bien compte du fait social, mais pas de l’unité du soi individuel. Si nos habitudes sont construites par cette sphère sociale presque objectivée, comment peut-on justifier le fait que la conscience soit un tout alors qu’elle s’adapte et appartient à différents milieux ?

    Pourquoi Ricœur se pose-t-il cette question ? De notre point de vue, la mémoire collective ne doit pas nécessairement expliquer « l’unité de soi ». En fait, il prend la question d’un point de vue purement phénoménologique et introspectif. C’est-à-dire qu’il essaie de relier la perception du passé historique au Lebenswelt (le monde de la vie). Comment l’ego du monde de la vie peut-il avoir le sentiment du passé individuel et de la continuité historique ? Autrement dit, quel est le lien entre ces entités et l’expérience quotidienne, au sens où l’entendent les phénoménologues ? La réponse que Ricœur trouve à cette question nous indique le chemin à suivre.

    Le problème chez Halbwachs serait d’avoir confondu le fait que l’on ne se souvient jamais seul avec le fait que personne ne peut avoir des souvenirs personnels. Comment dépasser cette opposition apparemment insoluble entre le souvenir individuel et le souvenir collectif, alors que ni l’un ni l’autre ne semblent laisser la place à un espace intermédiaire de dialogue ?

    Ricœur trouve le lien entre le Lebenswelt phénoménologique et les faits sociaux dans la relation aux autres, une idée qui avait été amenée par la phénoménologie de la réalité sociale, chez Husserl, dans la cinquième Méditation cartésienne, et en particulier dans la Crise des sciences européennes. Dans sa dernière œuvre, Husserl s’intéressait au caractère social du Lebenswelt, soit aux formes communautaires et à l’intersubjectivité qui les articule. Les sujets autres qui nous prouvent notre existence dans le monde de la vie et vérifient son caractère non solipsiste (Husserl, 1959 [réf12]).

    Entre les deux pôles de la mémoire individuelle et de la mémoire collective, n’existe-t-il pas un plan intermédiaire de référence où s’opèrent concrètement les échanges entre la mémoire vive des personnes individuelles et la mémoire publique des communautés auxquelles nous appartenons ? Ce plan est celui de la relation aux proches, à qui nous sommes en droit d’attribuer une mémoire d’un genre distinct. Les proches, ces gens qui comptent pour nous et pour qui nous comptons sont situés sur une gamme de variations des distances dans le rapport entre le soi et les autres. (Ricœur, 2000 : 161 [réf13])

    Comment, ainsi, expliquer l’exercice de la mémoire « qui porte les traits de l’autre » ? Ricœur trouve dans la relation aux proches le plan intermédiaire entre souvenir partagé et souvenir personnel. Les proches sont aussi ceux qui me prouvent que j’existe. De cette manière sont fédérées la sociologie de la mémoire collective et la phénoménologie de la mémoire individuelle sous le dépassement de l’idéalisme (de la phénoménologie) et du positivisme (Ricœur, 2000). Le positivisme, qui objectivise une mémoire collective, chez Halbwachs, et l’idéalisme, qui éloigne toute réalité partagée, sont donc dépassés grâce à l’idée husserlienne d’intersubjectivité. Le monde et le passé existent puisque la présence des autres atteste leur existence. Mais cette relation, puisque les proches ne sont pas toujours , à côté de nous, ne peut que subir l’intermédiation de la trace, chez Ricœur, qui est bien la trace d’autrui, soit, en d’autres termes, le témoignage.

    Les souvenirs tertiaires

    Mais avant d’en arriver au témoignage comme inscription, il faut rappeler la notion de rétention tertiaire que Bernard Stiegler a développée dans La technique et le temps (1996 [réf14]). La rétention tertiaire serait cette instance intermédiaire qui permet la mise en relation de l’individu avec la collectivité de sa communauté. Cette intermédiation, comme nous allons le voir, appartient à un ordre culturel. La rétention tertiaire est en effet l’élément clé pour définir la transmission du passé de la collectivité et donc la transmission du patrimoine.

    Stiegler emprunte à Edmund Husserl et à sa phénoménologie de la conscience intime du temps le concept de rétention. Il faut ici reprendre l’exemple de Husserl pour expliquer la différence entre les rétentions. Quand on écoute un morceau de musique, la rétention primaire est celle qui retient une note entendue pour la lier à la suivante. C’est sa première forme, le fait d’emmagasiner une perception. La deuxième forme de rétention a lieu lorsqu’on écoute le morceau de musique une deuxième fois. La musique n’est pas la même. Les rétentions secondaires modifient à chaque fois l’écoute du morceau de musique : ce sont les souvenirs que j’ai accumulés dans le temps et qui changent ma façon de voir les choses. Husserl, soucieux de comprendre comment on se souvient, vise ainsi à différencier la rétention de la reproduction. Il y a en premier lieu l’emmagasinage et en deuxième lieu la reproduction du souvenir. En d’autres termes, les savoirs emmagasinés sont « les rétentions secondaires accumulées par nos expériences passées et qui constituent autant des horizons d’attentes, c’est-à-dire des protentions » (Stiegler, 2004 : 81 [réf15]).

    Les rétentions sont donc deux stades de la mémoire, toujours co-présents et qui constituent, si l’on veut simplifier, cette différence entre mémoire à long terme et mémoire à court terme. Qu’est-ce que la rétention tertiaire ? C’est une externalisation du souvenir. Elle correspond à l’inscription de la rétention secondaire sur un support. Une rétention tertiaire a par exemple lieu avec le phonographe : « la même interprétation d’un même morceau de musique, peut être produite deux fois de suite exactement à l’identique » (Ibid.). En s’appuyant sur les théories de l’anthropologue Leroi-Gourhan, Stiegler trouve dans l’objet culturel une troisième forme de souvenir. C’est une mémoire technique, hypomnèse, mémoire artificielle, dans les termes de Foucault. Selon Leroi-Gourhan, les êtres humains sont essentiellement des êtres artificiels et techniques au sens où ils ne trouvent pas leur être à l’intérieur d’eux-mêmes, mais au milieu des prothèses qu’ils fabriquent : c’est un processus d’extériorisation technique du vivant (Ibid.).

    L’expérience du vivant, inscrite dans l’outillage (l’objet), devient transmissible et cumulable : c’est ainsi que se constitue la possibilité d’un héritage.
    (Stiegler, 1996 : 12 [réf17])

    Pour Stiegler, c’est parce que l’homme se trouve au cœur de cette troisième forme de mémoire, les artéfacts, par exemple, qu’il peut accumuler une expérience intergénérationnelle que l’on nomme culture. Dans les termes de Bruno Bachimont, l’outil, la matérialisation, est donc un vecteur de mémoire : il permet de transmettre un passé et de reproduire une action ou une parole qui a déjà été produite ou proférée (Bachimont, 2010a [réf18]).

    La médiation entre le monde du sujet et le collectif de la transmission de l’héritage a donc lieu à travers un type de médiation, qui ne peut pas être produite par une entité abstraite et dont on aurait du mal à définir la substance. La notion de mémoire collective finit par constituer un positivisme social, mais elle se concrétise dans une pratique et dans des objets qui sont le fruit de cette pratique. Chez Ricœur, les autres sont le lien à la collectivité, mais pour qu’ils entrent dans le monde de la vie, il faut qu’ils soient là, qu’ils soient justement des proches. Le témoignage est alors la forme prise par la présence des autres dans le monde de la vie. Utiliser la notion de rétention tertiaire comme inscription de témoignages permet ainsi de voir le fonctionnement de la transmission des savoirs, qui se passe à l’aide de l’artéfact culturel [3].

    Or, du point de vue de l’interprète, le lecteur de l’archive, cette externalisation reste une concrétisation présente. En d’autres termes, elle ne rend pas compte du caractère passé du souvenir. Comment se souvient-on à partir d’une contingence présente ? La pince, dans l’exemple de Boris Pahor, constitue précisément le point de rupture, le point fixe de permanence, un sémiophore, dans les termes de Pomian, un objet physique doté de valeur sémiotique, de signification (Pomian, 1999 [réf19]) qui permet de mettre en relation le flux de conscience présent avec l’événement passé en présentifiant le passé dans la contingence du présent. L’extériorisation agit alors comme un élément de permanence qui constitue un lien, un pont, entre une dynamique présente, celle du flux de conscience et une dynamique passée, celle de l’événement historique, d’où l’intérêt de l’étude des dispositifs techniques, comme vecteurs de mémoire (Bachimont, 2010b [réf20]. Mais il reste à comprendre le fonctionnement de ce passage (du flux de conscience à la dynamique passé). Comment se fait-il que le document présent, trace de l’événement, puisse nous renvoyer au passé ?

    D’abord, faisons un excursus sur la question de la technique, puisque, comme l’entend Bernard Stiegler, elle est le support et la condition de possibilité de la transmission de la mémoire et, par conséquent, de la formation de la communauté. Enquêter sur les modifications techniques des dernières années nous permettra de ne pas se laisser aveugler par elles. Le numérique, la binarisation des moyens de communication, avec les conséquences que cela apporte, a considérablement bouleversé les pratiques culturelles. Bruno Bachimont, par exemple, à partir des théories de Jack Goody (1979 [réf21]) sur la raison graphique, problématise une raison computationnelle (Bachimont, 1996 [réf22]). Le numérique n’est pas juste une modélisation des connaissances, mais un véhicule des connaissances, un support. Travailler sur les spécificités techniques du support de la mémoire sert à comprendre comment cette dernière peut être également façonnée par la technique.

    Dans ce type d’approche, il y a ce que l’on pourrait appeler une sémiotisation de la technique. La technique « fait » sens, autrement dit, puisqu’elle façonne le sens. La théorie du support de Goody a bien mis en évidence comment l’écriture, par exemple, travaille la pensée et ses différences par rapport à d’autres formes de pensée. Ce type de raisonnement part de ce qui pourrait apparaître comme la préoccupation opposée, soit l’observation de la technique à l’œuvre dans la signification ou, en d’autres termes, la constitution technique du sens. Mais du point de vue méthodologique, cette recherche équivaut à notre avis à une sémiotisation puisqu’elle analyse la technique comme élément sémiotique doté d’un plan de l’expression et d’un plan du contenu [4].

    C’est d’ailleurs un présupposé implicite du fameux slogan de Marshall McLuhan : « The médium is the message » (1964 : 7 [réf23]). McLuhan explicitait ses propos sociologiques de la manière suivante : « ce qui nous préoccupe, ici, ce sont les effets psychologiques et sociaux des modèles ou des produits en tant qu’accélérateurs ou amplificateurs des processus existants » (Ibid.). Il s’agit alors de travailler sur le support pour en déployer le rôle médiateur. Les sciences de la culture se trouvent confrontées à des supports matériaux qui façonnent leurs contenus et peuvent par conséquent être considérés comme culturels [5]

    Du support au contenu

    Les philosophies qui ont sémiotisé la technique l’ont perçue comme un élément de la culture. Ils ont étudié le numérique dans ses implications culturelles. Ils ont vu par exemple que le numérique permet de nouvelles formes de sociabilité ou qu’il façonne l’accès à la connaissance de manière quantitative, alors que dans le passé cet accès avait lieu de manière qualitative. Le numérique, la technique, est par conséquent le terminus ad quem de l’enquête philosophique, mais c’est en même temps le prisme à travers lequel on observe ces phénomènes. Le numérique se constitue de cette façon comme un interprétant, soit l’intermédiation non seulement matérielle des objets étudiés, mais également théorique. C’est à travers la lunette du numérique que l’on observe ce qui se passe par exemple dans le domaine de la communication.

    Nous percevons la technique de la même façon : son intérêt ne réside pas dans le support de mémoire, mais dans la mémoire même, c’est-à-dire que l’objet est envisagé non seulement dans sa permanence physique, mais aussi dans les valeurs qu’il véhicule [6]. Il s’agit donc non pas de sémiotiser ou culturaliser la technique, mais plutôt d’observer les techniques culturelles qui sont propres aux phénomènes étudiés. La technique fait alors partie de l’enquête sans en constituer la visée analytique. De notre point de vue, il faut réintroduire la sémiotique comme élément de médiation entre le support et la mémoire, afin de réunir les préoccupations phénoménologiques et les préoccupations historiques dans une même théorie.

    Ce type de point de vue peut sembler moins intuitif que l’approche traditionnelle (l’influence de la technique dans le monde quotidien). Il faut revenir à notre but initial afin d’en comprendre l’utilité. Le point de vue sémiotique, qui consiste à voir la technique comme une pratique culturelle, permet de rendre compte d’une question historiographique essentielle : celle de comprendre la relation entre document et passé, où le passé ne se révèle pas à partir du document comme unité singulière, mais dans la relation entre document et contexte. Cette question reste binaire dans la théorisation de la trace, où l’on va de l’inscription à l’événement passé, mais on ne définit pas le passé comme produit de la relation entre le document et le présent. Le document se fait trace du passé puisqu’il interagit différemment avec le monde présent et c’est à partir de cette interaction que le passé se donne. Sémiotiser cette question permettra de définir la trace à partir du réseau d’éléments qui interagissent avec elle d’un point de vue véritablement holistique.

    La sémiotique de la mémoire : de la trace au contexte

    La trace est l’élément présent qui renvoie au passé et qui permet la mise en relation phénoménologique de l’individu (devant l’objet) avec le collectif (l’événement historique). Comme l’a bien résumé Paul Ricœur (2000 [réf24]), elle condense toute l’aporie de la représentation présente d’une absence. Il est alors utile d’analyser cette notion du point de vue sémiotique. La trace est en quelque sorte l’un des stéréotypes du signe dans l’histoire. La notion augustinienne du aliquid stat pro aliquo (reprise par Jakobson dans la relation de renvoi) est d’ailleurs à la base d’une théorie du signe comme inférence et par conséquent comme indice. La trace est l’empreinte laissée par un événement : l’empreinte des pattes d’un ours qui a marché dans la neige est la trace de son passage. En tant qu’inscription concrète, elle est par conséquent un objet physique que l’on nomme à partir d’une enquête sur sa signification (le fait de constituer une trace de quelque chose d’autre). Si la trace est le résultat produit par l’événement, l’indice est la notion sémiotique qui permet d’enquêter sur la trace. Là où la trace est seulement une empreinte, l’indice est un signe, constitué par un plan de l’expression et un plan du contenu, le premier étant l’empreinte et le deuxième, l’événement auquel elle renvoie.

    D’un côté, nous avons l’événement qui produit une trace et de l’autre, l’homme qui voit la trace et l’interprète comme l’indice de son existence. Bien évidemment, la trace est telle seulement après sa perception par l’interprète. Trace et indice sont donc strictement liés, mais ils ne sont pas équivalents : tout en s’appuyant sur le même objet physique (l’empreinte), ils représentent le même phénomène de deux points de vue différents (l’interprétation et l’événement), deux facettes de la même question. La trace exprime la relation entre l’empreinte et l’événement : ce dernier étant la cause de la trace. L’indice exprime la relation entre l’interprète et l’empreinte.

    Prenons le cas de la pince de Boris Pahor. La pince en tant qu’objet inerte « n’a aucun rapport ni avec moi, ni avec lui », ni avec l’interprète, ni avec l’événement auquel elle renvoie. Le rapport est donné dans une reconstruction intellectuelle a posteriori. Le travail cognitif qui permet de passer de la trace présente à la chose absente (l’événement) est l’inférence. L’indice est le signe qui y lie comme une fonction les termes de l’événement et de la trace.

    La spécificité de la trace est cependant sa temporalité. Herman Parret (2004 [réf25]) voit dans l’indice la version sémiotique de la trace, mais il ne considère pas le décalage entre une notion sémiotique indépendante de la notion de temps et la spécificité de la trace comme signe d’un passé. Dans cette différence constitutive se trouve à notre avis un facteur important pour faire une analyse sémiotique du document d’archives. La trace montre un écart temporel avec l’événement dont elle est le produit. Elle rend actuelle l’absence de quelque chose qui n’est plus là puisqu’il a eu lieu dans le passé. L’indice, de son côté, est toujours présent. Il renvoie à quelque chose d’autre, qui peut bien avoir eu lieu dans le passé, mais sa spécificité, c’est le fait d’être la base d’un processus cognitif.

    Ici, nous retrouvons le problème de la sémiotique comme étude diachronique : comment faire parler la sémiotique du passé ? Le signe comme moyen d’étude est toujours présent, le processus cognitif étant étudié dans la présence de son déroulement. Le problème de la sémiotique est celui du renvoi : comment quelque chose peut renvoyer à quelque chose d’autre ? Comment, autrement dit, et dans les termes de Rossella Fabbrichesi Leo, peut-on connaître quelque chose qui n’est pas là (Fabbrichesi Leo, 2004 [réf26]) ? C’est la problématique de l’indice, mais la trace y ajoute une couche supplémentaire qui concerne le temps : comment peut-on inférer un événement qui a eu lieu dans le passé, à partir d’un signe présent ? Non seulement à partir de quelque chose d’autre, donc, mais aussi d’un autre temps qui n’est plus là et qui ne sera plus jamais.

    Le document

    La version attestée et sociale de la trace (documentée, devrions-nous dire) est le document. Le document semble être une notion clé pour définir la relation entre sémiose (inférence à partir d’un indice qui renvoie au passé) et trace (empreinte de l’événement sur un support physique). Il vaut la peine de passer en revue les dernières théories du document dans le domaine sémiologique afin de voir comment les trois aspects que nous traitons (la remédiation, la recontextualisation diachronique et l’éditorialisation) sont bien pris en compte par toute théorie traitant les questions du patrimoine. C’est justement la notion de recontextualisation, avec son accent processuel de phénomène en devenir constant, qui peut permettre de mieux saisir la relation au passé du document.

    Yves Jeanneret (2004 [réf27]), a, de son côté indiqué trois dimensions du texte : logistique, sémiotique et triviale. La dimension logistique concerne l’artisanat de la mise en texte (l’importance du support), la dimension sémiotique, la relation entre expression et contenu, et la dimension triviale, l’idée du texte comme « réécriture des formes du passé ». La culture suppose donc une mise en relation entre la dimension matérielle des objets (la métamorphose des médias, par exemple) et la construction triviale de la mémoire (la dynamique des héritages). L’approche sémiotique aurait donc la conséquence d’appliquer la question médiatique et intertextuelle au domaine de la transmission de la mémoire. Activité du sens (sémiotique), matérialité du support (logistique) et transmission de la mémoire (dimension triviale) : Jeanneret insiste, à travers ces trois dimensions, sur la dimension valoriale liée au document, dimension essentielle afin de produire du sens [7]

    Cette théorie du texte partage plusieurs éléments avec la théorie du document numérique la plus connue, celle conçue par Jean-Michel Salaün (2012 [réf28]) et le collectif réuni autour de Roger T. Pédauque (2006 [réf29]). Ici on veut souligner trois aspects du document : la forme, le contenu et le médium. Il s’agit, autrement dit, de ses dimensions anthropologiques (l’équation Document = Support + Inscription), intellectuelles (Document = Code + Représentation) et sociales (Document = Mémoire + Transaction). Tout en tenant compte de l’importance du changement des noms (qui, pour une étude sémiotique, reste quand même fondamental), les dimensions de Pédauque correspondent bien à celles de Jeanneret. La logistique est la dimension anthropologique : Jeanneret parle bien d’artisanat de la mise en texte, soit du texte comme artéfact (le support étant non seulement un objet physique, mais aussi un produit culturel que l’on fabrique en suivant justement une technique que l’on peut étudier du point de vue anthropologique). La dimension triviale correspond à la dimension sociale : là où pour Jeanneret on a une réécriture des formes du passé, pour Pédauque, il s’agit d’une transaction mémorielle. La dimension sémiotique ne peut que correspondre à la dimension intellectuelle : de notre point de vue, il s’agit d’ajouter un plan du contenu au manifestant, soit une logique du renvoi à quelque chose d’autre qui nécessite un interprétant.

    Récemment, François Rastier (2013 [réf30]) a proposé un modèle sémiotique de texte pour dépasser la dualité entre sciences des lettres et de l’esprit afin d’englober la notion de document à transmettre. Là aussi on peut trouver une tripartition : la dimension du document, que Rastier appelle philologique, la dimension herméneutique de l’œuvre et la dimension sémiotique du texte. Ce dernier devrait être vu comme capable de tenir ensemble herméneutique et philologie. De nouveau ces trois dimensions correspondent en partie aux trois dimensions antérieures. L’herméneutique est comparable à la dimension sociale chez Salaün et triviale chez Jeanneret ; il s’agit en effet du point de vue porté par la communauté sur l’œuvre. La dimension philologique du document est comparable à la dimension logistique chez Jeanneret et anthropologique chez Salaün : on remarque ici l’importance du support d’inscription. La dimension sémiotique est par ailleurs présente dans les trois points de vue sous le même terme et vue comme une question d’articulation entre un plan de l’expression et un plan du contenu (phore et valeur chez Rastier, qui voit la question du manifeste et du non-manifeste comme une relation entre une attraction phorique et un investissement valorial).

    Les trois définitions du document ou du texte que nous venons de voir, faisant référence aux disciplines sémiotiques, philologiques, anthropologiques ou herméneutiques, partent toujours d’une notion sémiotique et y ajoutent deux dimensions qui manquent à une idée structurale du texte, celle de la collectivité et celle du support physique d’inscription. La temporalité du document est ainsi retrouvée dans la dimension collective. Rastier intègre cette dimension à la fois dans la philologie et dans l’herméneutique comme transmission des interprétations d’un côté et sauvegarde du support de l’autre. Salaün l’intègre dans la dimension sociale entendue comme transmission de la mémoire dans une communauté, alors que Jeanneret l’intègre dans la dimension triviale (la réécriture des formes du passé). La dimension temporelle est ainsi vue comme équivalente à la transmission du document dans la société avec les interprétations conséquentes (le niveau culturel) et comme la sauvegarde d’un support physique dont on change les valeurs et pas la matérialité (le sémiophore). Or, à partir de ces définitions, nous souhaitons cependant définir une dimension proprement historique, celle que l’on perçoit clairement lorsqu’on parle de recontextualisation diachronique, soit de modification de notre intelligibilité amenée par l’œuvre du temps.

    La dimension historique traite le passé en tant que tel, pour sa différence par rapport au présent. Le défi des prochains chapitres sera de traduire sémiotiquement le point de vue historiographique sur le passé. Les conceptualisations du document chez Salaün, Jeanneret et Rastier nous aident à voir que cette diachronie historique se trouve dans le partage du document dans la collectivité. Et c’est bien la relation avec le contexte culturel qui nous intéresse.

    L’intentionnalité

    Maurizio Ferraris ajoute ainsi à la théorie du document la notion d’intentionnalité : le document serait un acte inscrit sur un support (2009 [réf31]). L’acte présume une visée intentionnelle : quelqu’un y inscrit une signification dépendante d’une intention. En premier lieu, on relève que cette intention n’est pas forcement donnée par le producteur du document (qui n’est pas forcément le producteur de l’objet non plus). En deuxième lieu, le document ne consiste pas seulement dans l’objet culturel censé porter une signification, mais aussi dans les métadonnées qui l’entourent. Selon la théorie classique du document, autrement dit, ce dernier devient tel après une documentarisation, soit une activité qui ajoute des métadonnées et qui constitue le document comme faisant partie d’un fonds d’archive (Buckland, 1997 [8]).

    Prenons un reportage télévisuel archivé à l’Ina. L’émission devient document à partir du moment où elle a été documentée et archivée au dépôt légal. Le dépôt légal de la télévision archive les émissions télévisuelles afin de sauvegarder tout ce qui a été publié en France. À travers un acte de documentation et de sauvegarde, le reportage devient un document d’archives ayant un dispositif de référents qui visent à le rendre accessible (dans une base de données) et compréhensible (dans le futur). La visée intentionnelle est souvent propre à l’institution qui archive le reportage et qui en fait un document. C’est donc l’acte de l’institution voulant le conserver dans ce but qui détermine cette signification (même si cet acte correspond au fait de vouloir mettre en avant l’intention du producteur). L’acte signifiant transforme un reportage en document à travers l’archivage et la documentarisation. On peut alors affirmer que le document est le produit d’une intentionnalité signifiante fixée sur un support matériel.

    Le document reste, le contexte change

    Le défi de définir une notion de document capable de rendre sa relation avec le passé peut, à notre avis, être considéré de manière holistique. Le document étant fixé sur un support, il ne change pas avec le passage du temps. La pince, dans l’exemple de Pahor, est toujours la même. Elle n’a pas changé, elle a été investie d’une valeur patrimoniale et c’est pour cette raison qu’elle a pu garder la force de l’événement passé. La dimension du support est restée intacte, mais c’est la dimension collective qui a changé et qui peut permettre à la dimension phénoménologique d’élaborer un souvenir, de percevoir le passé.

    Si le document a le pouvoir de renvoyer au passé, il ne le fait pas exclusivement par ses caractéristiques intrinsèques. Ce sont les relations qu’il entretient avec le contexte qui constituent la base de la compréhension d’un document : ces relations changent avec l’œuvre du temps. Si, en regardant un film du passé, on se rend compte que les genres audiovisuels ont changé, c’est parce qu’on analyse la relation entre le film en soi et le genre. Un film de science-fiction des années trente vu aujourd’hui nous montre le passé parce qu’il permet de nous faire voir que le contexte qui l’entoure et les modalités d’appréhension de ce genre fictionnel ne sont plus les mêmes. Le document ne change pas, ce qui change, c’est la façon que nous avons de l’appréhender.

    Nous allons reprendre cette question, mais ce qui compte, pour l’instant, c’est de saisir l’importance significative de ce que l’on peut appeler le paradoxe du passé. Vu le changement de contexte — l’ignorance des formes symboliques du XVIe siècle pouvant faire comprendre que le tableau de Francesco Maffei représente Judith et Holopherne et non pas Salomé et Jean-Baptiste, par exemple —, le document devient difficilement intelligible. Il faut un travail d’éditorialisation pour le rendre compréhensible pour les spectateurs contemporains. Cependant, c’est bien ce manque de contexte qui fait l’intérêt du document, en définissant son caractère proprement passé. Ce paradoxe est le noyau de ce livre, et c’est autour de lui, à la frontière entre la nécessité d’actualiser un contenu et celle de sauvegarder le sens du passé qu’il transmet, que se joue la rediffusion des archives.

    Or, la définition sémiotique du document relève de la possibilité d’expliquer la diachronie, c’est-à-dire l’œuvre du temps, d’un point de vue non seulement physique ou phénoménologique, mais également culturel. Si le paradoxe du passé est qu’il faut isoler l’objet du monde extérieur afin qu’il conserve la trace de l’événement qui y est inscrit, cela permet de révéler non tant la conservation du document, mais au contraire la transformation de ce qui l’entoure. Ce sont les référents socioculturels qui changent, et la permanence du document montre cette modification temporelle. Le passé se constitue ainsi, comme l’affirmait Carlo Ginzburg (2011 [réf32]), dans la distance du présent, dans l’écart qui le sépare du présent et nous donne le sens du passé, le goût de l’archive, dans les termes d’Arlette Farge (1989 [réf33]). Le fossé d’intelligibilité est donc en même temps problématique et nécessaire, l’obstacle à dépasser dans la compréhension de l’archive et la condition de possibilité de l’archive même.

    En examinant sa mémoire sous le prisme de la pince, Boris se souvient des événements qui ont eu lieu dans le camp et en particulier il se souvient de son ami, Ivo. Pour inscrire le document dans le temps il faut alors voir les relations qu’il entretient avec son contexte culturel, avec la multitude des autres signes qui, eux, ont changé (puisque Boris n’est plus le même, sa vie a continué et ses nouvelles expériences permettent de voir différemment ces événements et de saisir encore plus fortement la douleur).

    Treleani Matteo (2014). “Le document entre support et mémoire”, in Mémoires audiovisuelles, collection « Parcours Numériques », Les Presses de l’Université de Montréal, Montréal, p. 55-80, ISBN: 978-2-7606-3368-1 (http://www.parcoursnumeriques-pum.ca/le-document-entre-support-et-memoire), RIS, BibTeX.

    Dernière mise à jour : 11 mai 2014
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    Réalisé avec SPIP pour la Collection Parcours Numériques aux Editions PUM par Owell.co

    Sommaire
    Notes additionnelles

    [réf1Trieste est une ville du nord de l’Italie, située sur la mer Adriatique, à la frontière de la Slovénie.

    [1Le titre original est Necropoli, soit « la ville des morts ».

    [réf2Pèlerin parmi les ombres, Boris Pahor, La Table ronde, 1990, p62.

    [réf4Dits et écrits, 1976-1988, Foucault, tome 2, Gallimard, 2001.

    [réf5« Un uomo vivo nella città dei morti », Claudio Magris, introduction de la traduction italienne de Boris Pahor, Necropoli, Roma,
    Fazi Editore (traduction de Ezio Martin), 2009.

    [réf7Il est ici fait référence à Flatland, allégorie religieuse écrite en 1884 par le théologien anglais Edwin A. Abbott. Celui-ci narre les aventures d’un carré vivant dans un monde plat, Flatland.

    [réf9Cf. p. 48 de la réédition de La mémoire collective, 1997.

    [réf12Die Krisis der europäischen Wissenschaften und die transzendentale Phänomenologie, Edmund Husserl, 1959 (traduction française de Germain Granel, La Crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale, Gallimard, 1989).

    [réf13Cf. p. 161 de La mémoire, l’histoire, l’oubli, Paul Ricœur, Seuil, 2000.

    [réf14La technique et le temps, Bernard Stiegler, tome 2, Galilée, 1996.

    [réf17Cf. p. 12 de La technique et le temps, Bernard Stiegler, tome 2, Galilée, 1996.

    [3Voir également l’approche de Maurizio Ferraris (2014).

    [réf19Sur l’histoire, Krzysztof Pomian, Gallimard, 1999.

    [4Dans le domaine sociologique, Bruno Latour (2012), s’inspirant du concept de Simondon des modes d’existence, tente une approche différente se basant sur sa théorie de l’acteur/réseau. A ce sujet, voir aussi aussi le site du projet EME de Bruno Latour : modesofexistence.org.

    [réf23Cf. p. 7 de Understanding media : the extensions of man de Marshall McLuhan, McGraw-Hill, 1964.

    [5Voir également la notion d’« esprit étendu » chez Andy Clark (2008), qui voit les techniques comme des extériorisations de l’esprit humain. Certes, la démarche de Clark s’expose à deux critiques : a) l’esprit étendu est une tautologie, vu que les techniques sont précisément ce qui aide par principe l’esprit humain ; et b) il n’explique pas ce qui, justement, différencie l’intérieur de l’extérieur de l’esprit (l’esprit est justement ce qui n’est pas extérieur et qui doit recourir aux extériorisations afin de mieux se remémorer). Voir également la « médiologie de la mémoire » entreprise par Louise Merzeau (2012).

    [6De ce point de vue, nous ne pouvons que partager les propos d’Evgeny Morozov qui s’oppose aux techno-enthousiastes et aux technophobes en retrouvant dans ces deux attitudes la même position épistémologique, celle de voir la technique comme un élément qui influence la société de l’extérieur, un « McLuhanisme improductif » (To save everything, click here, PublicAffairs, 2013).

    [réf25« Vestige, archive, trace. Présence du temps passé », in « L’archivage numérique : conditions, enjeux, effets », Protée, vol. 32,
    n° 2, p. 37-46.

    [réf26« L’abduzione come profezia retrospettiva », Rossella Fabbrichesi Leo, Semiotiche, n° 2/04, p. 124-137.

    [7Voir le débat autour de la « fausse évidence de l’hypertexte », à propos des hyperliens qui seraient une condition à la création d’une association cognitive sans en faire forcément une, s’agissant de connexions physiques qui ne sont pas investies de valeurs (Davallon et Jeanneret, 2004)

    [réf30« La sémiotique des textes du document à l’œuvre », François Rastier, in Vers un nouvel archiviste numérique, Valentine Frey et Matteo Treleani, L’Harmattan/Ina Éditions.

    [8C’est le cas de la théorie de Michael K. Buckland (1997), qui fait en particulier référence à un parallèle bien connu dans le domaine des sciences de l’information et de la communication, celui de l’antilope. L’antilope sauvage dans la savane n’est pas un document, alors que l’antilope capturée dans un zoo devient un document : c’est donc le contexte documentaire qui fait le document. Voir Manuel Zacklad (2006) pour une théorisation du document numérique.

    [réf32« Nos mots et les leurs : une réflexion sur le métier d’historien aujourd’hui », Carlo Ginzburg, conférence Carlo Ginzburg : Des formes et des preuves, 4 mars 2011, INHA, Paris.

    Contenus additionnels : 7 contenus

    • Bibliographie du Chapitre 2 - Le document entre support et mémoire - du livre Mémoires audiovisuelles

    • Biographie de Boris Pahor sur Wikipédia

    • Pèlerin parmi les ombres de Boris Pahor

    • Camp de concentration de Natzwiller-Struthof

    • Du texte à l’oeuvre par François Rastier

    • Vers un nouvel archiviste numérique par Valentine Frey et Matteo Treleani

    • Les trois dimensions du document par Jean-Michel Salaün

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