Tous artistes ! Les pratiques (ré)créatives du Web
  • Sophie Limare
  • Annick Girard
  • Anaïs Guilet
Partie I

Les pratiques visuelles amateurs

  • Sophie Limare

En occultant toute velléité d’approche esthétique, Pierre Bourdieu a longtemps confiné les pratiques visuelles amateurs dans le seul registre des usages sociaux. La considération de ces médiums — la photographie en particulier — comme un art « moyen » permettant de conserver la trace de rituels tels que les mariages ou les fêtes familiales [1] semble cependant révolue. Chacun peut maintenant créer et diffuser ses propres images, immédiatement et à tous, que celles-ci soient photographiques ou vidéographiques et la hiérarchie qui a longtemps régné entre images professionnelles et amateurs cède peu à peu la place à une hybridation créative. Tout en affirmant dans L’image partagée que « la culture du partage a développé sa propre esthétique [2] », André Gunthert observe que « les nouvelles pratiques visuelles ne peuvent être analysées seulement à travers la grille de l’esthétique [3] ». Son essai traite des relations entre images numériques amateurs et professionnelles d’un point de vue sociologique, en privilégiant notamment l’observation de leurs modalités de diffusion. L’ouvrage codirigé en 2014 par Laurence Allard, Laurent Creton et Roger Odin et intitulé Téléphonie mobile et création traite de la même question [4]. Quant à Jean-Paul Fourmentraux [5], il a choisi d’aborder les œuvres hybrides de l’art numérique sous l’angle des relations entre art et science. Dans le domaine iconique, la recherche actuelle se focalise principalement sur la dimension interactionnelle et le partage de l’image associée à la technologie. Si l’interaction reste inhérente à ces images numériques, leur dimension esthétique et l’impact de ce nouveau contexte de production sur celle-ci sont également incontournables. D’un point de vue complémentaire à celui de ces chercheurs, cette approche des pratiques visuelles a pour ambition d’analyser un corpus de productions artistiques amateurs sur Internet afin de tenter de cerner, au regard de l’histoire de l’art, l’émergence d’une esthétique propre aux images partagées.

Est-il seulement possible d’aborder ces images amateurs au moyen des critères esthétiques qui ont régi l’histoire de l’art pendant des siècles, comme la beauté, la règle ou l’effort ? Ces critères véhiculés depuis la Grèce antique ont défini le monde de l’art jusqu’à ce que Marcel Duchamp décide de les faire disparaître dans la chasse d’eau de son urinoir en les remplaçant par le sens, ouvrant ainsi la voie de l’art contemporain [6]. Les images amateurs étant postérieures au renversement de la Fontaine duchampienne, elles ne peuvent plus être abordées sous l’angle des seules valeurs esthétiques qui ont prédominé tout au long de la Modernité. Pour autant, peut-on les assimiler d’emblée à des œuvres contemporaines ?

À la Renaissance, Léonard de Vinci avait apporté sa contribution à l’édification de l’esthétique occidentale en affirmant : « La Pittura è cosa mentale — La peinture est chose mentale [7] », distinguant par là même l’artiste de l’artisan. Le fait d’associer l’acte créateur à la pensée vaut aujourd’hui pour différencier le statut de l’artiste de celui de l’amateur. Appuyer sur le bouton d’un appareil photographique ou d’une caméra ne suffit pas à transformer n’importe quel utilisateur en artiste. Au-delà de la maîtrise d’un savoir-faire, une œuvre nécessite non seulement une forme, mais également un contenu. L’engagement dans une démarche réflexive n’est pas toujours assumé ni même envisagé par l’amateur, mais la convergence entre les pratiques amateurs et professionnelles va générer de nouvelles modalités de création qui surfent en permanence sur le perfectionnement de la technologie de l’image numérique.

La conception platonicienne de la mimesis a été renforcée par l’invention de la perspective qui, à la Renaissance, a induit l’idée que l’art devait ressembler à la réalité. Cette idée a perduré pendant des décennies et la photographie argentique a d’ailleurs été perçue à ses débuts comme une concurrente déloyale de la peinture. Or, contrairement à ce qu’affirmait Baudelaire au XIXe siècle, la photographie n’est pas qu’un simple procédé mécanique de reproduction destiné à des peintres ratés [8]. La photographie numérique du XXIe siècle bouscule les relations entre artistes et amateurs, longtemps assujetties à la prédominance de la mimesis.

À l’heure où il suffit d’appuyer sur un bouton pour obtenir une image de qualité irréprochable, la maîtrise de la ressemblance par un outil graphique est à la portée de tous. Maintenant qu’il est possible d’obtenir en quelques secondes une effigie tridimensionnelle et réaliste de soi par imprimante laser à partir de captation numérique du corps [9], le concept même du selfie (ou égoportrait [10]) — très prisé par les amateurs — semble déjà presque obsolète. L’album de famille, traditionnellement dévolu aux photographies amateurs, peut aujourd’hui se commander en ligne ou s’élaborer via un tutoriel en insérant des vidéos personnelles. Les pratiques visuelles amateurs ne cessent d’évoluer et de se diversifier avec le développement des nouvelles technologies de l’image et elles ne peuvent plus être abordées sous l’angle de la beauté, de la règle, de l’effort, du savoir-faire ou même de la mimesis. Leur approche esthétique se nourrit principalement de l’hybridation, inhérente au partage. En reliant le monde tangible à celui d’Internet, ces pratiques génèrent des croisements d’espaces, de supports et de médiums qui offrent aux amateurs une pluralité de participations et d’interactions, bousculant au passage les relations séculaires entre le musée et ses visiteurs. Le partage de ces images hybrides s’insère dans un flux numérique éphémère qui occulte le plus souvent la citation des références qui y sont associées, déplaçant par là même la frontière de l’accès à la culture. Réalisées par des amateurs actifs, adeptes du « je vois, j’envoie [11] », ces productions visuelles aussitôt prises et aussitôt partagées s’éloignent à grands pas du regard contemplatif de la Modernité. Quels sont dès lors les enjeux esthétiques de ces images amateurs partagées, dématérialisées et décontextualisées ?

Limare Sophie (2017). “Les pratiques visuelles amateurs”, in Limare Sophie, Girard Annick, Guilet Anaïs (édité par), Tous artistes ! Les pratiques (ré)créatives du Web, collection « Parcours numériques », Les Presses de l’Université de Montréal, Montréal, p. 15-20, ISBN: 978-2-7606-3784-9  (http://parcoursnumeriques-pum.ca/les-pratiques-visuelles-amateurs), RIS, BibTeX.

Dernière mise à jour : 29 septembre 2017
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Sommaire
Notes additionnelles

[1Pierre Bourdieu (dir.), Un Art moyen, essai sur les usages sociaux de la photographie, Paris, Les Éditions de Minuit, 1965.

[2André Gunthert, L’image partagée. La photographie numérique, Paris, Éditions Textuel, 2015, p. 105.

[3André Gunthert, L’image partagée. La photographie numérique, Paris, Éditions Textuel, 2015, p. 105.

[4Laurence Allard, Laurent Creton et Roger Odin (dir.), Téléphone mobile et création, Paris, Armand Colin/Recherches, 2014.

[6La Fontaine de Marcel Duchamp est un ready-made, un objet déjà fabriqué en série que l’artiste a simplement signé par un pseudo R. Mutt : Marcel Duchamp, Fontaine (urinoir) 1917-1964, Faïence blanche recouverte de glaçure céramique et de peinture. Voir la réplique de l’œuvre originale (perdue).

[7Gabriel Séailles, « Léonard de Vinci : l’artiste », Encyclopédie de l’Agora, 4 janvier 2012.

[8Charles Baudelaire, « Le public moderne et la photographie », Études photographiques, N°6, mai 1999.

[9« South Korea’s latest 3D photo craze », Reuters Video, 6 août 2016. En Corée du Sud, il est désormais possible de réaliser en quelques minutes une effigie miniature très ressemblante de tout un chacun.

[10Le selfie est un autoportrait numérique, généralement réalisé avec une webcam ou un téléphone intelligent et publié sur les réseaux sociaux.

[11Laurence Allard, Laurent Creton et Roger Odin (dir.), Téléphone mobile et création, Paris, Armand Colin/Recherches, 2014, p. 147.

Contenus additionnels : 2 contenus

  • Bibliographie de « Partie I : Les pratiques visuelles amateurs » de Sophie Limare

  • Sélection de vidéos illustrant la « Partie I : Les pratiques visuelles amateurs » de Sophie Limare

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